Journal des Alternatives

4e Sommet des Amériques des 4 et 5 novembre

Le projet de ZLÉA est rabroué !

Jacques LÉTOURNEAU, 1er décembre 2005

C’était un 4e Sommet des Amériques qui s’annonçait plutôt tranquille, puisque la ZLÉA n’était pas au rendez-vous. Le pays hôte souhaitait aborder les questions de la démocratie et de la lutte à la pauvreté. Normal, dans une Argentine encore durement touchée par les politiques sauvages du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, où le président péroniste de centre gauche, Nestor Kirchner, aurait bien aimé affronter les pays du Nord, dans le nécessaire combat à la pauvreté qui afflige des dizaines de millions de Latino-américains.

Mais contre toute attente, les alliés indéfectibles des États-Unis ‑ le Mexique et le Canada ‑ ont tenté de relancer le processus de négociation pour la mise en place d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), en ressuscitant le projet étasunien d’intégration continentale, d’inspiration néolibérale. Malgré les appuis en provenance de la Colombie et du Chili, l’Amérique du Nord a réalisé que la carte politique avait considérablement changé depuis le Sommet des peuples de Québec en 2001 !

Quand les pays du Sud disent non...

De fait, cette tentative de relance a littéralement frappé un mur d’opposition. Animés en partie par le populiste président du Venezuela, Hugo Chavez, les pays du MERCOSUR (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) ont aussi emboîté le pas, repoussant ‑ pour l’instant ‑ les négociations sur la ZLÉA.

Deux positions se sont dégagées dans le camp latino-américain. D’un côté, le Venezuela qui s’oppose catégoriquement à la ZLÉA, un peu comme l’extrême gauche latino-américaine l’a fait pendant de nombreuses années à l’endroit de l’impérialisme étatsunien. De l’autre, les pays du MERCOSUR, particulièrement le Brésil de Lula et l’Argentine de Kirchner, qui entendent plutôt imposer leurs conditions, notamment en matière d’agriculture avant d’accepter de poursuivre les négociations (1). Les pays du MERCOSUR préfèrent notamment attendre la prochaine ronde de négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui se tiendra en décembre à Hong-Kong avant de reprendre les discussions sur la ZLÉA.

Le projet de la ZLÉA est donc loin d’être « enterré » comme le prétend le président Hugo Chavez. Alors que le sujet n’était pas à l’ordre du jour de la rencontre des chefs d’État, voilà que l’initiative est à nouveau supportée par 29 pays sur 34 ! De plus, rappelons que les pays nord-américains, particulièrement le Canada et les États-Unis, poursuivent les négociations afin de convenir d’accords régionaux. On le sait, le Congrès américain a entériné récemment une entente avec l’Amérique centrale, tandis que le gouvernement de Paul Martin mène en catimini la même opération avec quatre pays de cette région.

Un mouvement altermondialiste divisé

Le combat contre le modèle néolibéral avait également lieu à l’extérieur de l’enceinte du Sommet officiel. Soit là où l’opposition continentale à la ZLÉA s’était donné rendez-vous pour participer au 3e Sommet des peuples. Le Québec y était particulièrement bien représenté par le Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC) et ses organisations membres. Quarante mille personnes en provenance surtout d’Amérique latine, et principalement d’Argentine, ont contribué au succès de cet événement, bien organisé par les mouvements sociaux d’Argentine, et appuyé par l’Alliance sociale continentale (ASC).

Au cœur de ce Sommet des peuples, un important débat sur la direction à donner à la lutte contre la ZLÉA. Cette division entre les opposants à la ZLÉA s’est particulièrement manifestée lors des grands rassemblements publics, où les organisations en provenance de Cuba et du Venezuela ont tenté de « voler le show » afin d’imposer leur propre conception de la lutte à la mondialisation néolibérale.

Plus modeste dans son organisation et dans les moyens qu’elle a à sa disposition, la coordination du Sommet des peuples a assuré, malgré ce brouhaha, la représentation des organisations populaires et syndicales indépendantes des mouvements politiques. La résistance à la mondialisation néolibérale réside justement dans une approche ouverte, plurielle, respectant la multitude, en rupture avec la conception unilatérale et dogmatique de l’avant-garde, et ce, peu importe qui en assume la direction !


L’auteur est responsable des relations internationales à la CSN.

(1) Il s’agit d’une problématique complexe, car elle soulève à la fois la question de l’équité dans les rapports Nord-Sud et les conséquences qu’une telle mesure peut avoir sur les petits producteurs du Nord. On sait que dans les pays occidentaux, les producteurs agricoles sont inquiets quant à une éventuelle ouverture à ce chapitre. À l’inverse, il est reconnu que les accords tels qu’ils ont été négociés ont provoqué la ruine de centaines de milliers de petits producteurs du Sud !