Lendemains incertains pour la « révolution orange »

lundi 13 décembre 2004, par David Hearst

Vladimir Poutine, le Darth Vader de l’empire post-soviétique, vient de perdre la face. En célébrant » trop rapidement la « victoire » de Victor Yanoukovitch aux lendemains du scrutin de novembre, le Président russe est allé un peu loin. Maintenant que tous les partis ukrainiens ont convenu de reprendre le vote, Poutine n’a pas le choix de reculer, ce qui démontre les limites de l’impérialisme « soft » post-soviétique.

La faiblesse de Moscou contraste avec l’habileté de Washington à projeter vers l’avant son pouvoir et ses alliés dans le monde post-soviétique. Tous les gouvernements d’Asie centrale savent maintenant que la tactique des décomptes électoraux parallèles lors d’élections ambiguës peut les dégommer s’ils n’acceptent pas la ligne de Washington.

Les ambiguïtés de l’Union européenne

Les révolutionnaires oranges de l’Ukraine proclament leur victoire à la face du monde. Sous l’égide de Victor Youshchenko, ils affirment émerger en tant que citoyens d’une nation « occidentale ». Au-delà de ce triomphalisme, les démocrates de Youshchenko doivent s’attendre à de durs défis, tant à l’Est qu’à l’Ouest. La révolution orange n’a qu’à se déplacer à quelques kilomètres à l’ouest de Lviv pour rencontrer un mur électrifié surveillé par des tours de garde. C’est la barrière qui sépare la Pologne (et donc l’Union européenne) de l’Ukraine et de la Biélorussie.

Elle avait été abaissée après l’implosion de l’URSS, mais elle a refait surface sous l’égide de l’Union européenne. C’est paradoxal, au moment où l’UE prétend venir en aide à l’Ukraine. Lorsque la barrière a été remise en place, les Polonais ont affirmé que cela pourrait aboutir à la re-division de l’Europe orientale. Ils craignaient en particulier les répercussions sur l’Ukraine, où l’héritage de conflits persiste depuis la deuxième guerre mondiale. L’Europe présentement submergée par une vague de xénophobie aura bien du mal à intégrer 48 millions d’Ukrainiens. Le salaire moyen des Ukrainiens fait apparaître celui des Roumains (les plus pauvres de l’Europe) comme vraiment très élevé.

Ceux qui pensent que l’Europe est capable de projet son pouvoir vers l’horizon radieux de la démocratie pourraient être surpris. Ceux qui pensent que l’Union européenne va détruire les barrières pourraient l’être encore plus.

La fracture de l’histoire

L’Ukraine fait également face à une autre barrière au Sud et à l’Est, où vivent plus de dix millions d’Ukrainiens russophones. C’est la région industrielle du pays qui produit plus de 80% du revenu national. Face au pouvoir post-soviétique corrompu et semi-autoritaire du régime de Koutchma, ces Ukrainiens de l’Est sont probablement autant dissidents que leurs compatriotes de Kiev ou de Lviv.

Ils connaissent probablement les manœuvres qui ont manipulé les élections de même que les pressions de Poutine. Affirmer que les dix millions d’Ukrainiens qui n’ont pas voté pour Youshchenko sont des larbins à la solde de Moscou pourrait être une dangereuse erreur. En fait, personne n’a fait réellement enquête. La totalité de la couverture médiatique occidentale sur les évènements en Ukraine est concentrée sur Kiev. Les rues de Kharkov, Donetsk ou de Dniepropetrvsk sont là où les champions occidentaux de la révolution orange généreusement financée devraient aller avant de déclarer de manière un peu simpliste que Youshchenko est le héros de la liberté.

Quelle révolution pour quelle réconciliation ?

Une ligne de rupture traverse l’Ukraine, et elle est le produit de l’histoire et du peuple. En Ukraine, on ne peut pas parler de cette histoire comme si cela se limitait à une occupation russe. C’est une insulte à l’identité d’une grande partie des Ukrainiens. Si plusieurs peuvent se définir comme catholiques uniates dans l’ouest de l’Ukraine, d’autres sont des Russes orthodoxes dans l’est ou le sud. Rappelons-nous que Kiev était une grande cité russe avant la naissance de Moscou.

Si la révolution orange de Youshchenko réussit, c’est qu’elle aura rallié l’ensemble des régions d’Ukraine. La seule solution pour construire un pays démocratique est de reconnaître sa réalité multiethnique. Si au contraire les héritiers du chaos post-soviétique orientent la frustration populaire vers une sorte de revenge ethnique, alors cette révolution laissera un goût très amer.


La version originale (en anglais) de cet article a été publiée par The Guardian du 10 décembre 2004

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