Le sang de la terre - Épisode 3 - Carlos Choc (3/3 - épilogue)

vendredi 17 juillet 2020


Cette série balado du Journal des Alternatives vous propose de plonger au coeur des enquêtes de journalistes qui risquent leur carrière, leur sécurité et parfois même leur vie pour mettre à jour des scandales environnementaux qui affectent leurs communautés.

Cet épisode constitue la troisième partie - et l’épilogue - de l’histoire du journaliste Carlos Choc. Le journaliste avait décidé d’enquêter sur les pollutions par une minière dans la petite ville d’El Estor au Guatemala. Une enquête qui a profondément bouleversé sa vie...

Si vous n’avez pas encore écouté les deux premiers épisodes, nous vous invitons à les écouter avant de vous lancer dans celui-ci !

Le sang de la Terre - Épisode 1 - Carlos Choc (1/3)

Le sang de la terre - Épisode 2 - Carlos Choc (2/3)

Une création de : Marie Perrier et Meryem Bezzaz

Voix  : Carlos Choc, Jules Giraudat, Meryem Bezzaz (doublage) et Marie Perrier (narration)

Un grand merci à :

Carlos Choc qui a accepté de nous partager son histoire

Jules Giraudat qui nous a accordé une entrevue pour nous raconter sa rencontre et sa collaboration avec Carlos

Myriam Cloutier pour la transcription et la traduction

Marie-Do Langlois et Lazar Konforti pour leur aide pour l’entrevue avec Carlos Choc

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Transcription

INTRODUCTION : Le sang de la terre. Une série balado du Journal des Alternatives. Épisode 3

NARRATION : Cet épisode constitue la troisième partie - et l’épilogue - de l’histoire du journaliste Carlos Choc.
Si vous n’avez pas encore écouté les deux premiers épisodes, nous vous invitons à les écouter avant de vous lancer dans celui-ci !

Pour éviter la prison préventive et échapper aux menaces des hommes de main de la mine, Carlos Choc a décidé de fuir et de vivre dans la clandestinité. Grâce à ses avocats, il avait obtenu une audience le 20 février 2018 pour tenter de régulariser sa situation. Mes ses espoirs ont vite été balayés lorsque le juge Arteaga a décidé de suspendre l’audience en sa présence. Une manoeuvre qui condamnait Carlos à la prison préventive dans l’attente de la prochaine audience. Aidé par des collègues journalistes, Carlos est parvenu à fuir, juste à temps.

Contraint de rester caché pour se protéger, Carlos ne peut poursuivre son enquête. C’est alors qu’un groupe de journalistes internationaux le contactent. Nous avons interrogé Jules Giraudat, un des journalistes en question, pour qu’il nous raconte sa rencontre avec Carlos et l’incroyable fil des événements qui s’ensuit. Mais pour comprendre ce qui a motivé cette rencontre, Jules nous parle tout d’abord de son travail, des scandales environnementaux et de l’industrie minière.

