Les lendemains de la « révolution orange » en Ukraine

lundi 3 octobre 2005, par Pierre BEAUDET

En décembre 2004, des manifestations éclataient dans la capitale ukrainienne à la suite d’élections chaudement contestées. Célébrés comme une « révolution démocratique » par les gouvernements et les médias occidentaux, ces évènements eurent, entre autres, pour effet, de relancer la compétition entre les États-Unis et la Russie dans cette partie du monde. Un an plus tard par ailleurs, la population ukrainienne se rend compte des lendemains plutôt déchantants qui s’annoncent.

À l’automne 2004, des élections présidentielles avaient lieu en Ukraine. Deux candidats principaux, Viktor Yanoukovitch et Viktor Youshchenko, s’affrontaient violemment, le deuxième accusant le premier de vouloir maintenir la subordination de l’Ukraine à la Russie.

Après la victoire de Yanoukovitch, les partisans de Youshchenko déclaraient ne pas reconnaître le résultat des élections et se mobilisaient dans la rue avec de forts appuis occidentaux. Selon le professeur Jacques Lévesque, cette « révolution orange » fait partie d’une sorte de « modèle, d’abord mis en œuvre en Serbie contre le régime de Milosevic, puis réédité en Géorgie contre celui de Chevardnadzé, avec la « révolution des roses ».

Dans ses grandes lignes, le scénario se schématise facilement. À la suite d’une élection dont le caractère frauduleux est crédible, un mouvement de contestation de masse doit aller jusqu’à paralyser le fonctionnement des institutions et laisser au régime en place l’odieux du recours à la violence et à la mort d’hommes, ou de capituler ». Le professeur de science politique de l’UQAM, qui publiera en janvier prochain une vaste étude sur le thème des « révolutions » dans l’espace post soviétique (dans le bouquin « Les conflits dans le monde en 2005 », sous la direction de M. Fortmann, G. Hervouet et A. Legault), Presses de l’Université Laval, Québec) estime que dans cette opération, « le rôle des États-Unis, via USAID (qui coordonne l’aide internationale de Washington) et de plusieurs institutions américaines comme l’Open Society du milliardaire George Soros a été crucial.

Les mobilisations anti Yanoukovitch ont bénéficié des dernières technologies médiatiques. Durant la « révolution orange », une unité de télévision mobile fut installée à Kiev, qui était reliée à un canal de satellite qui répercutait sur toutes les stations de télévision du monde 24 heures par jour les images de ce qui se passait sur la Place ».

Par ailleurs, les organisateurs des manifestations à qui les ONG américaines avaient distribué 10 000 caméras vidéo ont également pu nourrir et loger sur place des milliers de manifestants dans des tentes chauffées. « Des centaines de téléphones portables furent mis à la disposition des manifestants pour rejoindre familles ou amis pour les inviter à se joindre au mouvement » affirme le professeur Lévesque.

On connaît le résultat. Quelque temps après le 26 décembre, Yanoukovitch démissionnait, de nouvelles élections étaient déclenchées menant à la victoire de son grand rival tant aimé par les capitales occidentales. Selon diverses estimations, cette « révolution orange » aurait coûté environ $100 millions de dollars, en partie de l’étranger, en partie des oligarques ukrainiens qui rêvent de se rapprocher des États-Unis.

Le nationalisme en question

Un an plus tard, la situation se complique. Youshtchenko est en conflit ouvert avec son principal bras droit qui est en même temps sa compétitrice principale, la redoutable Youlia Tymoshenko. Les partisans de Yanoukovitch (qui avait obtenu plus de 40% lors des dernières élections) remettent cela, d’autant plus qu’ils dominent largement dans l’est et le sud de l’Ukraine, notamment dans la région industrielle de Donetsk.

Alors que l’arrivée au pouvoir de Youshtchenko était censée démontrer le triomphe d’un nationalisme ukrainien tourné vers l’Occident, les choses s’avèrent plus compliquées selon le professeur Lévesque : « Un sondage réalisé par le Centre Razumkov de Kiev indique que dans l’hypothèse d’un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Ukraine, seulement 46.5% des répondants affirmaient qu’ils voteraient en faveur. La même question avait donné une réponse positive de 51.3% en 2001 ». En fait explique le professeur de l’UQAM, « les élites politiques et les fonctionnaires sont nettement plus nationalistes et moins russophiles que la majorité de la population ».

Une vaste partie de la population ne voit pas d’un bon œil la rupture des liens historiques avec la Russie pour un ensemble de raisons complexes. Beaucoup d’Ukrainiens en effet sont russophones ou ont des conjoint-es russophones. Ils sont parfois méprisés par les dirigeants et intellectuels nationalistes de l’Ouest « qui ont toujours considéré, selon le professeur Lévesque, les populations de l’Est, malgré leur niveau d’éducation élevé, comme « aliénées » ou « non désoviétisées ».

Avenirs incertains

Aujourd’hui, l’Ukraine est en voie de déchanter de ces élites politiques, y compris des nationalistes qui avaient promis de se détacher de la Russie et d’intégrer leur pas à l’« eldorado » occidental, y compris en adhérant à l’OTAN. Au départ désarçonnée par cette évolution, la Russie de Poutine s’est investie beaucoup contre Youshtchenko, d’autant plus que le candidat défait Yanoukovitch avait promis « d’aller plus loin encore dans le rapprochement et la « réintégration » avec la Russie » commente le professeur Lévesque.

Par la suite, la Russie cependant a continué d’affirmer sa présence. Sur le plan économique, l’Ukraine dépend dans une large mesure de ses liens avec Moscou, comme par exemple dans le secteur énergétique, presque 100% alimenté par le gaz de la Russie. Les pays occidentaux par ailleurs, y compris les États-Unis, hésitent beaucoup à intégrer l’Ukraine et son abondante démographie (plus de 50 millions), au moment où les coûts de l’intégration des nouveaux membres de l’Union européenne s’annoncent élevés.

Entre la théorie du discours préconisant l’indépendance de l’Ukraine, son détachement de la Russie et son rattachement à l’Occident d’une part, et la réalité d’autre part se profile un grand vide. D’où le risque couru par des élites ukrainiennes qui ont voulu à tout prix s’accaparer du pouvoir, quitte à diviser la population et à enfoncer le pays dans des crises sociales et politiques encore plus graves.

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