Journal des Alternatives

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Les autochtones s’inquiètent de l’attitude du gouvernement Harper

Ariane LAFRENIÈRE, 28 septembre 2006

Après avoir rejeté l’Accord de Kelowna, les conservateurs tentent de barrer la route à la déclaration des droits des peuples autochtones de l’ONU

Depuis des années, les dirigeants des peuples autochtones canadiens déplorent un certain manque d’intérêt du gouvernement fédéral et des gouvernements provinciaux envers les problèmes dont souffrent leurs communautés. Lors de la dernière campagne électorale fédérale, le Parti conservateur s’était montré ouvert à changer cette attitude et à écouter plus attentivement les revendications des peuples des Premières Nations. Malgré la victoire des conservateurs aux élections de janvier dernier, la majorité des demandes des Autochtones tardent à être satisfaite. Une situation que les dirigeants autochtones dénoncent et ne sauraient accepter plus longtemps.
La négation de l’Accord de Kelowna est sans aucun doute le premier acte posé par le gouvernement Harper qui a engendré la colère des peuples autochtones. Cet engagement, pris en novembre dernier alors que Paul Martin cherchait des appuis solides pour la campagne électorale du Parti libéral, accordait 5,1 milliards de dollars sur cinq ans aux Premières Nations. Phil Fontaine, chef de l’Assemblée des Premières Nations, avait alors affirmé que cette somme imposante devait servir à « éliminer sur dix ans l’écart qui prévaut en matière de qualité de vie entre les Premières Nations et les autres Canadiens ». Cette entente incluait entre autres 1,8 milliard de dollars pour améliorer les taux d’obtention de diplômes des écoles secondaires et des établissements postsecondaires autochtones. Elle promettait également 400 millions de dollars pour assurer la qualité de l’eau à l’intérieur des réserves ainsi que 1,3 milliard pour l’amélioration de la santé des communautés autochtones.
Malgré quelques points nébuleux - le partage des responsabilités et des investissements entre les différents paliers de gouvernement, entre autres -, l’Accord de Kelowna demeurait une victoire de taille pour les dirigeants autochtones. Ils récoltaient enfin les bénéfices de nombreuses années de revendications. Toutefois, l’intention du Parti conservateur d’honorer l’entente n’était pas claire. Le 10 janvier 2006, le député Jim Prentice, l’actuel ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien, se limitait à affirmer que le Parti conservateur appuyait « les buts et les objectifs qui sont définis à Kelowna ». Une déclaration qui n’a pas rassuré le chef de l’Assemblée des Premières Nations. Au lendemain de cette intervention, Phil Fontaine déplorait l’ambiguïté des propos des députés conservateurs et ajoutait que « si le Parti conservateur a son propre plan, celui-ci n’a évidemment pas été élaboré avec la contribution des Premières Nations ». Une ambiguïté que souligne également Ghislain Picard, chef régional de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador : « Le bilan du Parti conservateur serait justifié si on avait réussi à saisir les intentions du gouvernement Harper, ce qui n’est pas le cas. »
Ce plan, le premier ministre Harper l’a exposé lors du dévoilement du budget fédéral. Pour permettre le financement et l’application des projets prioritaires, le gouvernement conservateur a dû sacrifier certains programmes, dont l’Accord de Kelowna. En compensation, Ottawa a annoncé une aide d’environ 3 milliards de dollars aux peuples autochtones. Cette somme vise essentiellement à accroître la scolarisation de ces communautés ainsi que la quantité et la qualité des logements disponibles pour les Autochtones. Malgré cette déception majeure, Phil Fontaine a tout de même tenu à saluer le projet de lutte contre l’insalubrité de l’eau à l’intérieur des réserves et les négociations sur le dédommagement des anciens élèves des pensionnats indiens.