JULES GIRAUDAT : Je m’appelle Jules Giraudat, je suis journaliste pour le collectif Forbidden Stories. Forbidden Stories, c’est un réseau de journalistes d’investigation basé à Paris, mais qui réunit des journalistes un peu partout dans le monde, des journalistes du Gardian, de El Paìs, du Washington Post, Süddeutsche Zeitung en Allemagne... L’objectif de ce réseau de journalistes, c’est de continuer le travail de reporters qui ont été assassinés, censurés, emprisonnés et où il y a de graves problèmes de liberté de la presse.
En 2019, on s’est intéressé en particulier aux journalistes qui travaillent sur des scandales environnementaux.
Et on s’est intéressé notamment à des cas de reporters en Inde, en Tanzanie et au Guatemala qui ont été censurés parce qu’ils ont enquêté en particulier sur une industrie extrêmement polluante, extrêmement opaque, qui est l’industrie minière, une industrie qui est extrêmement utile parce qu’elle se retrouve dans tous nos produits du quotidien : nos téléphones portables, nos ordinateurs, dans notre cuisine, notre salle de bain.
C’est le produit de base qui sert à faire des composants, qui sert à polir des glaces, à faire plein de choses. Et donc, c’est à la fois un rouage essentiel dans plein d’industries et en même temps, très peu de personnes connaissent le nom des plus grandes entreprises minières. C’est assez inconnu du grand public. Ce qui est assez particulier, c’est que l’industrie minière, ce n’est pas des entreprises qui vendent aux citoyens, aux particuliers. Quelque part, elles ont moins de comptes à rendre aux citoyens et à leurs clients qu’une entreprise comme Apple ou un supermarché. Ces entreprises là, elles doivent faire attention un petit peu à ce qu’elles font parce que sinon les citoyens vont dire : “Moi, je ne veux plus acheter leurs produits parce que je ne cautionne pas leur manière de produire”.
Le fait est que souvent, les entreprises minières ont pris la mauvaise habitude ces dix dernières années, de 1) ne pas respecter les communautés locales où elles s’installaient, de 2), de miner dans des conditions sociales et environnementales complètement désastreuses, et ont eu peu de comptes à rendre, notamment parce qu’il n’y a pas forcément énormément d’enquêtes sur ces entreprises minières. Il y en a eu des belles enquêtes, mais peu parce que parce que c’est difficile de savoir qui sont les clients de ces mines.
Nous, notre travail de journaliste, c’est vraiment faire le lien entre les deux, c’est de partir de la mine, constater ce qui s’y passe et ensuite de savoir à quoi servent ces minerais, poser des questions à la fin aux entreprises qui achètent ces minerais. Parce que eux aussi ont évidemment une responsabilité.

NARRATION : En faisant des recherches sur cette thématique, l’équipe de Forbidden Stories découvre un article sur l’histoire de Carlos Choc. Ils décident de le contacter pour en savoir plus. Ils prennent d’abord contact avec Kimy De León, fondatrice et rédactrice en chef de Prensa Comunitaria, qui les met en lien avec Carlos Choc. Son histoire et son combat interpellent le collectif. Ils décident, en décembre 2018, de prendre l’avion et de se rendre au Guatemala pour le rencontrer.

JULES GIRAUDAT : On est allé au Guatemala, on est allé là où se cachait Carlos Choc.
C’était un moment où nous, j’imagine qu’on n’était pas encore dans les radars de l’entreprise minière, ni des autorités locales parce qu’on débutait tout juste notre enquête. Donc, c’était peut-être le meilleur moment pour le rencontrer dans la clandestinité.
On l’a rencontré et il nous a expliqué le travail qu’il avait fait, les enquêtes qu’il avait réalisées, donc il avait beaucoup de documents, de photos, de vidéos. Certaines de ces photos n’avaient pas été publiées parce qu’il pensait que cela pourrait lui lui attirer des ennuis.
Et donc, à partir de là on lui dit voilà nous, si tu l’acceptes, on va réunir un groupe de journalistes pour parler de ton histoire, enquêter et poursuivre plutôt ton enquête.

NARRATION : L’équipe part donc en direction d’El Estor pour démarrer l’enquête. Jules se rappelle encore des premières impressions en découvrant les lieux.

JULES GIRAUDAT : C’est un petit village paradisiaque, perdu, avec une végétation extrêmement dense, tropicale. C’est un paysage extrêmement paisible avec des pêcheurs à la rame. Voilà c’est le petit matin du monde, c’est assez paradisiaque.
Et en fait avançant déjà sur la route, on voit de plus en plus de camions qui polluent énormément, qui transportent de la terre. Et puis, en s’approchant petit à petit de la mine on entend un bruit insistant et ensuite, quand on arrive au milieu de la mine - parce qu’en fait la route traverse la mine - là, c’est comme un monstre fumant, c’est d’abord une énorme usine avec beaucoup de fumée, qui a l’air extrêmement sale. Et de l’autre côté, c’est comme si on avait un trou dans la montagne. C’est comme si on avait complètement creusé un cratère immense au milieu de ce paysage paradisiaque. Donc, évidemment, c’est super impressionnant. On a l’impression d’une balafre complètement. Et rien qu’en voyant ça, on se rend compte en fait de l’impact qu’a ce type de mines.

