Irak

Les enjeux de la reconstruction

vendredi 11 avril 2003, par Pierre BEAUDET

D’emblée, il ressort que la crise irakienne, au-delà de la guerre qui s’achèvera d’ici quelques jours, est et restera une crise de longue durée, aux dimensions multiples.

- L’Irak ne s’est jamais remise de la guerre de 1991 ni des séquelles de la terrible guerre contre l’Iran. Les structures sociales, économiques, politiques du pays sont demeurées totalement désarticulées. La gouvernance de Saddam Hussein s’est appuyée sur une fragmentation du pays (retribalisation) et une gestion instrumentaliste du programme "pétrole contre nourriture". Au-delà de l’état de délabrement gigantesque des infrastructures, c’est la société irakienne qui a été affectée très durement.

- Les interventions de l’ONU n’ont pas permis de dénouer l’impasse bien qu’elles aient enfermé le régime de Saddam Hussein dans une logique de survie. Le programme de désarmement et le programme humanitaire ont maintenu un morbide statu quo. Il faudra repenser tout cela d’une manière approfondie.

- Les pays environnants ont à des degrés divers profité de l’interminable agonie de l’Irak, tant pour préserver leurs intérêts économiques et commerciaux que pour garder une certaine influence auprès de diverses communautés irakiennes.

- Les puissances extérieures dont en premier lieu les États-Unis, la Grande Bretagne, la France et la Russie se sont également satisfaites de cette situation jusqu’en 2001. A partir de cette date, il est devenu apparent que Washington, et dans une moindre mesure Londres, ont voulu changer de cours.

Au début de 2001 en effet, plusieurs éléments sont apparus pour indiquer que cette situation arrivait à un point tournant. En Irak même, l’accumulation des crises au sein du régime et entre celui-ci et les diverses populations semblait amorcer une nouvelle période d’instabilité. Diverses manifestations de ce déclin pouvaient être notées :

- La défection de certains responsables de l’armée et du gouvernement

- La prolifération de mini pouvoirs locaux basés sur des milices semi-autonomes

- La ré-émergence de certaines forces de l’opposition (partis kurdes, Conseil supérieur de la révolution islamique, partis laïcs, etc.)

- La consolidation relative des zones échappant au pouvoir central dans le nord du pays

- La dégringolade continue de l’économie et l’exode de centaines de milliers d’Irakiens adultes et qualifiés.

Certes, Saddam Hussein a pu manipuler les contradictions et assurer son contrôle sur un appareil répressif de grande envergure. Au-delà des contradictions internes cependant, ce sont les facteurs externes qui ont finalement joué un rôle décisif. Quelques jours après les attentats du 11 septembre en effet, l’administration américaine a entrepris les démarches pour prendre le contrôle de l’Irak. Après le baroud d’honneur de l’ONU au cours de l’automne 2002, tout a été minutieusement préparé pour en finir avec Saddam Hussein. Cependant, très peu a été élaboré sur "l’Irak après Saddam", tant sur le plan politique que sur le plan de la reconstruction.

Au moment d’écrire ces lignes, la coalition militaire menée par Washington vient de capturer la capitale irakienne et il est donc probable que les combats prennent fin d’ici quelques jours.. Certes, l’inégalité du rapport de forces en partant excluait tout autre résultat qu’une victoire totale de l’armée américaine. Mais on le sait depuis longtemps, les guerres sont 90% politiques et 10% militaires. Il n’est pas sûr dans ce sens que la fin des combats signifie la fin de la guerre.

De nouveaux enjeux

A Washington, au siège des Nations Unies à New York et dans plusieurs capitales européennes, le débat a repris, cette fois sur l’après-Saddam. Qui aura le contrôle de la reconstruction ? Avec qui ? Et pour quoi faire ?

La remise en place des infrastructures de base apparaît comme une priorité évidente, de même qu’une aide humanitaire d’urgence pour secourir les populations directement affectées par la guerre. Cette opération est relativement "facile" à enclencher compte tenu de la logistique gigantesque de la coalition dirigée par Washington et de la volonté affichée de plusieurs pays de la région et dans le monde pour éviter une crise humanitaire de longue durée.

La façon dont cette reconstruction de courte durée sera faite pourrait cependant avoir une influence importante sur la suite des choses. Un certain groupe autour de l’administration Bush voudrait tout simplement que ce soit l’armée américaine qui occupe le champ, quitte à donner un certain rôle à des Irakiens et des Européens travaillant sous commandement américain. Cette option est présentée par Washington comme la plus "normale" ("c’est nous qui avons fait la guerre et c’est nous qui allons rebâtir l’Irak") et la plus simple ("pour éviter des démêlés bureaucratiques et diplomatiques"). Washington espère ensuite donner à l’ONU un rôle limité pour gérer l’aide humanitaire, ce qui lui permettrait de se désengager de ses obligations (en conformité avec la législation internationale) et de refouler la facture à l’ONU.

Mais cette option est contestée et pourrait intensifier la fracture actuelle entre Washington et le reste du monde. Certains analystes estiment que la stratégie américaine apparaît comme une série d’improvisations, d’adaptations, de visions à court terme, qui ne reposent pas vraiment sur une analyse serrée du contexte irakien, régional et international. La question est posée si la guerre actuelle et le renversement de Saddam Hussein répondent d’abord et avant tout à des impératifs de politique intérieure. On se demande aussi quelle est l’influence de ceux qui promouvoient une vision très idéologique , plutôt qu’une analyse élaborée de la région, de ses contradictions et des diverses perspectives de reconstruction.

Il est possible que dans un tel contexte, l’Irak de même que la communauté internationale concernée deviennent rapidement confrontées à de nouvelles crises. La fragmentation du pays n’est pas impensable, dans le sillon de la mise en place d’un nouveau pouvoir central sous contrôle américain qui d’une part, ne serait pas légitime et qui d’autre part, verrait à assurer seulement le contrôle des grandes infrastructures (notamment pétrolières). Un tel déficit de gouvernance ne sera pas comblé non plus par l’imposition rapide d’une "équipe de rechange" irakienne composée à la dernière minute et puisée à même les réseaux de l’opposition les plus inféodés aux Etats-Unis.

Il y a au moins deux conditions de base pour éviter ce scénario :

- Les États-Unis doivent passer la main à l’ONU comme maître d’œuvre de la reconstruction. Quitte à garder le contrôle sur la dimension militaire, Washington doit permettre à l’ONU d’installer une administration provisoire le plus dépolitisée possible, et dont le mandat serait de (1) répondre aux besoins immédiats de la population ; (2) préparer la transition pour la mise en place d’un nouveau pouvoir représentant la population irakienne.

- Dans un tel cadre, la communauté internationale animée par l’ONU devrait ouvrir le dialogue avec la population irakienne, les diverses communautés comme les forces politiques, établir rapidement un vaste chantier consultatif devant mener, dans de brefs délais, à la mise en place d’une administration irakienne intérimaire et d’un processus démocratique débouchant sur des élections et la nomination d’un gouvernement représentatif.

Cette bataille certes sera très difficile. Les obstacles internes seront nombreux, à commencer par l’héritage terrible de la guerre actuelle. Les obstacles externes seront également considérables :

- Il faudra réparer les dégâts causés par l’unilatéralisme et ramener les pays européens, les Etats-Unis, la communauté internationale et l’ONU à un consensus, même minimal.

- Il faudra éviter la déstabilisation de la région et éviter que certains pays voisins de l’Irak, notamment la Turquie et Israel, ne profitent de la crise pour s’imposer comme "gendarmes" régionaux.

- Il faudra mobiliser des ressources considérables sur le plan financier et humain, sans que celles-ci ne soient détournées des autres crises qui traversent la région et le monde.

Quelle contribution canadienne ?

Les défis sont donc immenses et impliquent des efforts concertés de la part de plusieurs acteurs, gouvernements, agences internationales et non-gouvernementales humanitaires, forces politiques et sociales irakiennes, monde de la recherche, etc. La question est posée, pouvons-nous dans ce contexte se constituer comme un catalyseur, un levier, un facilitation ? Tout en gardant la tête froide et en toute modestie, il nous apparaît que certaines fenêtres existent.

Le Canada doit œuvrer pour remettre l’ONU au premier plan dans la reconstruction, dialoguer avec les principaux acteurs régionaux pour les amener vers un projet de reconstruction réaliste et respectueux de la souveraineté irakienne. Également aider les Irakiens à se concerter, à se rapprocher, à construire un consensus pour rebâtir un Irak démocratique et pacifique. Nous avons enfin la capacité de jouer un rôle dans la crise humanitaire via une action concertée avec les agences multilatérales et les ONG. De manière générale, des projets ciblés ayant un impact rapide peuvent être envisagées :

- Pour remettre en place les infrastructures de base (électricité, voies de communication, eau potable, systèmes de sécurité, etc.).

- Pour venir en aide aux populations affectées par la guerre, notamment les personnes déplacées, les femmes et les enfants.

- Pour préparer une transition démocratique.

Tous ces éléments sont évidemment liés et peuvent avoir des impacts les uns sur les autres. Il nous semble très important, par exemple, d’inclure les Irakiens dans la réhabilitation des infrastructures et l’aide humanitaire d’urgence, du moins si le but est d’aider les Irakiens à reprendre leur pays en mains. Dans ce contexte, il faut autant que possible aider des institutions et des organisations irakiennes susceptibles de jouer un rôle à court terme et qui pourraient, à long terme, contribuer à cette reconstruction.

Il nous semble que cette option est valable et réaliste à partir de ces institutions et de ces associations qui ont proliféré au nord de l’Irak depuis que cette région est devenue autonome du pouvoir de Saddam Hussein. L’expérience est en cours depuis dix ans et a abouti à la mise en place d’une administration publique, un Parlement élu, le développement de diverses associations sociales et éducatives non-gouvernementales, de médias indépendants et de partis politiques. Ces acquis restent cependant fragiles, dû à l’instabilité du pays et de la région, mais pourraient constituer, en partie au moins, une base pour envisager la reconstruction d’une Irak démocratique. Bien que la région en question soit majoritairement kurde, une partie importante de population et donc des institutions qui opèrent dans cette région sont irakiennes. C’est dans ce sens que nous voulons à court terme porter ses efforts, en continuité avec d’autres interventions dans des contextes de guerre et de reconstruction et en concertation avec les agences internationales.

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