Le sang de la Terre - Épisode 1 - Carlos Choc

jeudi 11 juin 2020


Cette série balado du Journal des Alternatives vous propose de plonger au coeur des enquêtes de journalistes qui risquent leur carrière, leur sécurité et parfois même leur vie pour mettre à jour des scandales environnementaux qui affectent leurs communautés.

Dans ce premier épisode, nous vous racontons l’histoire du journaliste Carlos Choc, qui a décidé d’enquêter sur les pollutions par une minière dans la petite ville d’El Estor au Guatemala. Une enquête qui a rapidement pris une tournure dramatique...

Écoutez la suite ici :

Le sang de la terre - Épisode 2 - Carlos Choc (2/3)
Le sang de la terre - Épisode 2 - Carlos Choc (3/3)

Une création de : Marie Perrier et Meryem Bezzaz

Voix  : Carlos Choc, Meryem Bezzaz (doublage) et Marie Perrier (narration)

Un grand merci à :

Carlos Choc qui a accepté de nous partager son histoire

Myriam Cloutier pour la transcription et la traduction

Marie-Do Langlois et Lazar Konforti pour leur aide pour l’entrevue avec Carlos Choc

Sur Place Media pour la formation et en particulier Pascal Huynh pour les conseils techniques

Abonnez-vous au podcast :

  • Apple Podcasts Logo     Spotify Logo     Google Podcasts Logo     Breaker Logo     Overcast Logo     RadioPublic Logo     Pocket Casts Logo     Castro Logo    

Partagez cet épisode :

  •        

Transcription

INTRODUCTION : Le sang de la Terre. Une série balado du Journal des Alternatives. Épisode 1

Les enjeux environnementaux ont pris au cours des dernières décennies une ampleur alarmante.

[extraits de reportages et d’actualité]

NARRATION : Derrière ces enjeux mondiaux se cachent en réalité de multiples luttes politiques, sociales et économiques de part et d’autre de la planète. Les exactions à leurs sources sont nombreuses, qu’il s’agisse d’expropriations violentes de peuples autochtones, de dissimulation de pollutions massives ou encore de trafic illégal de ressources naturelles.

Les journalistes qui décident d’enquêter sur ces sujets se retrouvent malgré eux plongés dans des situations dangereuses auxquelles ils et elles sont rarement préparé·es. Le Comité pour la protection des journalistes a en effet publié en 2019 un rapport indiquant que le journalisme environnemental était devenu une des formes de journalisme les plus dangereuses après le reportage de guerre.

[extraits de reportages et d’actualité]

NARRATION : Les entreprises, groupes criminels et gouvernements impliqués dans ces affaires semblent prêts à tout pour empêcher la diffusion de ces informations. Celles et ceux qui osent couvrir ces sujets s’exposent à un risque accru d’arrestations, de menaces, d’agressions et même de meurtre.

En dix ans, ce sont plus d’une douzaine de reporters qui ont été tué·es en raison de leur travail d’investigation sur des enjeux environnementaux. Mais ce chiffre n’est que la pointe de l’iceberg, puisqu’on dénombre 16 autres meurtres présumés et de multiples cas d’intimidation et de violence.

Avec cette série balado, nous avons eu envie d’aller à la rencontre de ces journalistes qui risquent leur carrière, leur sécurité et parfois même leur vie pour mettre à jour des scandales environnementaux qui affectent leurs communautés.

CARLOS CHOC : Je n’ai jamais imaginé que cela se produirait réellement. À ce moment-là, c’était une expérience que je ne peux pas oublier, parce que c’était très triste pour moi.
Il s’en est suivi de nombreuses menaces, mais en réalité on faisait seulement notre travail, non ?

NARRATION : Quand nous avons entendu l’histoire de Carlos Choc, journaliste guatémaltèque, nous avons vraiment eu envie de lui parler pour en savoir plus. Il a tout de suite accepté de nous donner une entrevue et de partager avec nous son récit. C’est la première partie de son histoire que nous vous racontons aujourd’hui.

CARLOS CHOC : Je m’appelle Ernesto Choc Chu, Maya Qʼeqchiʼ, de Guatemala City, plus particulièrement de la province du département d’Izabal, dans la municipalité d’El Estor.