NARRATION : Commence alors un travail de longue haleine pour les journalistes. Il faut vérifier les informations, collecter des preuves concrètes et enfin confronter les responsables.

JULES GIRAUDAT : Nous notre travail ça a été d’interviewer les différentes parties prenantes. Les pêcheurs nous ont donné une étude qu’ils avaient réalisée, il fallait faire vérifier que leur étude avait été bien faite et surtout d’aller plus loin, aller interroger les habitants qui souvent avaient peur parce qu’à El Estor il règne une loi du silence, c’est à dire que les personnes ont peur, les habitants ont peur des autorités. Ils ont peur de l’usine. Certains ont reçu des menaces, d’autres ont été suivis.
Et il y a beaucoup de personnes qui ne voulaient même pas nous prendre au téléphone, ne voulaient pas nous rencontrer. Il y en a d’autres qui voulaient bien nous rencontrer, mais pas apparaître. Ensuite, certaines personnes dans la série documentaire témoignent à visage découvert parce que je pense qu’ils estiment que ce qu’ils ont à dire est important et qu’en fait, il faut qu’il y ait des personnes qui lèvent la voix.
Quand on allait dans les communautés, on voyait tous les jeunes qui se grattaient un peu partout, d’autres qui montraient leurs boutons. C’est toujours extrêmement difficile de lier une maladie à une pollution, mais en tout cas, ce qu’on voyait, c’est qu’ils avaient des choses un peu anormales qui se passaient à El Estor.
Et donc, notre travail nous ça été de savoir ce qu’ils avaient, d’essayer d’interviewer des médecins, on a interviewé le directeur d’un centre de santé qui nous disait “ Effectivement, moi, je vois une recrudescence du nombre de personnes qui ont des problèmes d’asthme, de respiration, des problèmes de peau”.
Les habitants se plaignaient que parfois, la nuit, il y avait des fumées rouges qui sortaient de l’usine et bizarrement, ce n’était pas le cas durant la journée. Les gens se doutaient que c’était des produits qui étaient relâchés dans l’atmosphère qui pouvaient être dangereux. Beaucoup de personnes toussaient, d’autres avaient des problèmes de peau, mais ils n’avaient pas forcément les moyens de savoir ce qu’il y avait dedans.
Nous, on a essayé de documenter cela. On s’est mis un petit appareil qui permet de mesurer les particules fines. Et en fait quand on se baladait autour de l’usine, dans les communautés locales autour de l’usine, on a remarqué qu’il y avait des concentrations de particules fines extrêmement importantes équivalant à des villes comme Paris ou Pékin, alors qu’on est en pleine nature.
Ensuite la troisième partie pour nous, c’était de poser des questions aux autorités ou poser des questions aux responsables de l’entreprise
Et donc, nous, on a pris rendez vous avec cette usine, CGN Pronico et on a pu visiter l’usine, on a pu poser nos questions aux responsables. En fait, ce qui était assez hallucinant, c’est que que quand on leur disait :
“Mais voilà, on a des vidéos qui montrent des fumées rouges qui sortent, qui sortent de vos cheminées. On a rencontré des anciens ouvriers qui nous expliquent qu’en fait, vous enlevez les filtres la nuit pour pas que ça consomme trop. Mais le problème, c’est que ça dégage un produit chimique dans l’air. Qu’est ce que vous répondez à ça ?”
À chaque fois, on se retrouvait face à des personnes qui avaient une tout autre réalité :
“Ce n’est pas vrai, je n’ai jamais vu de fumée rouge. Tout ça, c’est les habitants qui inventent des choses qui sont contre l’usine alors que nous donnons beaucoup de travail aux personnes.” Mais on est face à des gens qui nient totalement. Mais c’est tellement grossier qu’en fait, ça ne trompe personne.
Et ensuite, on s’est tourné vers le ministre de l’Environnement, Alfonso Alonzo. Et pareil, on voit bien que les autorités ont intérêt à protéger cette mine parce que très certainement, elle amène des taxes, de l’argent dans les caisses de l’Etat et donc il y a une vraie collusion entre les autorités, la justice et cette entreprise minière.

