Les déplacés du Darfour refusent l’accord de paix

lundi 11 septembre 2006, par Shane BAUER

MUZBAD & TREGUINE, DARFOUR - À Muzbad, un des bastions de l’Armée de libération du Soudan (ALS, Sudan Liberation Army) au Darfour du Nord, la matinée estivale se déroule tranquillement alors que des gens de la campagne amènent leurs moutons et chameaux boire au puits du village. De jeunes garçons ont apporté sur des plateaux du thé sucré pour les hommes assis à l’ombre, pendant que des camionnettes remplies d’armes entrent et sortent du village. On sent dans l’air l’ennui de la routine, mais aussi une anticipation nerveuse. Malgré leur récente déclaration de paix avec le gouvernement soudanais, ces rebelles, pour la plupart dans la vingtaine, sont prêts à livrer bataille.

Leur leader, Minni Arkou Minawi, est le seul leader rebelle à avoir signé l’Accord de paix du Darfour avec le gouvernement soudanais le 5 mai dernier. Les Nations unies, l’Union africaine et les États-Unis ont fait l’éloge de Minawi parce qu’il avait signé l’accord, mais la plupart des Darfouriens rejettent sa décision et affirment que l’Accord de paix du Darfour est vide et qu’il n’apportera pas la paix qu’il promet.

Les deux autres principaux groupes rebelles - la faction de l’ALS d’Abdel Wahid et le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE) - ont refusé de signer l’accord parce qu’il ne parle pas, selon eux, pour les personnes déplacées, et qu’il n’aborde pas les inégalités structurelles entre le Soudan et sa périphérie. Ils demandent que soit donné aux habitants du Darfour un rôle plus important au sein du gouvernement Khartoum, une répartition plus équitable de la richesse du Soudan et le développement de services de base comme des routes, des soins de santé et des écoles pour leur population.

« [La faction de Minawi de l’ALS] souhaite peut-être une solution instantanée, affirme le MJE sur son site Internet, mais nous souhaitons une solution durable. »

Résultat de la dispute, une bagarre est née entre la faction de Minawi de l’ALS et le Front de salut national (NRF, National Redemption Front), une nouvelle coalition constituée du Mouvement pour la justice et l’égalité, de l’Alliance démocratique fédérale du Soudan (ADFS) et des petites factions rompues de l’ALS. Au cours des dernières semaines, la lutte intense a fait perdre beaucoup de territoire, y compris Muzbad, à la faction de Minawi dans le Darfour du Nord.

Moins d’un mois avant que la faction de l’ALS de Minawi soit repoussée de Muzbad par ses anciens alliés, le commandant supérieur de la faction de l’ALS de Minawi, « Sisco » Al-Sadig Yusif Hamid, affirmait voir la paix dans l’horizon du Darfour. Il affirmait aussi être prêt à mettre fin à trois années de tueries, à commencer une nouvelle vie et retourner à ses études universitaires. « Je souhaite que le peuple soudanais puisse jouir de la paix, de la liberté, de la démocratie, [d’une participation au] pouvoir et de la richesse. »

En 2003, l’ALS s’est soulevée pour exiger que le gouvernement soudanais mette fin à la discrimination contre son peuple. « Le Darfour souffre de famine, de sous-développement, de marginalisation, de stratification sociale, d’un manque d’installations de santé et d’éducation » et d’une augmentation du pillage des villages, affirme Hamid. En réponse au soulèvement, le gouvernement soudanais a ciblé les populations civiles dont étaient issus les groupes rebelles - principalement des Fur, des Massalit et des Zaghawat. Aux milices janjaweed qui incendient les villages avec l’appui tacite de Khartoum, des bataillons de l’armée soudanaise se sont joints pour bombarder les villages. Entre 200 000 et 400 000 personnes ont perdu la vie, et plus de 2 millions d’habitants sont aujourd’hui déplacés ou réfugiés au Tchad voisin.

L’Accord de paix du Darfour exige que le gouvernement soudanais désarme les janjaweed, qu’il intègre 4000 anciens rebelles dans l’armée régulière, qu’il accorde le poste d’adjoint principal au président et la présidence de la nouvelle autorité régionale de transition du Darfour à d’anciens rebelles.

Hamid affirme qu’il attend la mise en application de l’entente pour que les réfugiés puissent retourner dans leurs maisons et tenter de reconstruire leurs vies. Pourtant, tout comme plusieurs rebelles de l’ALS de Minawi, il doute que le gouvernement respecte sa part de l’entente. Depuis la signature de l’accord, il affirme qu’aucun changement n’est visible. « Le gouvernement affirme qu’il désarme les janjaweed, mais c’est faux. Ces derniers continuent d’attaquer et de commettre le génocide. »

Réfugiés laissés pour compte

Au sein de la majorité des douze camps de réfugiés du Tchad, le scepticisme règne. La majorité des 200 000 personnes qui vivent dans des tentes poussiéreuses se sentent trahies par Minawi et sont en colère contre la communauté internationale qui accorde son appui à l’Accord de paix du Darfour, malgré l’absence d’appui de la part de la population déplacée du Darfour. La population souhaite des avantages plus concrets pour les gens ordinaires et la fin de l’injustice de longue date imposée par le gouvernement au Darfour.

Ishaq Haron, chef du camp de réfugiés de Treguine, au Tchad, qui abrite plus de 14 000 réfugiés, affirme que la plupart des réfugiés soutiennent les groupes rebelles dissidents. « Une signature ne nous suffit pas. Ces mouvements [rebelles] doivent parler des réfugiés et des déplacés », un point auquel Minawi a failli, selon lui, en signant l’accord.

« Minawi est un commandant militaire, pas un politicien », affirme Adam Ibrahim al-Mustafa, directeur d’école du camp de réfugiés Treguine. « Tout ce qu’il souhaite, c’est garder le contrôle. Si la communauté mondiale décide d’appuyer cet accord, ce sera un échec total. »

En vertu de l’Accord de paix du Darfour, le gouvernement soudanais a accepté d’établir une commission des indemnités dotée d’un fonds de 30 millions de dollars pour rembourser les victimes de la guerre. Les groupes rebelles dissidents et les darfouriens déplacés affirment pourtant que cette somme est loin d’être suffisante pour les rembourser, même en partie.

« Nous, réfugiés, demandons des indemnités individuelles, pas un règlement forfaitaire », indique Haron, ajoutant que les éleveurs ne pourront rebâtir leurs vies au Darfour sans qu’on leur rembourse le bétail volé par les janjaweed.

« Nous n’avons pas besoin d’un morceau de papier signé, nous avons besoin de justice », conclut Abdul Rahman Yaqub, imam d’une mosquée à tente blanche de Treguine.


Journaliste indépendant, l’auteur est présentement en reportage au Darfour.

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