Les élections en Afghanistan, avancée démocratique ou chaos ?

mardi 5 octobre 2004, par France-Isabelle LANGLOIS

Le 9 octobre, la population afghane connaîtra ses premières élections « démocratiques » de son histoire. Dix-huit candidats sont en lice, dont Hamid Karzai l’actuel président intérimaire, ainsi qu’une femme médecin, Massouda Jalal, dont les chances de l’emporter sont nulles, mais dont la candidature a valeur de symbole. Alors que règne un lourd climat d’insécurité, Karzai est d’ores et déjà proclamé vainqueur.

Reporté par deux fois, le premier scrutin présidentiel direct de l’Afghanistan aura finalement lieu dans quelques jours, alors que les législatives sont repoussées au printemps 2005. Les seigneurs de la guerre et les talibans, affaiblis mais toujours vivants, n’ont eu de cesse au cours de cette année électorale de provoquer des affrontements, souvent sanglants. « Les talibans lancent deux à quatre attaques par jour contre le sud du pays depuis leurs bases au Pakistan, principalement contre les employés des Nations unies et les agents électoraux afghans. Cette année, plus de 650 personnes ont trouvé la mort au cours de ces affrontements, dont une vingtaine de civils abattus pour le simple motif d’être en possession d’une carte d’électeur », raconte Ahmed Rashid, journaliste pakistanais qui sillonne l’Asie centrale depuis plus de 25 ans et qui est considéré comme le plus grand spécialiste de la région.

Sécurité incertaine

Ahmed Rashid doute fort que la sécurité des élections soit assurée. En termes de financement, selon l’Unité afghane de recherche et dévaluation (AREU), l’Occident aurait investi plus de 100 millions de dollars américains. Mais même reportés de quelques mois, la sécurité des élections ne semble toujours pas assurée. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), de même que l’Union européenne (UE) ont effectivement annoncé qu’elles n’enverraient pas d’équipes complètes d’observateurs ni ne participeraient à la validation du scrutin, invoquant des raisons de sécurité. Si les élections sont trop dangereuses pour les observateurs internationaux, qu’en est-il de la sécurité des Afghans qui iront voter ?

Récemment, un rapport des Nations unies et de la commission afghane des droits de la personne rapportait que les chefs de milice, des autorités locales ou de simples individus avaient exercé des pressions sur les uns pour les empêcher de s’inscrire sur les listes électorales, et avaient carrément confisqué la carte électorale des autres.

C’est que les provinces rurales demeurent nettement sous le contrôle des seigneurs de la guerre. Et il y a fort à parier que plusieurs communautés calqueront leur vote sur celui de leurs leaders. C’est sans doute là tout le défi du président Karzai. Soit d’étendre son influence et son contrôle aux provinces, amoindrissant du coup ceux des chefs traditionnels.

Toujours selon Ahmed Rashid, c’est justement ce que la population afghane demande au président intérimaire, de « libérer le gouvernement de l’emprise des seigneurs de la guerre, ces chefs régionaux installés à des postes importants et dont les milices privées n’ont cessé de faire obstacle à la démocratie et à la stabilité depuis la défaite des talibans ».

Le 26 juillet, Hamid Karzai a surpris tout le monde en annonçant qu’il changeait de colistier. Pour Ahmed Rashid, « la mise à l’écart de Fahim est un signe que Karzai a réussi à prendre le dessus et à convaincre ses bienfaiteurs américains, plutôt hostiles à cette décision pourtant approuvée par des représentants des Nations unies, de l’Union européenne et du Royaume-Uni ». Depuis la mise en place du gouvernement afghan intérimaire en décembre 2001, Mohammed Fahim était le vice-président ainsi que le ministre de la Défense d’Hamid Karzai. Or, Fahim « était accusé de bloquer les réformes institutionnelles et de protéger les seigneurs de la guerre  », commente le journaliste pakistanais. Si cette disgrâce n’est pas sans risque de déstabilisation, l’expert de l’Afghanistan insiste pour dire que « sans Fahim, le prochain gouvernement sera peut-être plus à même de mener les réformes et de désarmer les milices, encourageant ainsi les nations étrangères à s’engager davantage dans la reconstruction du pays ».

Massoud

En remplacement de Fahim, Karzai a choisi Ahmed Zia Massoud. Cet ancien ambassadeur à Moscou est nul autre que le frère du colonel Massoud, assassiné le 9 septembre 2001 par al Quaïda. Hamid Karzai table beaucoup sur la puissance symbolique de cette alliance. Le 8 septembre, devant une foule de 20 000 personnes rassemblées au stage national à Kaboul, le président déclarait : « Le martyr Massoud, le héros national de l’Afghanistan, est l’une des figures les plus brillantes et étincelantes de la résistance. La meilleure façon de lui rendre honneur, est de suivre ses pas.  »

Karzai ayant reporté les législatives à avril 2005, ses opposants l’accusent de manœuvrer ainsi afin de mieux installer son pouvoir. Mais pour Ahmed Rashid, il apparaît comme le moins pire des candidats : « Il veut s’attaquer à l’insécurité, établir de bonnes relations avec ses voisins, et entamer des réformes institutionnelles, ce qui serait un grand pas en avant pour le pays. »

9 octobre

Sécurité ou pas, les présidentielles auront lieu le 9 octobre. Pour l’heure, neuf Afghans sur dix sont inscrits sur les listes. Sur plus de 9 millions d’inscrits, on compte un taux de 42 % de femmes. Mais, il n’est pas certain qu’elles seront autorisées à sortir le jour du scrutin. Quant à Hamid Karzai, pour que cette élection ait valeur de légitimité et qu’elle ne soit pas contestée par ses opposants, il lui faudra recueillir plus de 50 % du vote, et surtout, que le déroulement du scrutin ne soit pas trop entaché de violences et autres irrégularités. Ahmed Rashid n’est pas convaincu que les 30 000 policiers en service, les 17 000 soldats américains, les 8 300 membres de la Force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF), seront suffisants.

France-Isabelle Langlois

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