Données inquiétantes

Une étude de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador a toutefois confirmé la nécessité d’investir dans l’amélioration de la qualité de vie des peuples autochtones. En effet, le rapport dévoilé récemment atteste le fossé qui sépare la qualité de vie des Autochtones de la majorité des Québécois. Selon cette enquête, qui a étudié les cas de plus de 4000 Autochtones depuis 2002, les résultats sont inquiétants. 67 % des adultes et 52 % des enfants participant à cette étude souffrent d’embonpoint ou d’obésité, soit le double du reste de la population canadienne. Parallèlement à cette situation, le taux de diabète chez les jeunes Autochtones est trois fois supérieur à celui des jeunes Québécois. Bien qu’il y ait eu une certaine amélioration de la situation économique des Autochtones, il n’en demeure pas moins que 49 % des adultes ont abandonné leurs études secondaires limitant leurs perspectives d’emploi. Pour le chef Ghislain Picard, « la politique conservatrice n’est pas sensible à ces écarts-là ».
En plus de ces statistiques, certains événements récents illustrent les conditions de vie néfastes des communautés autochtones. L’insalubrité de l’eau dans la réserve Kashechewan, au nord de l’Ontario, en est un bon exemple. L’automne dernier, les Cris habitant ce territoire ont dû être évacués d’urgence puisqu’ils n’avaient plus d’eau potable depuis des mois. Les dirigeants autochtones ont déclaré par la suite que de nombreuses réserves étaient dans la même situation.

Zèle troublant à l’échelle internationale

Le changement d’attitude du gouvernement fédéral par rapport aux questions autochtones se répercute également sur le plan international, notamment au sein du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. En effet, le Canada refuse d’y appuyer le projet de déclaration sur les droits des peuples autochtones et ce, malgré un engagement constant et actif dans la rédaction du texte depuis de nombreuses années. La déclaration confirmerait le droit à l’autodétermination des peuples autochtones ainsi que celui de récupérer des terres ancestrales. Le texte mentionne également la possibilité de ces communautés d’empêcher toute activité militaire sur leur territoire.
Le Canada et la Russie ont été les seuls pays à voter contre ce projet lors de la réunion du Conseil des droits de l’Homme, faisant ainsi écho aux positions des États-Unis, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande à ce sujet. Ne siégeant pas au Conseil, ces trois pays devront attendre que la question soit débattue au cours de l’Assemblée générale des Nations unies pour faire entendre leur voix. Ils ont tout de même clairement annoncé leur intention de voter contre un tel projet. Rémi Savard, professeur d’anthropologie de l’Université de Montréal aujourd’hui à la retraite, ne croit toutefois pas que cette alliance puisse mettre en péril le projet de déclaration, étant donné « le fort nombre de votes favorables obtenus récemment au nouveau Conseil des droits de l’Homme à Genève ».
Lors de l’assemblée générale de l’Assemblée des Premières Nations, le 13 juillet, le ministre Jim Prentice a déclaré que le gouvernement conservateur « appuie les objectifs d’une déclaration sur les droits des autochtones, mais il croit qu’il faut poursuivre les discussions pour créer un texte plus clair ». La déclaration serait également incompatible avec le droit canadien. Une position incompréhensible pour de nombreux dirigeants autochtones et certaines organisations non gouvernementales. En effet, le texte est un énoncé non contraignant d’aspiration, ce qui signifie qu’il n’aurait pas préséance sur les lois nationales. Pour Ghislain Picard, cette attitude est pour le moins « assez curieuse ». Surtout que Jim Prentice a siégé plusieurs années à la Commission sur les revendications particulières des Indiens, un organisme à l’écoute des revendications autochtones et en marge du gouvernement fédéral selon M.Picard.
Rémi Savard explique : « Le Parti conservateur a toujours été opposé à ce qu’une organisation internationale comme l’ONU reconnaisse les droits autochtones. Dès que les conservateurs ont accédé au gouvernement, lors des dernières élections, Harper a fait savoir qu’il ne donnerait pas suite à l’appui que le gouvernement précédent avait accordé à cette reconnaissance. » Ghislain Picard croit que c’est surtout la question de la récupération des territoires ancestraux qui pose un problème au gouvernement conservateur : « C’est un sujet très litigieux et il y a beaucoup de dossiers sur ce sujet qui sont en suspend au Canada », ajoute-t-il.