NARRATION : Carlos Choc habite dans la communauté d’El Estor, au Guatemala, sur les terres ancestrales de la communauté maya Q’eqchi dont il fait partie. Située sur les flancs d’une chaîne de montagnes verdoyantes, la petite ville de 20 000 habitants fait face à l’immensité du lac Izabal, le plus grand lac du pays, abritant un écosystème exceptionnel.

Carlos Choc est journaliste au sein de l’agence Prensa Comunitaria, une agence de presse indépendante faisant du journalisme communautaire et autochtone.

CARLOS CHOC : J’ai commencé le journalisme en 2007, cela fait plus de 12 ans. J’ai réalisé que ce qui réellement doit être raconté et divulgué sont les conditions difficiles dans les petites communautés, en particulier au Guatemala, et cela, ce sont seulement les médias alternatifs qui sont en capacité de le faire, seulement les journalistes indépendants peuvent rendre compte et témoigner des choses. L’histoire ici dans la municipalité d’Estor Izabal, c’est celle de la lutte du peuple Qʼeqchi, un peuple maya, qui a été dépouillé de ses terres et dont les ressources de vie ont été considérablement endommagées, en particulier avec l’exploitation minière et les effets que nous observons.

NARRATION : En 1960, une minière canadienne s’est implantée dans la municipalité d’El Estor. Avec une concession de 385 km2, cela en fait l’une des plus grandes mines de nickel du pays. Le site est ensuite abandonné en 1979. À partir de 2006, après des années d’abandon, une nouvelle licence d’exploitation est finalement accordée par le gouvernement. Et ce, sans le consentement préalable, pourtant obligatoire, des communautés autochtones. La mine, qui passe successivement aux mains de plusieurs entreprises canadiennes, procède alors à une série d’expropriations forcées des communautés mayas présentes, brûlant même leurs habitations. Une série de viols et de meurtres auraient été commis à cette occasion par la police et les services de sécurité de la mine.

[extraits de reportages et d’actualité]

NARRATION : La mine est finalement rachetée par Solway, un groupe basé en Suisse et réouvre en 2014. La mine est alors régulièrement accusée d’avoir des problèmes de sécurité, avec notamment l’explosion d’une chaudière ayant tué sept travailleurs.

Puis, en avril 2017, une nappe rouge apparaît dans le Lac Izabal.

CARLOS CHOC : À l’année 2017, au mois d’avril, le lac Izabal s’est peint en rouge. Cela a créé une grande préoccupation car le lac Izabal est l’un des plus grands lacs ici au Guatemala. Quand le lac s’est teinté de rouge, la population est devenue très inquiète ... certains grands-parents ont commencé à pleurer, et puis aussi, l’union des pêcheurs, c’est-à-dire les pêcheurs artisanaux, se sont réunis ici.

NARRATION : Les pêcheurs autochtones sont très inquiets de l’apparition de cette nappe. Ils n’osent plus pêcher, craignant fortement que l’eau soit contaminée. Ayant observé que des fumées rouges s’échappent la nuit des cheminées de la mine, ils commencent à soupçonner la mine d’en être à l’origine. Un groupe de pêcheurs s’organise et demande alors au gouvernement qu’une étude environnementale soit menée.

C’est à cette période que Prensa Comunitaria décide de lancer un projet sur les impacts sociaux et environnementaux de la mine. Carlos Choc commence alors à documenter la situation, à prendre des photos du lac et des cheminées de la mine.

CARLOS CHOC : Ensuite, en tant que presse communautaire et journalistes du département de la municipalité d’El Estor, nous avons décidé de mener une enquête, mais aussi de documenter. Puis à partir de là j’ai commencé mon travail non seulement en rapportant les faits mais aussi en documentant la contamination du lac Izabal. J’ai aussi commencé à documenter l’activité du syndicat des pêcheurs qui s’est réuni, qui a commencé à faire des actions en justice.

