Le sort de la Tchétchénie et le silence complice de l’Occident

dimanche 3 octobre 2004, par Comité Tchétchénie, Paris

La tragédie de l’école de Beslan a remis le conflit tchétchène sur le devant de la scène de manière dramatique.

Le drame de Beslan ne peut que susciter horreur et indignation. C’est un pas de plus dans la dérive suicidaire où est engagée une partie de la résistance tchétchène. Une action qui discrédite moralement et politiquement la cause dont elle se réclame. Elle sape les appels à la paix du président Aslan Maskhadov, élu démocratiquement sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 1997, et qui a condamné d’emblée l’attentat.

Le leurre de la normalisation

On savait depuis longtemps que la normalisation tant vantée par les autorités russes n’était qu’un leurre. Le 9 mai 2004, Ahmed Kadyrov, le président tchétchène mis en place par Moscou, était assassiné ; en juin, un raid spectaculaire en Ingouchie démentait l’épuisement de la résistance, de même qu’une opération militaire menée sur Grozny en août, à la veille d’une mascarade électorale qui visait à placer au pouvoir le nouvel homme de Moscou. Contrairement à ce que cherche à faire croire le Kremlin, la situation est hors de contrôle, les forces fédérales ne sont pas parvenues à soumettre la Tchétchénie. De plus, les exactions commises par les milices de l’administration tchétchène prorusses s’ajoutent maintenant aux violations commises en toute impunité par les forces fédérales, qui se traduisent par des disparitions et assassinats quotidiens de civils.

La guerre ne connaît pas de répit. Pire : elle menace aujourd’hui de déstabiliser tout le Caucase du Nord.
Les événements de Beslan risquent de raviver des tensions toujours présentes depuis les affrontements osséto-ingouches de 1992. La crise entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud, les incidents violents en Kabardino-Balkarie et au Daghestan de cet été rappellent la fragilité de l’ensemble de la région.
Vladimir Poutine essaye de présenter la tragédie comme une manifestation du terrorisme islamiste international.
Pointer ainsi des supposées forces extérieures lui permet d’occulter le principal : Beslan est le produit de la guerre en Tchétchénie. Les allégations de liens entre la résistance tchétchène et les mouvances islamistes mondialisées comme Al-Qaïda sont sujettes à caution. Le conflit en Tchétchénie est avant tout un conflit local, même si des greffes islamistes ont pu être tentées de l’extérieur ou constituer une ressource pour des franges de la résistance. La dimension islamiste de la prise d’otages de Beslan n’est pas première, et elle est subordonnée à des objectifs politiques et militaires : le retrait des troupes russes et l’indépendance de la Tchétchénie.

Stratégie de terreur

Ce type d’actions s’inscrit dans une continuité : Chamil Bassaiev, l’un des chefs de la résistance tchétchène et qui aurait revendiqué les attentats de Beslam, est déjà l’auteur d’une prise d’otages dans un hôpital en 1995, et a revendiqué celle du théâtre de la Doubrouvka à Moscou, en octobre 2002, ainsi que de nombreux attentats. Mais Beslan témoigne aussi de la montée en puissance d’une stratégie de terreur. L’accélération des actes terroristes est un élément nouveau. La semaine précédant Beslan, des attentats-suicides provoquent le crash simultané de deux avions, et une bombe explose près d’une station de métro moscovite. Un pas est également franchi dans la manière dont les otages ont été traités, d’autant plus que les auteurs du commando ne pouvaient pas ignorer l’issue prévisible de la prise d’otages : déjà en octobre 2002, Vladimir Poutine s’était refusé à toute négociation, et près de 170 personnes avaient péri lors de l’assaut du théâtre.

Ce parallèle rappelle aussi la manière récurrente avec laquelle le président russe utilise les crises liées à la Tchétchénie pour renforcer son pouvoir. Le début de la guerre, en septembre 1999, marqué par des attentats sanglants attribués sans preuve aux Tchétchènes, avait fortement contribué à son élection. En octobre 2002, il avait profité de la crise pour renforcer sa mainmise sur les médias. Il exploite aujourd’hui le choc créé par Beslan pour mettre en œuvre une réforme administrative, en chantier depuis plusieurs mois, qui lui permettra de reprendre en main les régions et de s’assurer un contrôle accru du pouvoir législatif.

Beslan rappelle douloureusement que tout doit être entrepris pour que cesse la guerre en Tchétchénie. Parce qu’il faut mettre fin à la lente extermination d’un peuple. Mais aussi parce qu’elle hypothèque tout avenir démocratique pour la Russie. Les États occidentaux sont allés trop loin dans un silence qui a valeur de complicité. S’ils ne poussent pas la Russie à des négociations, s’ils ne se portent pas garants de la sécurité du peuple tchétchène, leur inaction ne pourra que conduire à de nouveaux Beslan.


Comité Tchétchénie de Paris

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