Le référendum sur la Constitution européenne vu de l’Est

jeudi 26 mai 2005, par Adam NOVAK

Bratislava - Le débat sur la Constitution européenne laisse les populations des pays d’Europe centrale indifférentes. Malgré le fait que leurs pays aient rejoint l’Union européenne (UE) depuis à peine un an, les Tchèques, les Slovènes et les Polonais ressentent le même ennui profond pour les débats qui ont cours à Bruxelles que leurs homologues britanniques ou danois, pourtant membres de l’Union depuis des décennies.

Cela ne veut pas dire pour autant que les ressortissants des nouveaux pays membres, la plupart issus de l’ancien bloc soviétique, regrettent leur adhésion à ce qui était, jusqu’à il y a un an, un club de pays riches de l’Ouest du vieux continent. L’appartenance à l’UE est partout perçue comme l’aboutissement d’une longue marche et la consécration après de douloureuses réformes depuis la chute du mur de Berlin en 1989. L’adhésion a renforcé les nouvelles institutions démocratiques, encouragé les investissements, et augmenté le sentiment de sécurité face à la Russie, qui a occupé ou dominé la région pendant plus de 40 ans, après la Deuxième Guerre mondiale. Certaines subventions ont même fait augmenter les revenus des petits paysans polonais de presque 50 %, grâce à l’intégration de la Politique agricole commune. Mais les citoyens de ces pays, habitués à la langue de bois de leurs dirigeants, anciens fonctionnaires communistes pour la plupart, ont vite ressenti le vide démocratique au sein de l’UE. Le Parlement européen n’a presque pas de pouvoir, les bureaucrates sont arrogants, les procédures sont longues, et les grands pays comme la France et l’Allemagne se permettent, dès que leurs intérêts le commande, d’abolir des lois qu’ils ont eux-mêmes imposées à l’Union. Ce fut notamment le cas pour certaines restrictions macroéconomiques convenues par l’ensemble des pays membres ayant en commun la monnaie européenne, mais qui n’ont pas été respectées par la France et l’Allemagne.

Pour beaucoup d’ouvriers de l’Est, le discours « plus de social » de certains cercles en France, semble plutôt relever du protectionnisme. Après tout, l’État français (comme la plupart des anciens membres de l’UE) a imposé une suspension de sept ans au droit de libre circulation des individus - supposément un pilier de l’UE - pour les ressortissants des pays de l’Est membres de l’Union, qui ne peuvent donc se déplacer à l’Ouest pour chercher du travail. Pendant ce temps, des entreprises françaises et allemandes, rachètent à qui mieux mieux des entreprises à l’Est. Chaque manifestation des syndicats français ou suédois contre l’embauche à petits salaires de Polonais ou de Lettons est évidemment hypermédiatisée par les télévisions des pays de l’Est, au service des élites.

Plutôt que de croire que la Constitution apporterait plus de clarté ou de démocratie, la plupart des gens à l’Est souhaiterait sans doute patienter plusieurs années, histoire de mieux digérer les réformes et accommodements déjà accordés, et de permettre aux nouveaux pays membres de prendre leur place dans le système actuel. Sur ce point, il y aurait donc concensus parmi la plupart des habitants des nouveaux pays membres de l’Est, comme chez la plupart des « eurosceptiques » à l’Ouest.

Par contre, il existe une très forte volonté en Pologne et en Hongrie pour élargir davantage l’Union vers l’Est, afin d’absorber, à terme, tous les pays post-communistes (sauf la Russie, envers laquelle il y a encore énormément de méfiance) qui sont prêts à adhérer aux règles européennes. La perspective d’adhésion à l’UE est perçue comme la meilleure incitation pour des pays comme l’Ukraine ou la Moldavie d’effectuer des réformes démocratiques. Réformes qui seront certes longues et douloureuses, mais auxquelles ils devront se soumettre s’ils veulent s’intégrer à l’énorme bloc économique et politique que représentent leurs voisins de l’Ouest.

Bref, les pays de l’Est ne se reconnaissent pas sur l’échiquier européen où s’affrontent « eurosceptiques » et « eurofédéralistes ». Que ce soit en France ou ailleurs à l’Ouest. Pour ces derniers, il n’y a que deux scénarios possibles pour l’Europe : soit une Europe plus large (espace commercial), soit une Europe plus profonde (plus intégrée et plus sociale).

Mais quand on habite à Bratislava et qu’on est en faveur de l’Union européenne, c’est parce que l’on prône l’intégration, entre autres, de deux grands pays que sont l’Ukraine et la Turquie. C’est pour mieux ancrer les valeurs européennes dans ces deux pays, et corriger l’asymétrie qui caractérise l’UE, depuis ses origines, à l’époque de la guerre froide. Ne l’oublions pas, les frontières de l’Europe , à l’Est, sont l’Oural et le Caucase. L’enjeux véritable, ce n’est donc pas la Constitution, mais l’avenir des confins orientaux du vieux continent, guettés par les guerres, les conflits ethnoreligieux, et une pauvreté extrême. Avec ou sans la nouvelle Constitution, Sarajevo est toujours au cœur de l’Europe.

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