Les gilets jaunes français célèbrent leur premier anniversaire : convergence avec les grèves de travail prévues

vendredi 6 décembre 2019, par Richard Greeman

Durant le week-end des 16 et 17 novembre, les gilets jaunes ont fêté leur premier anniversaire avec des barbecues conviviaux sur les carrefours giratoires (ronds-points) répartis dans toute la France, suivis d’actions directes telles que des péages libérateurs. Bien que le nombre de manifestants ait diminué d’environ 10% sur les quelques 400 000 personnes qui sont venues manifester il y a un an le 17 novembre 2018 - malgré une année de violente répression policière, de déformation des médias et de pure fatigue - un nombre étonnamment élevé de femmes et d’hommes de toute « la France profonde » sont sortis de leur « retraite militante » et ont revêtu leur gilet jaune pour l’acte 53 du drame hebdomadaire - ce qui constitue le double des participants comparé aux semaines précédentes. Des sondages récents indiquent que 10% des Français se considèrent comme « gilets jaunes » et que les deux tiers d’entre eux les soutiennent toujours (bien qu’une majorité souhaiterait qu’ils rentrent chez eux !)

Le premier anniversaire du soulèvement des gilets jaunes marque un moment historique : c’est peut-être la première fois dans l’histoire qu’un mouvement social auto-organisé, non structuré et sans chef survit si longtemps. Les 16 et 17 novembre, il y a eu de vives discussions sur les ronds-points au sujet de la grève générale illimitée prévue par la Confédération générale du travail (CGT) et d’autres syndicats pour le 5 décembre. Du 1er au 3 novembre, l’Assemblée des assemblées des gilets jaunes a appelé à la « convergence » avec la grève imminente, et le chef de la CGT, qui avait auparavant snobé les gilets jaunes, a réagi en les invitant à les rejoindre.

Ainsi, après une année de résistance physique solitaire, de plus en plus dangereuse, face aux contre-réformes néolibérales du « président des riches » arrogant et impopulaire, de nouvelles perspectives s’ouvrent soudainement pour les gilets jaunes dans leur lutte inégale avec les puissants et l’État capitaliste unifié, de plus en plus autoritaire. (Nous y reviendrons plus loin).

Cette révolution ne sera pas télévisée

Aucun de ces événements n’est apparu dans les principaux médias français, qui, comme d’habitude, se concentrent sur deux sujets : la violence et Paris. Comme chaque samedi dans la capitale, des brigades de policiers « RoboCop » ont dépassé en nombre les manifestants et les ont empêchés de manifester - malgré que les itinéraires ait été (pour une fois !) préalablement convenus, tandis que quelques bandes de casseurs vêtus de noir (qui ne semblent jamais se faire arrêter ni être la cible de projectiles) ont réussi à briser les vitres des banques et à incendier quelques voitures. Comme toujours. Bien que les sociologues, les historiens et les analystes reconnaissent unanimement que les gilets jaunes sont uniques parmi les mouvements révolutionnaires, car ils proviennent majoritairement de province plutôt que de Paris, vous ne le devinerez jamais selon la couverture médiatique de la télé française.

En effet, le point culminant de la couverture télévisée de l’anniversaire national des gilets jaunes par la chaîne de télévision France 3 était une femme journaliste filmée debout devant l’Arc de Triomphe, avec à l’arrière-plan les Champs-Élysées parfaitement vides, évoquant longuement le grand exploit des « Forces de l’ordre » (comme on les désignent invariablement) pour préserver ce riche quartier parisien en le vidant. La une du lendemain citait Costner, le ministre de l’Intérieur sous Macron (qui gère aussi la police) qualifiant les vandales de Paris de « bandits et de gangsters ». Rien de nouveau.

Dimanche le 17 novembre, la chaîne France 5 a diffusé une rétrospective sérieuse et bien produite d’une durée d’une heure sur les gilets jaunes. Les mots « convergence » et « Assemblée des assemblées » (il y en a eu quatre) n’ont jamais été prononcés. Des extraits de gilets jaunes agissant violemment ont été montrés, mais aucune image d’un autre sujet tabou : la violence excessive systématique du gouvernement à l’encontre des manifestants, fermement condamnée par les instances des droits de l’homme des Nations Unies et de l’Union européenne. Rien d’étonnant à ce que « Éteignez votre téléviseur et venez discuter avec nous » figure parmi les premiers slogans des gilets jaunes.

