Journal des Alternatives

Les Premières Nations de Colombie-Britannique réussiront-elles à faire annuler le Northern Gateway dans l’Ouest canadien ?

24 juillet 2014

Peut-être bien. Le 17 juin der­nier, le gou­ver­ne­ment Harper ap­prou­vait le projet de pi­pe­line et de ter­minal pé­tro­lier du Nor­thern Ga­teway en se ca­mou­flant der­rière les 209 « condi­tions » im­po­sées par la Com­mis­sion na­tio­nale de l’énergie dont celle de « consulter » les Au­toch­tones, et ce, malgré l’opposition de la ma­jo­rité des ci­toyens de Colombie-Britannique. Quelques se­maines plus tard, le projet bat sé­rieu­se­ment de l’aile, une ex­cel­lente nou­velle pour les mil­lions de per­sonnes qui sou­haitent que l’État ca­na­dien se sorte de la pé­troé­co­nomie. Or, il est bien pos­sible que l’approche stra­té­gique concertée des Pre­mières Na­tions (PN) soit un fac­teur clé dans cette lutte. C’est du moins ce que nous laissent es­pérer les ré­cents évé­ne­ments de Colombie-Britannique. Peut-on s’en ins­pirer dans l’Est ? Dans la pers­pec­tive où nous se­rons ap­pelés à nous ren­con­trer toutes et tous, Au­toch­tones, Qué­bé­coisES et Ca­na­dienNEs, lors du Forum so­cial des peuples à Ot­tawa du 21 au 24 août, il se­rait peut-être utile d’étudier un peu mieux ce qui s’est passé en Colombie-Britannique.

De­puis quelques dé­cen­nies, les PN du Ca­nada semblent uti­liser une stra­tégie plutôt ju­di­cieuse de re­ven­di­ca­tion à trois vo­lets pour pro­téger leurs ter­ri­toires an­ces­traux, leur culture et leur langue. En pre­mier lieu, plu­sieurs com­mu­nautés, ap­puyées ou non par leur conseil de bande, mènent des ac­tions di­rectes et par­ti­ci­pa­tives (blo­cages de routes, ma­ni­fes­ta­tions et danses, longues marches de so­li­da­rité) qui sont sou­vent spon­ta­nées. Elles sont ef­fi­caces à court terme pour sou­lever l’attention du pu­blic et mo­bi­liser les com­mu­nautés, et sont sou­vent me­nées par des femmes et des jeunes. Il ar­rive ce­pen­dant que ces ac­tions « dé­rapent » vers la vio­lence, ce qui cause en­suite beau­coup de souf­frances dans les com­mu­nautés. Ex. : la crise d’Oka. Les ins­tances of­fi­cielles des PN (conseils de bande, conseils de chaque na­tion ou conseils tri­baux, As­sem­blée des Pre­mières Na­tions du Québec et du La­brador, etc.) mènent des ac­tions po­li­tiques qui visent à faire avancer le dia­logue po­li­tique avec les élus et à in­fluencer les po­li­tiques pu­bliques en uti­li­sant les ca­naux de la concer­ta­tion et de la re­pré­sen­ta­tion ainsi que les mé­dias pour ac­cé­lérer les revendications.

Mais sur le plan po­li­tique, la concer­ta­tion inter-na­tions n’est pas simple dans le monde au­toch­tone, car les PN ont des réa­lités très va­riées sur le plan culturel, lin­guis­tique, géo­gra­phique et éco­no­mique. Elles n’ont pas toutes les mêmes prio­rités ni les mêmes forces or­ga­ni­sa­tion­nelles. Cette non-solidarité fra­gi­lise l’action po­li­tique au­toch­tone. Les ac­tions juridico-constitutionnelles sont des ac­tions à long terme qui visent à faire re­con­naître les droits fon­da­men­taux des PN tel qu’exprimés dans la Dé­cla­ra­tion des Na­tions Unies sur les droits des peuples au­toch­tones (DNUDPA) ou la Pro­cla­ma­tion royale, par exemple, et se règlent à la Cour su­prême du Ca­nada, la­quelle re­dé­finit alors le droit ter­ri­to­rial au­toch­tone na­tional, voire in­ter­na­tional. Même s’il y a eu plu­sieurs avan­cées ces der­nières an­nées – comme la DNUDPA — la ju­di­cia­ri­sa­tion des re­la­tions entre les Au­toch­tones et l’État ca­na­dien n’a pas que des avan­tages, les cher­cheurs rap­pe­lant avec raison son ex­trême len­teur, son coût très élevé en frais ju­ri­diques, sans ou­blier la dis­tance que les ju­ge­ments creusent entre les PN et la so­ciété ca­na­dienne. Suite au ré­cent ju­ge­ment William (27 juin), par exemple, un ju­ge­ment qui a fait ju­ris­pru­dence en re­con­nais­sant pour la pre­mière fois le titre ter­ri­to­rial an­ces­tral (pas seule­ment le ter­ri­toire de la ré­serve) de la na­tion Tsilhqot’in de BC, un com­men­ta­teur de notre radio d’état fran­co­phone men­tion­nait de façon dé­sin­volte « J’espère qu’ils (les PN) se gardent une “p’tite gêne” pour ne pas cé­lé­brer trop fort LEUR vic­toire ». Enfin, plus ré­cem­ment, on as­siste à l’émergence d’une nou­velle gé­né­ra­tion de mou­ve­ments d’action col­la­bo­ra­tive entre les PN et les Qué­bé­cois et les Ca­na­diens, comme Idle no more/Fini l’inertie, une mixité qui en­cou­rage l’amitié et la re­con­nais­sance mu­tuelle de l’Autre.

Com­ment cela s’est-il passé en Colombie-Britannique ? Toutes les ac­tions semblent avoir convergé ef­fi­ca­ce­ment vers le même but dans l’espace et dans le temps : ar­rêter les pi­pe­lines. En pre­mier lieu, les ins­tances po­li­tiques au­toch­tones ont réussi à faire un front commun et ont an­noncé clai­re­ment leur op­po­si­tion au pi­pe­line. Quelques jours plus tard, les femmes de la na­tion Gitga’at, ap­puyées par de nom­breuses autres femmes is­sues des PN ou du Ca­nada, me­naient à terme une mer­veilleuse « Chain of Hope » tri­cotée de plus de 20,000 pieds (6212 m), blo­quant sym­bo­li­que­ment le canal Dou­glas en canot avec une longue bande de laine mul­ti­co­lore sertie de photos d’enfants et de mes­sages. Au même mo­ment ou presque, la Ville de Van­couver « avouait » pu­bli­que­ment se si­tuer sur un ter­ri­toire au­toch­tone non cédé. Et force est d’admettre que la ré­cente dé­ci­sion de la Cour su­prême est tombée juste au bon mo­ment pour être uti­lisée contre l’invasion des pipelines.

Alors oui ! Il y a lieu d’espérer que nous pour­rons ga­gner la lutte contre les pi­pe­lines et le dé­ve­lop­pe­ment de la pé­troé­co­nomie au Ca­nada… mais seule­ment si ce « nous » in­clue les PN, les Qué­bé­cois et les Canadiens.