Les droits humains au Kazakhstan

mardi 26 avril 2005, par Aude MALTAIS

Quel sera le prochain pays d’ex-URSS à renverser son despote ? Après les événements survenus au Kirghizistan il y a quelques semaines, certains spécialistes se tournent vers son voisin, le Kazakhstan, immense république pétrolière de l’Asie centrale. Le caractère moins répressif de son régime encouragerait, dit-on, un mouvement d’opposition susceptible de mettre fin au règne de Noursultan Nazarbaïev, au pouvoir depuis 1990. Mais dans cette région du monde, quand on parle de liberté, tout est relatif.

Lorsqu’on le compare à ses voisins, il est vrai que le Kazakhstan montre l’apparence d’un pays en plein essor. La hausse du prix du pétrole a créé une situation économique favorable, et il règne à Astana et Almaty, grands centres du pays où pullulent les grues et les chantiers de construction, une ambiance d’optimisme rare dans la région.

La population est encore très pauvre. Dans les petites villes, les HLM sont vides, les rues sableuses désertes, les usines ne marchent plus. « Le problème du Kazakhstan, c’est la distribution : il y a une petite poignée de gens qui s’enrichit grâce au pétrole, et une grande partie de la population qui est désespérée. Mais l’émergence d’une classe moyenne apporte un espoir », dit Linda Cloutier, première secrétaire de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) à Almaty. Un espoir qu’il faut toutefois nuancer.

Museler la presse

Selon le classement annuel de Reporters sans frontières, le Kazakhstan se retrouvait en 2004 au 131e rang pour la situation de la presse, devant l’Ouzbékistan et le Turkménistan, mais derrière le Kirghizistan et le Tadjikistan.

Au printemps 2002, le journaliste Sergueï Douvanov dénonçait le « Kazakhgate », scandale de l’or noir qui avait révélé l’ampleur de la corruption du président. Après que sa femme et sa fille aient été menacées, il a été sauvagement battu, accusé de l’agression d’une fillette, puis condamné en janvier 2003 à trois ans et demi de prison, après un procès et une enquête entachés d’irrégularités. Il a fait l’objet d’une campagne internationale de Reporters sans frontières et a été libéré pour bonne conduite en août 2004.

Dans les dernières années, tous les canaux de télévision indépendants ont été fermés, la direction de la chaîne nationale a été confiée à la fille du président et les journaux d’opposition sont constamment harcelés. « Il n’y a pas de journal indépendant au Kazakhstan. L’immense majorité soutient le président ; les autres représentent les intérêts particuliers d’un autre parti. Si je veux critiquer à la fois le pouvoir et l’opposition, je ne serai publié nulle part », déplore Douvanov.

Intimider l’opposition

Le président n’admet pas la critique. « Les autorités ne veulent pas faire de distinction entre les “opposants” au régime, qui souhaitent le renverser, et les “critiques”, ou “neutres”, qui ne sont simplement pas d’accord. Tous ceux qui s’expriment sont classés dans l’un ou l’autre des camps : pour ou contre le président », affirme Evguenï Zhovtis, directeur du Bureau international de défense des droits de la personne.

Son téléphone est sous écoute. S’il admet que nous ne sommes plus à l’époque de l’URSS, il déplore le climat de méfiance, typiquement soviétique, croit-il, qui pousse le gouvernement à brimer toute forme d’opposition. « Le Kazakhstan est dans une période de transition. La pression est plus douce, plus insidieuse. On n’est pas arrêté parce qu’on parle, mais on ne peut pas aller exprimer son opinion à la chaîne de télévision publique. À la télévision, on ne parle pas de sujets controversés. »

Les procédures de vote continuent d’être dénoncées par les observateurs internationaux. Aux élections parlementaires du 19 septembre dernier, les électeurs votaient par voie électronique. L’achat de ce système à la Biélorussie, un État peu réputé pour sa transparence, avait suscité le sarcasme des critiques. Comme les précédentes, ces élections « n’ont pas rempli les critères internationaux et européens », selon le rapport de l’Organisation pour la sécurité et la coopération de l’Europe.

L’opposition politique est systématiquement bafouée. Le Choix démocratique du Kazakhstan, membre d’une coalition de partis d’opposition, a été interdit juste avant les élections. Ses leaders avaient déjà été emprisonnés en 2002. Pour leur rendre la tâche plus difficile, la nouvelle loi électorale, autorisant le multipartisme, décrète du même souffle qu’il faut 50 000 membres pour être enregistré comme parti.
Mels Eleusizov dirige l’organisation environnementaliste Tabigat. Il n’a pas pu l’enregistrer comme parti politique avant les élections de septembre 2004. « Les gens ne veulent pas s’impliquer en politique, ils ont peur, peut-être à cause du passé soviétique... Il y a beaucoup d’organisations non gouvernementales, mais elles ne reçoivent pas de support du gouvernement. Celles qui survivent sont liées à des organisations internationales qui les supportent financièrement. »

À la méfiance s’ajoute l’ignorance de la population. Ria Holack, de la Fondation canadienne des droits de la personne, coordonne un projet implanté dans des écoles primaires de la région pour développer chez la nouvelle génération une plus grande conscience de ses droits. « Les enseignants eux-mêmes doivent suivre des formations sur les droits de la personne. Et ceux qui prennent part à ce projet doivent souvent se cacher. »

Des élections présidentielles auront lieu l’an prochain. Mais par qui remplacer le président corrompu ? L’opposition vient de nommer un candidat à la présidence, mais elle est faible et divisée. Les événements au Kirghizistan, qui illustraient la grogne de quelques centaines de manifestants, montrent aussi que l’opposition a du mal, dans la région, à se constituer en véritable mouvement.

Des attaques choc contre la presse

• 16 juillet 2004 : Mort suspecte de Ashkat Sharipzhanov, éditeur et journaliste du site de nouvelles indépendant Navigator, reconnu pour sa critique ouverte du gouvernement et de la corruption.

• 2 juin 2004 : Édition, par le gouvernement, d’une fausse version d’un journal d’opposition, le Assandi-Times, dans laquelle l’opposition politique est discréditée. Décrié par l’équipe éditoriale, ce geste mènera à une poursuite contre le journal, condamné au bout du compte à payer 370 000 dollars US d’amende.

• 28 août 2002 : Agression sauvage du journaliste Sergueï Douvanov. Il sera ensuite amené devant la justice et condamné à trois ans et demi de prison.

• Juin 2002 : Enlèvement, torture et assassinat de la fille de Lira Baïsetova, rédactrice en chef de l’hebdomadaire Respublika. La journaliste enquêtait alors sur les comptes en Suisse de hauts fonctionnaires kazakhs.

• Mai 2002 : Vague de violence contre des journaux d’opposition.


Ce reportage a été rendu possible grâce à la collaboration du gouvernement du Canada, par l’entremise de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).
Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Agence canadienne de développement international.

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