Les États-Unis de l’espoir

mercredi 1er décembre 2004, par Pierre BEAUDET

Pour beaucoup de monde, les États-Unis sont devenus un repoussoir. C’est le pays de Bush, de la militarisation, de la violence. C’est le pays des Talibans sans barbe et en cravates, qui veulent reprendre possession du corps des femmes et exclure les gais et les lesbiennes. C’est le pays des obscurantistes qui veulent interdire l’enseignement de Darwin dans les écoles. C’est le pays de la peine de mort, des incarcérations sans fin, de l’emprisonnement des réfugiés. C’est le pays de la torture et de l’assassinat des Irakiens et des Afghans.

Mais il faut se le rappeler, les États-Unis, c’est aussi autre chose. Si nous l’oublions, nous deviendrons des « anti-américains », le miroir de ceux qui autour de Bush méprisent le reste du monde.

Des traditions démocratiques

On oublie parfois que la première grande révolution démocratique a eu lieu aux États-Unis (en 1776) et non en France. À l’époque, les paysans et les coureurs des bois s’étaient révoltés sous la bannière du droit de vote (no taxation without representation), des droits de « l’homme » (pas des femmes et des esclaves). 100 ans plus tard, cette révolution démocratique continuait pour l’émancipation des esclaves, sous l’égide d’Abraham Lincoln. Ce fut l’œuvre également de héros et d’héroïnes inconnus comme George Brown et Sojourner Truth, des Africains qui aidaient les esclaves à fuir les plantations. Cet immense labeur fut essentiellement mené par les petits, par les pauvres, parfois avec l’aide de secteurs éclairés de l’establishment.

Des révoltes populaires

Plus tard au début du vingtième siècle, des millions d’immigrants arrivèrent dans les grandes villes et ils entreprirent de nouvelles et gigantesques batailles pour les droits. Des mouvements comme les IWW et plus tard ceux qui allaient devenir les grands syndicats industriels (CIO) furent mis en place par des fils et des filles des Juifs polonais, d’Italiens et d’Irlandais qui dans une très large mesure bâtirent les États-Unis modernes. La semaine de 40 heures, les congés payés, le droit de se syndiquer furent des victoires arrachées dans les grandes usines automobiles et les sidérurgies de Détroit et de Chicago. Des leaders du peuple comme Eugene Debs, Mother Jones (dans les années 20) et Henry Wallace (dans les années 40) attirèrent en même temps que la foudre des puissants des millions de votes. Après la deuxième guerre mondiale, ce mouvement devint une puissante vague pour la justice et l’égalité raciale. Impulsé par Martin Luther King et des militants des ghettos comme Angela Davi et Jesse Jacksons, ce mouvement réussit à acquérir une grande force et à changer la face des États-Unis Plus tard, cette contestation populaire devint encore plus immense avec la révolte des jeunes et des femmes contre le système autocratique et patriarcal, et surtout contre la guerre au Vietnam. Le peuple vietnamien est le premier à le dire, sans l’appui des millions de jeunes américains, il n’aurait jamais gagné la guerre contre l’armée de Washington.

L’insoupçonnable révolte des multitudes

Ces victoires furent souvent partielles et éphémères. Toujours recommencées, les résistances se sont dispersées dans le territoire immense. Aujourd’hui, les travailleurs immigrants sans papier font la « grève des concierges » à Boston et à Los Angeles. Des syndicalistes et des écologistes se retrouvent ensemble à Seattle pour dire non au néolibéralisme. Des centaines de milliers de jeunes s’organisent contre la guerre sans fin de Bush. Les minorités découvrent qu’elles sont en fait la majorité dans un pays en profonde transformation démographique. Des confrontations quotidiennes ont lieu contre la répression sous toutes ses formes, celle de la police comme celle des chrétiens intégristes qui veulent supprimer ce qui reste de protection sociale. Des intellectuels dans la grande tradition des John Dewey et des Noam Chomsky prennent position, inspirent et communiquent. Dans le monde culturel, les Bruce Springsteen, Susan Sarandon, Gore Vidal, Michael Moore sont non seulement des phares et des résistants, mais des rassembleurs et des mobilisateurs. Des médias alternatifs, qui atteignent des millions de personnes, prolifèrent, le réseau Z notamment. Des réseaux immenses, comme les « Jobs with Justice » se mettent en place dans les grandes villes mais aussi les patelins isolés. Au bout de la ligne, cette multitude représente une majorité parfois silencieuse, parfois très visible. Ne l’oublions pas, 49% des Américains ont voté contre Bush, mais surtout, 50% des gens n’ont pas voté du tout, dans un système politique qui exclut et qui déshonore les principes sur lesquels se sont bâtis les États-Unis il y a plus de 225 ans. « Nous sommes des millions et nous sommes partout », disent les résistants et dans leur cri de rage, ils portent en grande partie l’espoir de l’humanité.

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