Journal des Alternatives

Les gilets jaunes de France : six mois de lutte (2/2)

Richard Greeman, 2 août 2019

Je vous écris de Montpellier, en France, où je suis de près le mouvement des gilets jaunes, toujours debout six mois plus tard, malgré un manque d’information dans les médias internationaux.

Mais pourquoi prendre le temps d’en apprendre davantage sur les gilets jaunes ? La réponse : la France est depuis plus de deux siècles le modèle classique de l’innovation sociale, ce mouvement social unique et original revêtant donc une importance internationale considérable. Les gilets jaunes ont déjà réussi à briser le mythe capitaliste de la "démocratie représentative" à l’époque du néolibéralisme. Leur soulèvement a démasqué les mensonges et la violence du gouvernement républicain, ainsi que la duplicité des institutions représentatives comme les partis politiques, les syndicats bureaucratiques et les grands médias.

De plus, les gilets jaunes représentent la première fois dans l’histoire qu’un mouvement social spontané et auto-organisé résiste à la répression pendant une si longue période, tout en conservant son autonomie et en résistant à la cooptation, à la bureaucratisation et aux divisions sectaires. Alors qu’elle tient bon à la répression gouvernementale et à la propagande ciblée, elle propose en plus une véritable alternative humaine à la déshumanisation de la société sous la domination du " marché " capitaliste.

Il y a six mois, le 17 novembre 2018, les gilets jaunes ont littéralement éclaté " de nulle part ", avec des unités locales autonomes surgissant dans toute la France comme des champignons, manifestant aux ronds-points et aux péages, défilant chaque samedi dans les villes, dont Paris. Mais contrairement à toutes les révoltes précédentes, elle n’était pas centrée sur Paris. L’humidité
Le sol de novembre à partir duquel ces champignons ont poussé a fertilisé la frustration quasi universelle des Français face à l’échec lamentable de la CGT et des autres syndicats à s’opposer efficacement à l’imposition de Macron, au printemps dernier, de ses " réformes " Thatcherites historiques : un programme néolibéral inflexible de réduction des prestations, des droits au travail, de privatisation ou de suppression des services publics, et à l’élimination du prétendu impôt sur la fortune destiné à bénéficier aux pauvres.

La cause immédiate de cette augmentation spontanée du soulèvement était de protester contre une taxe injuste sur le carburant (justice fiscale), mais les revendications des gilets jaunes se sont rapidement étendues pour inclure la restauration des services publics (transports, hôpitaux, écoles), des salaires plus élevés, des prestations de retraite, des soins de santé pour les pauvres, une agriculture paysanne, des médias sans contrôle gouvernemental ni économique, et, le plus remarquable, une démocratie participative. Malgré leurs tactiques perturbatrices, les gilets jaunes étaient dès le début très populaires auprès de la population française moyenne (73% d’approbation), et ils sont toujours plus populaires que le gouvernement Macron après six mois d’occupations épuisantes et dangereuses de l’espace public, de manifestations hebdomadaires violentes et de propagande diffamatoire montée contre eux.

Lassés de se faire mentir, d’être trompés, manipulés et méprisés, les gilets jaunes ont instinctivement refusé dès le début d’être instrumentalisés par les institutions "représentatives" corrompues de la démocratie capitaliste - y compris les partis politiques, les bureaucraties syndicales et les médias (monopolisés par les millionnaires et subventionnés par l’État). Jaloux de leur autonomie, concept que les intellectuels radicaux explorent depuis des années, les gilets jaunes ont refusé tout "leader" ou porte-parole, même dans ses propres rangs, et apprend même très progressivement à se fédérer et à négocier la convergence avec les autres mouvements sociaux.

Dès le début, les rassemblements non autorisés des gilets jaunes, essentiellement non violents, ont fait l’objet d’une répression policière massive - gaz lacrymogènes, flashballs, passages à tabac, arrestations de 10 000 personnes, procès immédiats avec pétards, peines sévères pour des infractions mineures. Le gouvernement Macron vient d’adopter une nouvelle loi "anti-vandalisme" rendant pratiquement impossible toute manifestation légale. La République française néolibérale orthodoxe et néolibérale de Macron est sans doute devenue aussi répressive envers l’opposition intérieure que les régimes "populistes" de droite en Pologne, en Hongrie et en Turquie.

La violente répression de l’opposition politique par Macron est responsable d’au moins deux morts, 23 manifestants aveuglés d’un œil et des milliers de blessés graves. Elle a été condamnée par l’ONU et l’Union européenne. Mais Macron n’a jamais reconnu ces blessures, par ailleurs rarement montrées dans les médias. Le journal télévisé se concentre sur des images sensationnelles montrant la violence (vis-à-vis la propriété) des vandales du Black Block en marge des manifestations des gilets jaunes, mais jamais sur les victimes humaines de la violence gouvernementale systématique. Un slogan populaire proclamé dans Magic Marker sur le gilet jaune d’un manifestant se lit comme suit : "Réveille-toi ! Éteignez votre téléviseur ! Rejoignez-nous ! »

Comme les gilets jaunes n’ont pas de porte-parole reconnus, la propagande gouvernementale, encouragée par les médias, a eu carte blanche pour les déshumaniser afin de justifier leur traitement inhumain. Macron, au plus fort de sa présidence monarchique, a d’abord fait semblant d’ignorer leur soulèvement, puis a tenté de les acheter avec des miettes (quelques miettes qui ont été rejetées) et les a ensuite dénoncées comme "une foule pleine de haine". (N.B. Dans la vraie vie, les gilets jaunes sont en grande partie des gens d’âge moyen à faible revenu, des familles des provinces dont la marque de commerce est la convivialité et les barbecues improvisés). Pourtant, pour Macron et les médias, il s’agit d’une conspiration acharnée de "40 000 militants d’extrême droite et d’extrême gauche", souvent qualifiés d’"antisémites", qui menacent la République.

Il n’est donc pas étonnant que, soumis à une violence croissante et à des calomnies continues, le nombre de gilets jaunes prêts à sortir dans la rue pour protester chaque semaine ait diminué depuis 27 semaines. Mais ils sont toujours là et leur chant préféré va comme suit : "On est là ! Même si Macron ne veut pas, on est là !"

Heureusement, ces dernières semaines, la Ligue pour les droits de l’homme et d’autres groupes humanitaires de ce type se sont enfin manifestés pour protester contre la brutalité policière, tandis que des comités d’artistes et d’universitaires ont signé des pétitions en faveur de la lutte pour les droits démocratiques, condamnant le gouvernement et les médias. Parallèlement, les gilets jaunes convergent de plus en plus vers les écologistes ("Fin du mois, fin du monde, même combat !") et les féministes (les femmes jouent un grand rôle dans le mouvement).

Il y a aussi les travailleurs, dont beaucoup sont des opposants actifs à la bureaucratie au sein de leurs syndicats. Les autocollants CGT rouges sur les gilets jaunes sont maintenant fréquemment vus lors des démonstrations. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, qui s’est jusqu’à présent montré sarcastique et négatif à l’égard des gilets jaunes, est maintenant contraint d’admettre que la cause de leur montée est l’échec des syndicats, "reflet de tout le désert syndical". Il faisait référence aux "petites et moyennes entreprises, aux retraités, aux pauvres, aux chômeurs et à beaucoup de femmes" (la démographie des gilets jaunes) que les syndicats ont ignorés.

Les gilets jaunes sont toujours là, dans la mêlée, gardant la brèche ouverte. La crise en France est loin d’être terminée. Si et quand les autres groupes opprimés et en colère en France - les travailleurs organisés, les écologistes, les immigrés nord-africains, les étudiants luttant contre les "réformes" éducatives de Macron - éteignent aussi leur télévision et descendent dans la rue, les choses pourraient changer radicalement. L’objectif avoué des gilets jaune est de forcer la France à s’arrêter et à imposer des changements par le bas.

Et s’ils réussissent ? Nous savons ce que le "succès" de partis structurés comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne a apporté. Peut-être qu’une fédération horizontale de groupes de base autonomes tentant de réinventer la démocratie pourrait faire mieux.

Le 17 mai 2019

P.S. Dernières nouvelles : la CGT vient de tenir sa convention et a voté à l’unanimité pour la "convergence" avec les gilets jaunes, ce à quoi notre groupe à Montpellier travaille depuis des mois. Demain, pour la première fois, nous rencontrons les autres groupes de gilets jaunes de notre région. "On ne lâche rien !"


Article traduit par Léa Carrier