Le secret honteux de la torture, ça fonctionne

jeudi 26 mai 2005, par Naomi KLEIN

J’ai récemment eu un aperçu des effets répressifs et déshumanisants de la torture, à l’occasion d’un événement organisé en l’honneur de Maher Arar. Canadien d’origine syrienne, Maher Arar est la victime « d’extradition » la plus populaire au monde. Rappelons que l’extradition permet notamment aux États-Unis d’impartir la torture à des pays étrangers. M. Arar faisant escale à New York lorsqu’il a été mis en garde à vue, il a été « rendu » à la Syrie où il a été détenu dans une cellule légèrement plus grande qu’une tombe, et, pendant dix mois, régulièrement battu.

M. Arar a été honoré pour son courage par le Canadian Council on American-Islamic Relations, un important organisme de défense des droits de la communauté musulmane. À cette occasion, il a reçu une ovation sincère de la part du public. Pourtant, la peur a réussi à s’insinuer dans la célébration. Plusieurs dirigeants communautaires importants ont tenu à garder leur distance par rapport à M. Arar, ne lui répondant que de façon hésitante. Certains orateurs ont même été incapables de mentionner son nom, comme s’ils risquaient d’attraper quelque chose. Mais peut-être avaient-ils raison, puisque M. Arar a été incriminé en raison de ses relations. C’est cette « preuve » fragile - éventuellement discréditée - qui l’a amené dans une cellule infestée de rats. Si cela a pu arriver à M. Arar, un ingénieur en informatique, père de famille, qui est en sécurité ?

Au cours d’une rare allocution publique, M. Arar a abordé directement le problème de cette peur. Il a expliqué à l’auditoire qu’un commissaire indépendant tentait de rassembler des preuves contre les responsables de l’application de la loi qui ne respectent par les règles lorsqu’ils enquêtent sur des Canadiens musulmans. Le commissaire a entendu une douzaine d’histoires de menaces, de harcèlement et de visites inadmissibles à domicile. Mais, comme l’a précisé Maher Arar, « personne n’a déposé de plainte publiquement. Puisque la peur les en a empêchés. » La peur d’être le prochain Maher Arar.

Cette peur est encore plus grande chez les musulmans des États-Unis, là où le Patriot Act donne aux autorités policières le pouvoir de saisir les registres de toute mosquée, école, bibliothèque ou association communautaire grâce à un simple soupçon de liens terroristes. Lorsque cette surveillance intense est jumelée à la toujours présente menace de torture, le message est on ne peut plus clair : vous êtes sous surveillance, votre voisin est peut-être un espion, et le gouvernement peut savoir tout ce qu’il souhaite sur vous. Si vous faites un faux pas, un vol vers la Syrie peut entraîner votre disparition, comme « le profond trou noir de la Baie de Guantánamo », pour paraphraser Michael Ratner, président du Center for Constitutional Rights.

Pour être efficace, cette peur doit être bien dosée. Les personnes intimidées doivent en savoir juste assez pour avoir peur, mais pas suffisamment pour exiger que justice soit faite. Ceci contribue à expliquer pourquoi le ministère de la Défense américain rend publiques certaines informations, accablantes en apparence, à propos de Guantánamo - des photos d’hommes en cages, par exemple - tout en s’efforçant de supprimer des photographies d’Abu Ghraib. Ce qui pourrait aussi expliquer la raison pour la quelle le Pentagone a autorisé la publication d’un nouveau livre, écrit par un ancien traducteur militaire, où l’on retrouve des passages sur l’humiliation sexuelle des prisonniers, mais pas sur l’utilisation très répandue des chiens d’attaque. Ce coulage stratégique d’informations, combiné aux démentis officiels, crée un état d’esprit que les Argentins décrivent comme « savoir/ne pas savoir », un vestige de leur « sale guerre ».

« De façon évidente, les agents de renseignements ont intérêt à cacher l’utilisation de méthodes illégales », affirme Jameel Jaffer de l’American Civil Liberties Union (ACLU). « De l’autre côté, lorsqu’ils utilisent l’extradition et la torture comme menace, il est indéniable qu’ils tirent profit, d’une certaine façon, du fait que les gens savent que les agents de renseignements sont prêts à agir de façon illégale. Ils tirent profit du fait que les gens comprennent la menace et la considèrent crédible. »

Et des menaces ont effectivement été reçues. Dans un affidavit déposé en vertu d’une contestation judiciaire de la Section 215 du Patriot Act par l’ACLU, Nazih Hassan, président du Muslim Community Association of Ann Arbor, au Michigan, a décrit ce nouveau climat. L’adhésion et la participation sont à la baisse, tout comme les dons. Des membres ont remis leur démission. M. Hassan affirme que certains ont peur de faire quoi que ce soit qui puisse causer l’inscription de leur nom sur une liste. L’un d’eux a même déclaré - de façon anonyme - avoir « cessé de parler de questions politiques ou sociales » parce qu’il ne veut pas attirer l’attention.

C’est le but même de la torture : terroriser. Terroriser non seulement les personnes en cages à Guantánamo et en cellules d’isolement en Syrie, mais aussi, et c’est ce qui compte le plus, la communauté en général. La torture est une machine conçue pour briser la volonté de résister. La volonté du prisonnier et la volonté collective.
Ce n’est pas une allégation controversée. En 2001, l’ONG américaine Physicians for Human Rights a publié un manuel sur le traitement des survivants à la torture qui affirmait : « Les auteurs tentent souvent de justifier leurs actes et leurs mauvais traitements par un besoin d’obtenir de l’information. De telles conceptualisations éclipsent le but de la torture [...] Le but de la torture est de déshumaniser la victime, de flouer sa volonté et, simultanément, de créer des exemples d’horreurs pour ceux qui seront en contact avec la victime. De cette façon, la torture peut briser ou endommager la volonté et la cohérence de communautés entières. »

Malgré toutes ces connaissances, la torture continue de faire l’objet de débats aux États-Unis, comme s’il s’agissait d’un moyen presque moral d’obtenir des informations et non un instrument de terreur. Mais un problème demeure. Personne n’affirme que la torture est un outil d’interrogatoire efficace - encore moins ceux qui la pratiquent. La torture « ne fonctionne pas. Il existe de meilleures façons de traiter avec les prisonniers », a affirmé le directeur de la CIA, Porter Goss, au Comité du renseignement du Sénat, le 16 février dernier. De plus, une note de service récemment rendue publique, rédigée par un représentant du FBI à Guantánamo, affirme qu’une coercition extrême ne produit « rien de plus que ce que le FBI obtient grâce à des techniques d’enquête simples ». Le manuel d’interrogatoire sur le terrain de l’armée ajoute que la force « peut inciter la source à dire tout ce que l’interrogateur souhaite entendre ».

Mais les abus continuent de s’additionner - l’Ouzbékistan est le nouveau centre d’intérêt pour les extraditions, le « modèle du El Salvator » importé en Irak. Et la seule explication sensée à la popularité non démentie de la torture provient d’une source plus que surprenante. On a demandé à Lynndie England, la tortionnaire d’Abu Ghraib, lors de son procès bâclé, pourquoi ses collègues et elle-même avaient forcé des prisonniers nus à former une pyramide humaine. « Pour les contrôler », a-t-elle répondu.

C’est exactement cela. Comme outil d’interrogation, la torture est inutile. Mais lorsqu’il est question de contrôle social, rien n’arrive à la cheville de la torture.

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