Nouvelles perspectives

Les 1er et 3 novembre, le mouvement auto-organisé des gilets jaunes a tenu à Montpellier sa quatrième Assemblée des assemblées à l’échelle nationale. Cette Assemblée a réuni 500 gilets jaunes délégués par plus de 200 groupes locaux de toute la France [1]. Organisé à la dernière minute dans un musée de l’agriculture futuriste et abandonné, connu sous le nom de « la Soucoupe », c’était un événement convivial, avec de la nourriture fournie par des cuisines populaires, des discussions sans fin en petits groupes et une bonne volonté malgré une certaine controverse autour de la question de la « convergence » avec les syndicats, desquels beaucoup de gilets jaunes sont méfiants, comme ils le sont vis-à-vis des partis politiques.

Lors de la troisième Assemblée des assemblées, Montpellier a été choisie pour accueillir la quatrième. Les organisateurs locaux, un groupe quelque peu secret, ont conçu le format de manière à exclure les séances plénières et les appels officiels, par exemple en faveur de la convergence avec les syndicats, en fonction de laquelle nombre des gilets jaunes de Montpellier, comme d’ailleurs, travaillaient depuis des mois.

La synthèse des résultats des discussions en petits groupes a vite montré que la grande majorité des délégués, bien que ouvertement critiques des dirigeants bureaucratiques des syndicats, étaient désireux de se soutenir et de s’allier avec les travailleurs organisés et de converger avec les grèves du travail illimitées à l’échelle nationale qui devraient commencer le 5 décembre. À la dernière minute, les efforts des organisateurs pour limiter le débat ont été dépassés et une Assemblée quasi unanime a voté l’appel suivant :

« Après une année de mobilisation inlassable, la situation a atteint un tournant. Le moment est venu de faire converger le monde du travail et son réseau de milliers de syndiqués qui, comme nous, ne l’acceptent pas. Tous les groupes constitutifs du peuple français doivent s’unir : paysans, retraités, jeunes, artistes, personnes handicapées, artisans, artistes, sans-emploi, intérimaires, travailleurs des secteurs public et privé….

À partir du 5 décembre, des centaines de milliers de travailleurs seront en grève et se réuniront en assemblées générales pour entériner sa continuation jusqu’à la satisfaction de nos revendications. L’Assemblée des assemblées (ADA) de Montpellier appelle les gilets jaunes à être au cœur du mouvement, avec leurs propres revendications et aspirations, sur leur lieu de travail ou sur leurs ronds-points avec leur gilet jaune bien visible !

La défaite de la réforme gouvernementale des retraites ouvrirait la voie à d’autres victoires pour notre camp. Tout le monde est dans la rue à partir du 5 décembre, en grève, dans les ronds-points ou dans des actions de blocage ».

Interviewé sur BFMTV, Philippe Martinez, le leader de la fédération syndicale CGT, a immédiatement déclaré que l’appel des gilets jaunes à rejoindre le mouvement de grève du 5 décembre est « une très bonne chose ». Il a ajouté : « Nous essayons depuis un an de trouver des convergences, et petit à petit nous y arrivons. Nous avons les mêmes préoccupations : le coût de la vie, l’environnement, le chômage ».

L’Assemblée des assemblées des gilets jaunes a également voté à l’unanimité en faveur de la solidarité internationale avec tous les mouvements sociaux et soulèvements sociaux horizontaux et spontanés du monde entier, notamment l’Algérie, le Chili, l’Irak, la Catalogne, le Liban, Hong Kong, l’Équateur, le Soudan, la Colombie, Haïti et la Guinée-Conakry, ainsi que les Kurdes syriens, tout en reconnaissant la lourde responsabilité de la France en tant que puissance impérialiste et productrice d’armes. Les gilets jaunes étaient clairement fiers et encouragés par le fait que les peuples du monde entier suivaient, pour ainsi dire, leurs traces.

Fissures dans le système

Depuis que les gilets jaunes se sont soulevés il y a un an — à la suite de l’échec abject des syndicats à s’opposer de manière crédible à Macron et à sa série d’attaques néolibérales contre les services publics, les salaires et les services sociaux — la crise sociale en France n’a fait que s’approfondir. Les signes de fissures dans le système sont omniprésents et les travailleurs s’organisent pour résister. Il y a déjà des difficultés dans les salles d’urgence des hôpitaux où les patients attendent pendant des heures sur des civières dans les corridors et où des médecins et des infirmières dévoués protestent contre le manque de lits et de personnel ; dans les écoles, où les classes sont surchargées, les aides pédagogiques réduites et où de nouveaux programmes incompréhensibles sont imposés d’en haut, obligeant les élèves à choisir leur avenir à 15 ans ; sur les chemins de fer, où, pour la première fois depuis une génération, des cheminots ont spontanément quitté leur emploi après une urgence en matière de sécurité, sans demander la permission de la direction ou du syndicat ; et plus récemment, parmi les pompiers, dont la manifestation a été gazée par la police à Paris et qui ont maintenant formé une alliance interprofessionnelle avec le personnel de la salle d’urgence en grève.