NARRATION : Début mai, les pêcheurs commencent à organiser des manifestations, bloquant la route conduisant aux mines. Le but étant de forcer le gouvernement à faire une étude environnementale. Ils sont peu à peu rejoints par des agriculteurs, enseignants, hôteliers et d’autres habitantes et habitants. Le blocage dure 10 jours.

CARLOS CHOC : Le gouvernement du Guatemala avait finalement accepté qu’une réunion se tienne, d’avoir une table de dialogue pour chercher une solution.

NARRATION : Le dialogue étant ouvert, la décision est prise de mettre un terme au blocage. Le 27 mai 2017, une rencontre doit avoir lieu entre le Ministère et le syndicat des pêcheurs. Celui-ci a demandé que la rencontre se passe à Estor.

CARLOS CHOC : Je me souviens que le matin les pêcheurs attendaient ici le syndicat, on parle de quatre associations de pêcheurs et de 800 pêcheurs ici dans la municipalité d’El Estor Izabal. Ils attendaient une table de dialogue le 27 mai dans la paroisse, l’église catholique, mais le gouvernement n’était pas présent, je le répète, le gouvernement a rompu le dialogue avec les pêcheurs.

NARRATION : Le jour même, face au silence, les pêcheurs décident de reprendre la résistance. Ils rejoignent l’endroit où se trouvait habituellement leur barrage. Sur place, ils découvrent avec surprise que les forces de l’ordre sont déjà là, les attendant visiblement.

CARLOS CHOC : Et en plein milieu de la journée, alors qu’ils retournent à l’endroit où ils tenaient habituellement leur manifestation pacifique, le 27 mai, à midi et demie ou une heure de l’après-midi, il y découvrent des agents de police et des forces spéciales anti-émeutes prêt à les expulser. Il n’y avait alors pas que moi, mais aussi d’autres journalistes, je me souviens que Sandra Cufe était là, il y avait aussi un collègue de la municipalité d’El Estor, et il y avait aussi un autre journaliste qui était là. Et puis ils ont commencé à réprimer. La police n’a pas respecté le syndicat des pêcheurs, elle n’a pas respecté la population. Il y avait des enfants, des personnes âgées. Malgré tout, ils ont commencé à réprimer, à lancer des gaz lacrymogènes. Cela affectait beaucoup les enfants — il y avait en effet des enfants et des femmes sur place.
J’ai pu prendre des vidéos quand ils tiraient du gaz lacrymogène.

NARRATION : Quand les pêcheurs commencent à lancer des pierres, les policiers répondent avec des tirs de balles réelles.

CARLOS CHOC : Puis j’ai enregistré la vidéo où le flic dit : « Écoutez, allez-vous en s’il vous plaît parce que vous allez vous faire tirer dessus ». Je n’ai jamais imaginé que cela se produirait réellement. Ça a été un moment difficile. Je me souviens très bien quand ils ont commencé à tirer. J’ai commencé à capter des images pour documenter d’où venaient les coups de feu.
Ainsi, les photos montrent que c’est la police civile nationale. On pouvait très clairement les voir.

[extraits audios de vidéos prises sur le vif]

CARLOS CHOC : Puis, il y a eu un moment où j’ai dû me jeter au sol. Je me suis jeté à terre. À ce moment, Carlos Maaz est également tombé au sol, un pêcheur mort entre les mains de la police. J’ai pris des photos, j’ai aussi pris des vidéos pour documenter tout ce qui se passait.
À ce moment-là, c’était une expérience que je ne peux pas oublier, parce que c’était très triste pour moi. Parce que disons qu’au moment où la photo a été prise, je ne pouvais pas voir la police tirer. J’ai aussi senti qu’à tout moment, j’aurais pu être touché par une balle, mais j’ai pris le risque, je me suis dit que ça valait la peine de documenter. Et donc je me suis armé de courage à ce moment, pour être en mesure de documenter visuellement, et puis en constatant le corps du pêcheur sur le sol, son corps mort…Mon travail de journaliste était de documenter, à l’instant de cette situation malheureuse et triste, car aucun des pêcheurs n’avait l’intention de faire du mal, mais ils ont été reçus et se sont fait tirer dessus par la police nationale.
Il s’en est suivi de nombreuses menaces, par exemple des gens ont dit que les journalistes qui avaient pris des photos, qui avaient fait des vidéos seraient recherchés et pourchassés. Mais en réalité, on faisait seulement notre travail, non ?