NARRATION : L’équipe de Forbidden stories a également enquêté sur la mort du pêcheur Carlos Maas.

JULES GIRAUDAT : La version officielle de la part de la police et des autorités était de dire, rien ne s’est passé. Non, personne n’est mort ce jour là. Puis, petit à petit, ils ont changé un petit peu de version en disant, bon quelqu’un est mort, mais c’est parce qu’il y a eu des tirs de la part des manifestants.
Nous on a essayé d’enquêter pour savoir plusieurs choses. C’est à dire, retrouvez le rapport post mortem qui avait été réalisé après la mort de Carlo Maas pour savoir à l’autopsie quelles balles avaient été retrouvées dans son corps. Ensuite, vérifier si ça correspondait aux armes qu’avaient les policiers ce jour là.
L’objectif était ensuite de retrouver la personne qui était en charge, le policier qui était en charge de tous les autres, le chef ce jour là et qui aurait donné l’ordre et avec ces éléments là, on allait les confronter, on allait leur poser des questions en leur disant :
“Voilà, il y avait une balle de tant de mm qui était retrouvée dans le corps Carlos Maas.
On a plusieurs témoins qui nous disent que le tir a eu lieu à tel moment. On a été aidés par des enquêteurs opensource, des enquêteurs qui enquêtent sur Internet, qui trouvent des photos, des vidéos et qui soient capables notamment de reconstituer la scène du crime.
Et voilà, on a obtenu des preuves assez accablantes qui montraient que la police avait tiré sur Carlos Maas. l’avait laissée ensuite pendant des heures sur le sol sans qu’il y ait une véritable autopsie.”
Et quand on est allé interroger le ministre de l’Environnement qui, à l’époque, était en charge du dialogue avec les pêcheurs et qui, quelque part, était responsable du fait que ça ait dégénéré en manifestation, quand on lui montrait les photos prises par Carlos Choc ce jour là, il nous disant :
“Écoutez, là non, sur la photo, je vois un homme allongé au sol.”
On lui dit :
“Non, c’est un homme qui a l’air mort
– Non, je ne vois pas.”
Donc après, on grossit et puis on lui demande de regarder :
“Là il y a un trou rouge au niveau de son cœur. Les yeux sont révulsés. C’est une personne morte. Il s’appelle Carlos Maas.
– Ben écoutez, non. Selon nous, la version officielle, il n’y a pas eu mort ce jour là.”
Ce qui est très troublant, c’est que malgré l’évidence des choses, malgré les documents qu’on ramenait, malgré l’enquête de Carlos Choc, trois ans après il y avait toujours un déni complet d’État.
On est allé ensuite voir le policier qui était le chef des policiers déployés à El Estor ce jour là, et de la même manière, il expliquait que :
“Bah non non, ce jour là, les policiers n’étaient pas armés, donc ils n’avaient pas pu tirer sur les manifestants. “
Alors que nous, on a des photos qui montrent des policiers armés qui ont même le pistolet tendu vers les manifestants.

NARRATION : Après 6 mois à se relayer sur le terrain et rassembler les preuves, les 40 journalistes du collectif s’apprêtent à réaliser une série de publications chocs qui seront publiées simultanément dans trente médias différents à travers le monde. La date est fixée au 18 juin 2019.

JULES GIRAUDAT : Les quelques jours, quelques semaines avant la publication, c’est quelque chose qui est assez stressant parce que c’est l’aboutissement de six mois de travail. On sait que face à nous, ce sont des entreprises puissantes, avec des moyens financiers importants qui peuvent embaucher des grands cabinets d’avocats. Donc, il ne faut pas qu’on se loupe.
Il faut que notre investigation soit vérifiée et re-re-vérifiée. On travaille, s’il le faut, avec des avocats qui vérifient ce qu’on publie. Donc, il faut qu’on soit extrêmement précis. Il faut qu’on ait eu tous les éléments de preuve qu’on voulait, être certain qu’on ait, par souci du contradictoire, essayé de donner la parole à toutes les personnes qu’on mettait en cause.
Donc voilà, il y a un travail de concentration important. En plus, il y a un travail de coordination, c’est à dire pour faire en sorte que tous les journaux et toutes les informations, tout le monde soient sur la même longueur d’onde. Et puis après, il y a un truc extrêmement excitant, évidemment, qui est le moment où on appuie sur le bouton. Et quand on regarde les notifications sur son portable, on voit Guardian, le Monde, El Paìs, Süddeutsche Zeitung avec Carlos Choc, El Estor. Des mots clés comme ça qui ressortent.
Et là, il y a un moment qui me touche et m’émeut, c’est quand j’ouvre le journal et que je vois une photo de Carlos Choc qui prend la moitié de la page du Monde ou du Guardian.
Je me dis on a réussi à faire quelque chose. C’est que cette histoire, elle n’a pas été étouffée. Elle est dans les plus grands journaux et il y a des centaines de milliers de personnes qui vont, qui vont les lire dans le monde.
L’objectif aussi, c’est d’envoyer un message à ceux qui ont censuré Carlos Choc, qui l’ont poursuivi. Le but, c’était qu’il se taise. Le but, c’est que ses enquêtes n’avancent pas, mais au final, elles se retrouvent dans 30 des plus grands journaux au monde. Et en fait, des personnes qui n’auraient jamais entendu parler de cette histoire, maintenant vont en entendre parler. En fait, non seulement vous n’avez pas réussi à censurer Carlos Choc, mais son histoire est partout dans tous les journaux dans le monde entier aujourd’hui.
Ce qui est important, c’est que Carlos, j’espère, aujourd’hui ne se sent plus seul. Je pense qu’à un moment, il a été extrêmement isolé, que c’était très dur pour lui. Bien sûr, mais le rapport de force, il était inégal. D’un côté, il y a une multinationale avec beaucoup de moyens et de l’autre côté, il y a un journaliste qui est extrêmement démuni, travaille dans des conditions extrêmement précaires et pourtant fait du beau travail et donc c’est pas du tout équitable. En fait, le but, c’est d’inverser ce rapport de force et de dire aujourd’hui, ce n’est pas que Carlos Choc face aux pratiques d’une multinationale, c’est 40 journalistes du monde entier.

NARRATION : En filigrane de cette médiatisation coup de poing, les pêcheurs et les habitants d’El Estor poursuivent leur lutte, dans la rue et auprès de la justice.

[extrait d’une manifestation]

NARRATION : Les leaders de la communauté et le syndicat de pêcheurs décident de plaider leur cause devant la cour constitutionnelle du Guatemala, la plus haute instance juridique du pays. Leur but : faire déclarer la mine irrégulière. Et en juillet 2019, après les premières audiences publiques, la cour prononce une suspension provisoire des activités de la mine et ce jusqu’à ce qu’une décision finale soit prise.

Mais, le maire d’El Estor, une partie de la population et, surtout, le président de l’époque Jimmy Morales lui-même contestent publiquement cette décision, arguant que la préservation des emplois apportés par la mine devrait passer avant toutes autres considérations.

[extrait d’une entrevue avec une élue défendant la mine]

NARRATION : Selon les informations recueillies sur le terrain par Prensa Comunitaria, la mine fait fi des décisions prises par la cour et continue de fonctionner. Même en plein coeur de l’épidémie de Coronavirus, la mine a continué ses opérations, n’ignorant plus seulement l’ordre de suspension, mais aussi les mesures de santé publique. Elle envoie un message clair : le profit à tout prix.
Des groupes d’habitants, ainsi mis en danger, décident de s’organiser et de manifester une nouvelle fois contre le comportement des responsables de la mine.

