Journal des Alternatives

La face cachée de la crise politique algérienne

Les disparus

Journaliste tunisien, 1er avril 2002

En mars, Nasséra Dutour était au Québec pour une tournée de conférences dans le but de lever le voile sur une réalité douloureuse et longtemps taboue : celle des disparus algériens, dans une « sale guerre » qui tous les jours apporte son lot de morts.

Créé en 1998 à l’initiative des familles de disparus, avec l’aide de grandes ONG internationales s’activant dans le champ des droits humains, le Collectif des familles de disparu(e)s en Algérie (CFDA), présidé par Mme Dutour, accomplit un travail d’information, de documentation et de sensibilisation pour réclamer « vérité et justice » pour ceux que les autorités algériennes considèrent comme étant des « inexistants ».

C’est ainsi que le jargon officiel algérien désigne ces milliers de personnes enlevées par les forces de l’ordre algériennes à partir de 1992, dès l’arrêt, par l’armée, du processus électoral. Le Front islamique du salut était en tête des suffrages au soir du premier tour des élections législatives et semblait bien parti pour remporter un deuxième tour qui n’a jamais eu lieu.

Mme Dutour, elle-même mère de disparu, refuse la dénomination officielle : « Ils veulent nous faire croire que nos enfants, nos frères et nos maris n’ont existé que dans notre imagination. Les disparus existent ! Ils sont quelque part et nous allons les retrouver. » Le CFDA en a dénombré 7 200.

Même si le CFDA, représenté par Mme Dutour, n’entretient pas l’illusion de retrouver vivants tous ces disparus, le collectif accomplit ce travail colossal pour briser l’omerta.

Ainsi, Nasséra Dutour, qui est franco-algérienne et qui partage sa vie entre la France et l’Algérie, n’hésite pas à désigner clairement les coupables de ces disparitions. Elle évoque « la dictature militaire », vrai centre du pouvoir en Algérie, qui érige la répression et la torture en mode de gouvernement.

Les yeux humides, elle termine difficilement sa phrase quand elle évoque la date du 30 janvier 1997. Celle de la disparition de son fils Amin « qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment ». Amin, à qui on ne reconnaissait pas d’engagement politique ou syndical, a été arrêté lors d’une rafle et personne ne l’a revu depuis cette date.

Lorsque Nasséra Dutour parle de ses péripéties entre les casernes de l’armée, les prisons, les gendarmeries et les différents corps de la police algérienne, d’Alger à Constantine et de Médéa à Relizane, au gré de rencontres organisées ou fortuites, elle nous entraîne dans un climat absurde et cruel. On y découvre, ahuris, les propos cyniques d’un jeune officier, déclarant à Mme Dutour que : « Ton fils est certainement mort. Tu ne penses quand même pas qu’ils prendront la peine de le nourrir pendant tous ces mois ! » Ainsi qu’un président, Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis septembre 1999, qui demande à ces « pleureuses » (les mères de disparus) de « regarder vers l’avenir car rien ne sert de rester accroché au passé ! »

Quarante ans après une guerre d’indépendance qui a inspiré de nombreuses luttes dans le monde, l’Algérie est sombrée dans une crise politique, économique et sociale, que ni la politique de concorde civile préconisée par le président Bouteflika ni les politiques économiques ultralibérales du pouvoir algérien ne semblent pouvoir sortir de l’impasse.

Une vraie concorde civile passe inéluctablement par une ouverture sincère et transparente des dossiers portant sur les droits humains en général et sur la question des disparus en particulier. Le pouvoir algérien est-il prêt à le faire ?

D’aucuns parmi les Algériens pensent qu’il est déjà trop tard et doutent que le pouvoir ait les moyens et encore moins la volonté politique d’une réelle ouverture démocratique !


Journaliste Tunésien