NARRATION : Sur une des photos prises par Carlos Choc ce jour-là, on voit le corps du jeune pêcheur étendu sur le sol, au milieu de la rue. Face à l’objectif, un policier se tient à l’arrière sa camionnette, l’arme dégainée, en direction du pêcheur.

Cette photo, Carlos Choc ne le savait pas encore, allait constituer pendant longtemps la seule et unique preuve du meurtre du pêcheur par la police. Et aussi le début des ennuis pour le journaliste.

Crédits

Photo d’illustration : Carlos Ernesto Choc - Photos prises le 27 mai 2017

Musique du générique :

Tyops - Suspense Crime | Sound Effect - https://freesound.org/people/tyops/sounds/402273/ (modifications apportées)

Musiques de l’épisode :

Titre : Under Cover / Auteur : Wayne Jones / Source : https://youtu.be/SCp_kX8vCUE / Licence : No Copyright Music

Titre : Petit pantin au coeur de glace / Auteur : Laei / Source : http://lacrymosa.tuxfamily.org/ / Licence : http://artlibre.org/licence/lal / Téléchargement (6MB) : https://auboutdufil.com/?id=458

Titre : Run / Auteur : Kai Engel / Source : https://kaiengel.bandcamp.com / Licence : https://creativecommons.org/licenses/by/3.0/deed.fr / Téléchargement (9MB) : https://auboutdufil.com/?id=494

Extraits de reportages et actualités :

Générique :

Climate justice : https://freesound.org/people/InspectorJ/sounds/485621/
Reportage sur les évictions au Guatemala : https://www.youtube.com/watch?v=Q20YxkM-CGI
Reportage sur Green Blood / Forbidden Stories : entrevue de : Laurent Richard : https://youtu.be/eym0GSAnbUc
Concrètement qu’est-ce qu’on sait : extrait de "Quand la Science appelle à l’aide pour l’humanité ?" par Aurélien Barrau https://www.youtube.com/watch?v=YkjZagWgrcA&t=10s

Épisode :

Reportage TVA : Plus une minute à perdre pour éviter le pire, avertit l’ONU : https://www.tvanouvelles.ca/2019/11/26/plus-une-minute-a-perdre-pour-eviter-le-pire-avertit-lonu
JT de la RTBF - La pollution de l’air tue 7 millions de personnes par an : https://www.rtbf.be/info/monde/detail_un-quart-des-morts-et-maladies-liees-aux-atteintes-a-l-environnement?id=10169058
Déforestation en Amazonie : Causes, Conséquences| França : https://www.youtube.com/watch?v=8ihlk4BBZkw
Concrètement qu’est-ce qu’on sait : extrait de "Quand la Science appelle à l’aide pour l’humanité ?" par Aurélien Barrau : https://www.youtube.com/watch?v=YkjZagWgrcA
Murder, harassment, threats : Environmental journalism ’second most’ dangerous field of reporting : https://youtu.be/JDYcFKvC1CE
The dangers of environmental journalism | The Investigators with Diana Swain : https://youtu.be/crRWjMICe1I
Reportage sur les évictions au Guatemala : https://www.youtube.com/watch?v=Q20YxkM-CGI
Maria Cuc Choc : violence against her community in Guatemala - https://youtu.be/eprNmWV64I8
First-Ever Case of Canadian Mining Company Going To Trail In Canada For Alleged Abuses Abroad
 : https://youtu.be/hs6UvPxUjKc
Disturbios en El Estor, Izabal por protesta contra mina : https://youtu.be/SNiNAYo7Oow

Abonnez-vous au podcast :

  • Apple Podcasts Logo     Spotify Logo     Google Podcasts Logo     Breaker Logo     Overcast Logo     RadioPublic Logo     Pocket Casts Logo     Castro Logo    

Partagez cet article sur :

  •        
Articles sur le même sujet

Droits humains

Colombie : l’indicible des massacres de masse

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca