Les courriels de Salma

jeudi 5 février 2009

Extraits de courriels écrits par Salma Ahmed à ses amis. Elle a 23 ans et vit à Gaza.

28 décembre 2008

Chers amis,

C’est le deuxième jour du massacre qu’Israël lance à Gaza. Je vous assure que chacun à Gaza attend le moment de sa mort, comme personne ne sait s’il va mourir ou rester encore vivant.
Hier, j’étais chez moi avec mon petit frère et ma petite soeur qui étaient en train de se préparer pour aller à école. J’arrive pas à oublier ces bruits de bombardements très forts, ça fait deux ans je n’ai pas entendu ces bruits. Ça fait peur, c’est horrible.

Mon frère et ma soeur ont commencé à pleurer surtout quand nous avons vu la fumée des sites bombardés très près de chez nous et pleins d’hélicoptères et de F16 dans le ciel. Maman était au marché, papa était chez ma grand-mère malade et mes autres frères au travail et à l’université. J’ai essayé d’appeler ma mère, mon père et mes frères, mais il n’y avait pas de réseau. Et notre voisine n’arrête pas de crier, car son fils aîné est allé à son collège, qui est près des bombardements, un quart d’heure avant ces événements ! C’est terrible de vivre ces moments surtout qu’on n’a pas d’électricité pour savoir ce qui se passe autour de nous. Vous n’avez pas vu les oiseaux quand ils se sont enfuits, c’est triste... même notre chat avait peur.

Quand on s’est regroupés chez nous, chacun a commencé à raconter les histoires tristes :
-  Mon cousin, qui a 12 ans, était au collège juste à côté d’un site bombardé. Il a vu, comme tous ses collègues, le sang des martyrs et des blessés. Il a eu peur, et dès qu’il entend les bruits des avions, il se cache en pleurant et en criant. Mon oncle nous a appelés à deux heures du matin pour demander à mon père quoi faire pour cet enfant qui n’arrive pas à dormir.
-  Un jeune de 22 ans était dans un des sites bombardés. Tous ses amis ont été tués, il a crié et a frappé ses joues de voir ces images... et encore beaucoup d’histoires...

La nuit dernière a passé si lourdement et si lentement, personne n’a pu dormir.

En écrivant en ce moment, je ne veux pas dire que la situation est plus calme, au contraire. Elle est pire. Le ciel est plein de F16 et d’hélicoptères.
L’armée israélienne n’a pas arrêté de bombarder partout à chaque moment. Je vous écris maintenant, car je ne sais pas si j’aurai l’occasion de le faire après !!

2 janvier 2009

Chers amis,

Je ne sais pas comment commencer aujourd’hui, pas parce qu’il n’y a rien à dire, mais parce qu’il y a tellement de choses à dire. Je sais très bien, comme tous les Palestiniens, que c’est notre destin, mais est-ce qu’il faut rester silencieux devant ce qui arrive ? À mon avis, NON, c’est pour ça que je vous écris, pour vous décrire ce qui se passe ici franchement, pour vous dire la vérité que vous ne connaissez pas à cause de vos médias, et pour que vous fassiez quelque chose pour la victoire de la justice, car je sais très bien que vous aimez la justice.

Dès que je suis née, je vis en guerre. Quand je me rappelle mon enfance, je vois l’armée israélienne entrer dans notre maison dans un camp des réfugiés palestiniens au nord de Gaza. À l’âge de 10 ans, j’étais hyper contente, comme tous les enfants palestiniens, de voir cette armée israélienne sortir de Gaza, elle qui nous a fait tellement peur et en même temps habitué à vivre la peur et la guerre. Voilà, on va vivre en paix. Six ans ont passé, presque rien a changé pour un enfant, des Israéliens sont partis de Gaza, des Palestiniens sont revenus à Gaza au lieu de ces Israéliens !! En 2000, à l’âge de 16 ans, la guerre recommence, nos rêves se détruisent. On va vivre encore la guerre, c’est horrible. Pourquoi on n’a pas le droit de vivre et de rêver comme les autres ?

En 2006, mon voyage en France, je retrouve la paix, mais la vraie paix. Je suis dans un monde où il n’y a pas de contrôle, pas de check points, pas d’avions militaires, la mer est grande et vaste...tout est beau !! C’est le monde dont tous les Palestiniens rêvent. Mais je suis toujours inquiète pour ma famille, ma famille me manque. Je ne peux pas rentrer chez moi, quand je veux ou quand j’en ai besoin. Les frontières sont toujours fermées. J’ai le droit de voyager partout en Europe, mais pas chez moi. En 2008, je rentre chez moi, je vis le blocus, les coupures d’électricité, le manque de gaz et d’eau, le manque de liberté. Fin 2008-début 2009, je suis sous les roquettes et les bombardements des Israéliens.

Malgré cette vie très dure et difficile, je ne porte pas dans mon cœur que l’amour et la paix, mais je cherche la justice.

J’ai reçu vos réponses. Je dois vous remercier de ce soutien et de cette solidarité, et je vous assure que votre défense de cette cause veut dire votre liberté, car vous êtes pour la justice et la vérité. Quelques-uns m’ont posé la question, « pourquoi tu vis toute cette souffrance, pourquoi toi ? Pourquoi tu n’es pas restée ici ? » Je vous réponds  : c’est parce que je suis Palestinienne et je suis fière de l’être. Je suis née ici et je veux vivre ou mourir ici à côté de ma famille. C’est un destin. Mais j’ai quand même le droit d’y vivre en paix et en dignité.

Aujourd’hui, mes mains tremblent en écrivant ces mots !! Cet après-midi, en allant à la mosquée pour faire la prière, mon père a été blessé quand les Israéliens ont bombardé un endroit très près de chez nous. Il a refusé d’aller à l’hôpital pour laisser des places aux autres qui en auront besoin plus que lui. Ces bombardements ont fait la maison trembler très fort et ont fait tomber les verres et les verriers de plusieurs armoires chez nous. Je vous le dis, pas seulement pour partager ma tristesse, mais aussi pour vous assurer qu’Israël bombarde partout et n’importe comment, chacun est ciblé à Gaza.

Je suis convaincue que celui qui demande sa liberté et sa dignité doit payer cher, mais on est dans un monde qui fait tout au nom de la démocratie. C’est triste de voir les médias et beaucoup de gens rester silencieux devant ces actions et ces raids inacceptables. Mon stylo, mes prières, mes larmes et vous êtes ma seule arme dans cette guerre. Mon stylo ne s’arrête pas de vous écrire la vérité, rien que la vérité, mes prières et me larmes continuent, et VOUS, aidez-nous, aidez la justice s’il vous plaît !!

5 janvier 2009

Je pleure quand je vois mes nièces vivre la même enfance que moi. Elles posent tout le temps des questions autour de ce qui se passe chez nous ces jours-ci. Ma nièce qui a cinq ans voulait dessiner. Elle a dessiné des fleurs et des animaux, quand elle a entendu les bruits des bombardements qui ne s’arrêtent presque pas, elle a décidé de dessiner un soldat israélien. Heureusement, elle ne les a jamais vus. Elle m’a demandé comment ils étaient. J’ai dit «  imagine-les ». Elle m’a dit « j’imagine qu’ils ne sont pas beaux ». Elle a dessiné un soldat comme un monstre portant ses armes, et elle m’a dit « nous, nous aimons tout le monde. Pourquoi ces soldats ne nous aiment pas ? Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux ? Pourquoi ils détruisent nos maisons ? Pourquoi ils ne nous laissent pas jouer ? »

19 janvier 2009

Chers amis,

Enfin, je vous écris sans entendre les bombardements. C’est un jour spécial, je n’arrive pas à croire que la guerre est déjà finie et qu’on reprend notre vie normale !! Quand je suis sortie pour la première fois depuis trois semaines, je me suis sentie comme un petit enfant qui vient de commencer à marcher et qui sort pour la première fois de toute sa vie !! Alors, il a peur de marcher tout seul dans les rues et entre les voitures !!

C’est vrai !! Je suis contente de pouvoir sortir, reprendre mon travail, dormir et voir les gens !! En même temps, je suis triste de voir la destruction, de sentir les odeurs des morts et de voir les gens qui pleurent leurs proches et leurs maisons !! Les gens sont choqués. Ils disent que c’est une nouvelle catastrophe. Ça nous rappelle 1948, des quartiers complets sont disparus. Les gens ne reconnaissent plus les frontières de leurs maisons disparues !
Il manque encore d’électricité, d’eau, de gaz et de nourriture.

Je veux bien vous remercier, tous, de votre soutien qui m’a rendue forte et courageuse !! J’espère que vous n’oubliez pas la cause palestinienne et que vous nous aidez à trouver la justice qu’on cherche. Gaza est mon coeur, ma vie, mon amour et mon destin !!!


Pour lire la totalité des courriels de Salma  : www.alternatives.ca/article4418.html

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Vol. 15 - No. 5 - Février 2009

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