[extrait de la manifestation]

NARRATION : Et enfin, le 19 juin 2020, la Cour constitutionnelle du Guatemala donne son verdict. Elle ordonne la suspension de la licence d’exploitation de la mine Fenix accordée à la CGN, jusqu’à la tenue d’une consultation populaire.
En effet, elle estime que la minière a violé la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail. Cette convention l’obligeait à consulter en amont les populations autochtones, ce que la minière n’a pas fait.
Mais surtout, la Cour constitutionnelle reconnaît une faille importante : l’étude d’impact environnemental de la mine a en effet été réalisée sur une superficie d’un peu plus de 6 kilomètres carrés seulement, alors que la licence d’exploitation couvre près de 250 kilomètres carrés. La Cour, dans son jugement, ordonne donc au ministère de l’Énergie et des Mines de réduire la licence d’exploitation à ces 6,29 kilomètres carrés seulement.
Une victoire juridique qui semble importante, donc. Mais rien n’est encore gagné. Selon les images publiées par Prensa Comunitaria, la mine n’a toujours pas cessé ses activités.
Mais surtout, suite à l’annonce par la Cour Constitutionnelle, une campagne de diffamation, de désinformation et de discours racistes envers la mayas Q’eqchi’ a été organisée, en particulier contre celles et ceux qui ont engagé cette action en justice.
Ce qui vient mettre le feu aux poudres dans un climat déjà très tendu, où le racisme systémique diabolise toute manifestation de la culture et des traditions autochtones. En pleine pandémie de la COVID19, des villageois accusent en effet régulièrement de sorcellerie celles et ceux qui procèdent à des rituels ancestraux, les jugeant responsables de la mort de leurs proches. Un guide spirituel maya, Domingo Choc, a été brutalement assassiné le 7 juin 2020. Il a été brûlé vif après avoir été battu et torturé pendant plusieurs heures par un groupe d’hommes et de femmes. Le tout a été filmé et diffusé sur Internet. Quelques semaines plus tard, quatre autres personnes étaient sauvées de justesse par la police alors qu’elles étaient attachées et qu’elles s’apprêtaient elles-aussi à être brûlées vives.
Une situation très inquiétante. Un vrai climat de terreur.

Au milieu de tout cela, Carlos Choc continue encore et toujours de se démener avec la justice. Suite à sa première suspension d’audience, le juge a suspendu à nouveau son audience six fois, tout au long de l’année 2018. Ces suspensions multiples ont chaque fois prolongé pour Carlos la menace d’une détention préventive et reculé d’autant l’opportunité de se défendre légalement.

JULES GIRAUDAT : Le problème, c’est que ce juge a pris cette décision de le mettre en examen pour des motifs extrêmement graves, des charges qui, normalement, sont appliquées à des trafiquants de drogue internationaux, alors que il n’y avait rien dans le dossier contre Carlos Choc.
En fait, le juge était dans une stratégie qui était de continuer, de laisser le plus longtemps possible Carlos Choc dans cette situation de justiciable, poursuivi, parce qu’il savait que si un moment il allait à un procès, Carlos Choc allait gagner et que les charges allaient tomber contre lui. Il essaie de retarder au plus cette décision là dans l’optique de laisser Carlos Choc dans une situation où il risque 30 ans de prison et où en fait il ne peut pas réellement faire son travail, parce qu’il y a des charges qui pèsent encore contre lui, que ce n’est pas un journaliste complètement libre de ses mouvements. Et donc cette stratégie est extrêmement pernicieuse parce qu’en fait, elle a empêché Carlos pendant très longtemps de réaliser son travail et je pense que c’était l’objectif au final.
Il y a des indices qui sont extrêmement compromettants et un peu étranges sur ce juge. Au moment où il poursuit Carlos Choc et le menace de 30 ans de prison, il libère des narcotrafiquants qui ont été retrouvés des millions de dollars et de la cocaïne dans un hydravion qui s’est posé pas loin de Puerto Barrios. C’était un peu deux manières très différentes de juger. Sa secrétaire a été poursuivie pour des questions de blanchiment d’argent. Ce qui apparaissait, c’est que ce juge, au vu des éléments qu’on avait, n’était pas totalement indépendant, peut-être était corrompu.

NARRATION : Après plus d’un an et demi en cavale, Carlos Choc obtient malgré tout, et surtout enfin, le 22 janvier 2019, une audience. C’est la boule au ventre que Carlos se rend au tribunal ce jour-là. Il va devoir faire face aux fausses accusations et plaider sa cause. Mais il est aussi impatient et espère que son affaire sera classée sans suite.

CARLOS CHOC : Le 22 janvier 2019, le juge Arteaga décide enfin de m’écouter.
Le Ministère public, qui avait enquêté sur les délits qui m’étaient reprochés, a alors demandé au juge de classer l’affaire pour manque de preuves. Or le juge a opté pour me traduire en justice, ce qui impliquait une peine pénale, c’était donc la prison qui m’attendait. Mes avocats ont dû faire un plaidoyer et démontrer au juge qu’il n’était pas légal d’envoyer en prison un journaliste qui n’avait fait que son travail et qu’il violait ainsi la liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit à l’information. Devant reconnaître que le processus n’était pas légal, le juge m’a alors donné des mesures de substitution.

NARRATION : Carlos ne risque donc plus la détention préventive et peut venir se réinstaller chez lui, à El Estor, auprès de ses enfants. Mais les mesures de substitution représentent une lourde contrainte qui continue de peser sur lui.

CARLOS CHOC : En raison de ces mesures, depuis le 22 janvier 2019, je dois signer une fois par mois, tous les 30 jours, un registre au ministère public. En raison de ces mesures de substitution, je ne peux plus exercer mon travail avec la même liberté qu’auparavant. Par exemple, je ne suis pas autorisé à entrer dans des lieux qui vendent des boissons alcoolisées et je ne peux pas me déplacer en dehors d’un certain périmètre, une contrainte au travail journalistique de documenter et d’informer sur ce qui se passe sur le terrain.

NARRATION : Après de nombreux mois à endurer cette situation, Carlos devait avoir une entrevue avec le juge le 31 octobre 2019. Nous l’avions interviewé quelques semaines avant. Il était plein d’espoir.

CARLOS CHOC : Jusqu’à présent, j’attends mon audition de mi-parcours le 31 octobre de cette année 2019, il me reste quelques jours encore à attendre. J’attends avec impatience que cela se termine et j’espère vraiment que ce sera le cas. Que la censure que j’ai subie en tant que journaliste prenne fin et que je puisse recommencer à travailler comme avant.

NARRATION : Malheureusement, sa situation n’a pas évolué depuis cette date. Il est toujours soumis aux mesures de substitution, son procès est toujours en suspens. Avec la situation liée à la COVID19, il craint fortement de devoir attendre encore très longtemps avant de pouvoir obtenir une prochaine audience et que puisse être traitée sa demande de classement sans suite.

CARLOS CHOC : J’espère sortir de cette situation juridique, de tout ce que je subis, de cette censure totale et continuer d’exercer mon travail, de raconter les événements, les histoires, non seulement ici, dans ma ville mais aussi à travers le pays.

NARRATION : Malgré tout cela, Carlos Choc fait preuve d’une résilience exemplaire. Il poursuit coûte que coûte son travail de journaliste.

En pleine crise de la COVID-19, il reste présent avec l’agence Prensa Comunitaria pour informer la population. Il a notamment enquêté en avril 2020 sur une pénurie d’eau potable qui a touché 40 familles pendant 3 mois. Le lendemain de la publication, le 18 avril 2020, son domicile a été cambriolé et tous ses outils de travail ont été dérobés - soit deux ordinateurs portables et un appareil photo. Ses outils et rien d’autre. Un nouveau cas d’intimidation, il en est certain.

Mais rien ne semble pouvoir arrêter la passion de Carlos pour le journalisme ni son engagement pour sa communauté.

JULES GIRAUDAT : De voir un journaliste comme Carlos Choc qui a tout donné pour son travail, qui a absolument tout donné parce qu’il estimait que l’enquête qu’il était en train de réaliser, les informations qu’il a apporté au grand public, c’était des choses qui étaient essentielles et que c’est une manière aussi de défendre l’environnement, défendre le village et les communautés où il a grandi... Ça dépasse un peu tout quoi. C’est une super leçon de vie. Une superbe leçon journalistique, en fait, de voir des personnes qui, comme lui, ont un courage incroyable, ont toujours continué malgré des moments extrêmement difficiles et d’allier ça et de travailler en commun, c’est évidemment super fort et ça donne beaucoup de sens à mon travail et à notre travail.

CARLOS CHOC : Je veux vous dire que bien que j’aie subi cette censure, cette criminalisation, ces fausses accusations, malgré tout la passion s’éveille et grandit en moi pour poursuivre mon travail.

CARLOS CHOC : Je reste passionné par mon travail, car je crois que si nous, les journalistes, nous nous ne occupons pas de raconter les faits réels, personne d’autre ne le fera. Cette passion, ce désir d’exercer cette profession, rien ne peut parvenir à nous l’enlever.

Crédits

Photo d’illustration : Carlos Ernesto Choc - Photo prise le 7 juin 2017.

Musique du générique : Tyops - Suspense Crime | Sound Effect - https://freesound.org/people/tyops/sounds/402273/ (modifications apportées)

Musiques de l’épisode :
-  Artist : Ugonna Onyekwe | Track : Destination Unknown - Download MP3 https://youtu.be/XHuOg5EAGKI
-  Last Day - Royalty-Free Music by https://audiohub.com
-  Titre : Night / Auteur : Cloudkicker / Source : https://cloudkicker.bandcamp.com / Licence : https://creativecommons.org/licenses/by/3.0/ / Téléchargement (4MB) : https://auboutdufil.com/?id=547
-  Restless Natives by Doug Maxwell & Media Right Productions : https://youtu.be/LALKLjTXYfg
-  Artist : Ugonna Onyekwe | Track : Sharp Senses - Download MP3 - https://www.youtube.com/audiolibrary/music?nv=1

Extraits de reportages et actualités :

Générique :
-  Climate justice : https://freesound.org/people/InspectorJ/sounds/485621/
-  Reportage sur les évictions au Guatemala : https://youtu.be/Q20YxkM-CGI
-  Reportage sur Green Blood / Forbidden Stories : entrevue de : Laurent Richard : https://youtu.be/eym0GSAnbUc
-  Concrètement qu’est-ce qu’on sait : extrait de "Quand la Science appelle à l’aide pour l’humanité ?" par Aurélien Barrau https://youtu.be/YkjZagWgrcA

Épisode :

-  Prensa Comunitaria - Solway amplió el área de cantera de Fénix a pesar de suspensión ordenada por la CC : https://youtu.be/8vbHrgNixak
-  Prensa Comunitaria - Comunitarios de El Estor, Izabal, realizan manifestación en rechazo a Compañía de Niquel (CGN) : https://youtu.be/AB6qfRsRJPk
-  teleSUR - Guatemala : piden justicia tras el asesinato del pescador Carlos Maas : https://youtu.be/27pdwVJ5xaE
-  Libertopolis - Contravía AM 23 de julio de 2019 - Mina en EL Estor Suspende Operaciones : https://youtu.be/-s-MWSNskec
-  Prensa Comunitaria - Por COVID-19 vecinos de El Estor rechazan la actividad minera de CGN y Mayaníquel : https://youtu.be/hTyv4GquXT0

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