Billet

Les Nations unies blâment la police de Montréal

jeudi 1er décembre 2005, par Francis Dupuis-Déri

Plus de 2 500 manifestants ont été arrêtés au Québec depuis 1999, dont la majorité à Montréal. Ce 2 novembre, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a déclaré, à propos du Canada, s’inquiéter que « la police, en particulier à Montréal, pratique des arrestations de masse de manifestants », et invite le Canada « à mener une enquête » sur la police de Montréal. L’arrestation de masse consiste à encercler rapidement le plus grand nombre de manifestants, une tactique qui semble contrevenir à la Charte des droits et libertés, puisqu’elle réduit l’ensemble des manifestants à un attroupement de criminels, indépendamment des gestes posés par chaque individu, et brimant ainsi la liberté d’expression et d’assemblée.

Si des méfaits sont commis par quelques manifestants seulement, est-il légitime de considérer tous les manifestants coupables par association ? L’article 63 sur « l’attroupement illégal » du Code criminel canadien propose un tel amalgame. Le Comité des Nations unies laisse entendre que la loi contrevient ici au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dont le Canada est signataire. Cette critique, de l’organisation internationale, rejoint la thèse de Patrick Forget, auteur de Sur la manifestation (2005), qui constate que la disposition du Code criminel à l’égard de l’attroupement illégal « remet entre les mains des policiers le pouvoir de nier l’exercice de droits constitutionnellement protégés ». Une fois encerclés, les manifestants sont déclarés en état d’arrestation et généralement tirés un par un de la foule, menottés, fouillés, photographiés, fichés puis accusés d’attroupement illégal. L’opération dure des heures, sans possibilité pour les personnes arrêtées de contacter un avocat ni d’avoir accès à de l’eau, de la nourriture, des toilettes, des tampons et serviettes hygiéniques.

Réagissant au blâme des Nations unies, le directeur adjoint de la police de Montréal a déclaré que « les arrestations de masse sont toujours la dernière alternative. On fait ça seulement quand il y a des débordements majeurs pendant une manifestations. » Si ces propos sont correctement rapportés par les médias, ce policier ment. Les 66 étudiants de l’UQAM encerclés le 24 novembre 1999 manifestaient paisiblement contre Coca-Cola dans la rue Sainte-Catherine. Pire : le 26 avril 2002, les policiers ont encerclé environ 500 personnes avant même le début d’une manifestation contre le G-8. Le porte-parole de la police avait alors parlé d’une « intervention préventive ».

Comment expliquer que la police arrête des manifestants paisibles ou qui n’ont même pas encore manifesté ? Des recherches en sciences sociales indiquent que les policiers sont d’autant plus prompts à intervenir de façon répressive qu’ils associent les manifestants à des idéologies jugées « radicales » et « marginales ». Cette discrimination des policiers à l’égard des manifestants associés à l’extrême-gauche semble encouragée par divers acteurs sociaux. Une analyse des médias et des propos de policiers appelés à témoigner lors de procès de manifestants permet de constater que politiciens, journalistes, universitaires et policiers affirment tous en chœur que les « jeunes anarchistes » sont par essence des « casseurs » - voire des « terroristes » - qui n’ont aucune pensée politique et sont animés par une pulsion nihiliste. Pareille stigmatisation de la part d’un ensemble d’acteurs sociaux influant envoie un message clair aux policiers : ces manifestants n’ont aucune légitimité, neutralisez-les. Quelques drapeaux noirs anarchistes dans une manifestation de « jeunes » suffisent pour que les policiers perçoivent ces manifestants comme violents, indépendamment de leurs agissements concrets.

Désespérés de voir les policiers respecter leurs droits, des manifestants arrêtés ont intenté des recours collectifs contre la Ville de Montréal. L’un de ces recours invoque une « discrimination fondée sur les convictions politiques » dont seraient coupables les policiers. L’observation tend à confirmer ce soupçon. Deux jours après la parution du rapport des Nations unies, une manifestation « anticapitaliste » avait lieu à Montréal. Cette fois, la police n’a pas procédé à une arrestation de masse. Fallait-il la voix des Nations unies pour que les policiers de Montréal respectent enfin les droits fondamentaux de leurs concitoyens, soient-ils « jeunes » et « anarchistes » ?

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