La goutte qui a fait déborder le vase est le dévoilement par Macron du projet de « réforme » du système de retraite français qui, comme beaucoup de choses positives en France, remonte à 1945, lorsque la classe de propriétaires français était discréditée en raison de sa collaboration avec les nazis et que la résistance dirigée par les communistes et les socialistes était toujours puissante.

La « réforme » des retraites de Macron éliminerait la préretraite des travailleurs occupant des emplois dangereux ou pénibles (les cheminots par exemple) et remplacerait le système actuel, où le revenu de retraite représente environ 75% de votre dernière année, à un système basé sur des « points » calculés sur le nombre total de semaines de travail dans votre vie. Cela pénalise, par exemple, les travailleurs au chômage et les femmes qui ont pris du temps pour leurs enfants. Chaque point vaudra une somme en euros, à décider par le gouvernement au pouvoir, à la retraite ! Selon les estimations actuelles, les gens perdraient en général environ 30% de leurs avantages dans le système proposé.

Dans leur arrogance, Macron et les groupes financiers qu’il représente franchissent une ligne que même Trump et les républicains ont peur de franchir : la retraite — la dernière pierre de leur destruction systématique du (admirable) contrat social historique français. Ils peuvent s’attendre à des ennuis.

Colère populaire et revendications

Les revendications se développent en France depuis le début de 2018, lorsque Macron a commencé à faire appliquer ses décrets réactionnaires et que le 50e anniversaire du soulèvement des étudiants et travailleurs et la grève générale de 1968 était dans l’esprit de tous. Quand les syndicats n’ont pas su se montrer à la hauteur de la situation, les gens ordinaires ont été tellement en colère et dégoûtés, que le trop-plein a éclaté et en novembre, le mouvement des gilets jaunes a surgi de nulle part.

Loin de n’avoir « rien obtenu » en refusant de négocier, les gilets jaunes ont tiré davantage de Macron que tous les syndicats : 1,7 milliard d’euros de concessions en décembre 2018 y compris des primes de fin d’année, des allégements fiscaux pour les pauvres et la suppression de la taxe sur l’essence (taxe qui a amorcé le mouvement). Lorsque ces concessions ont échoué à mettre un terme au mouvement, Macron a déclenché un « grand débat » de relations publiques où il était en fait le principal à prendre la parole en plus de multiplier par la même occasion la répression policière. Et malgré tout, les gilets jaunes, dont le thème est « Nous sommes ici ! », sont toujours là.

Aujourd’hui, dans presque tous les secteurs, les travailleurs français sont déjà en mouvement en anticipation de la grève générale et l’enjeu des retraites — ainsi que de la santé, de l’éducation et des services publics — unit l’ensemble de la population contre le gouvernement et les intérêts financiers particuliers qu’il représente. Les objectifs déclarés des gilets jaunes — démission de Macron, justice fiscale, égalité économique et démocratie participative — sont franchement utopiques et, lorsque la grève générale commencera, ils ne seront probablement pas disposés à s’arrêter à mi-chemin lorsque Martinez et les bureaucrates syndicaux décideront de résoudre et de mettre fin à la grève comme ils l’ont fait en 1936, 1945, 1968 et 1995. De nouvelles perspectives ?

Article d’abord publié en anglais sur Counterpunch. Traduit par Elizabeth Leier.


Notes :
[1] L’auteur tient à informer ses lecteurs·trices qu’il était présent comme délégué du groupe des gilets jaunes de Convergence34 de Montpellier.

À propos de Richard Greeman

Richard Greeman est un chercheur marxiste actif depuis de nombreuses années dans les luttes pour les droits humains, contre la guerre, le nucléaire, l’environnement et pour les droits du travail aux États-Unis, en Amérique latine, en France et en Russie. Greeman est surtout connu pour ses études et ses traductions du romancier et révolutionnaire franco-russe Victor Serge. Il partage son temps entre Montpellier, France et New York.

Richard Greeman is a Marxist scholar long active in human rights, anti-war, anti-nuclear, environmental and labor struggles in the U.S., Latin America, France, and Russia. Greeman is best known for his studies and translations of the Franco-Russian novelist and revolutionary Victor Serge. He splits his time between Montpelier, France and New York City.

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