Le prix de l’or noir au Tchad

mardi 2 septembre 2003, par François L’ÉCUYER

Écoles fermées pour manque de personnel, inflation frisant les 300 %, liberté syndicale abolie, risques environnementaux sous-estimés… La liste de doléances des citoyens tchadiens ne cesse d’augmenter concernant le méga-projet pétrolier Tchad-Cameroun. Exécutée par un consortium dirigé par Esso, la construction de cet oléoduc a pourtant été financée par un programme de « réduction de la pauvreté » de la Banque mondiale. Portrait du plus important projet pétrolier en cours sur le continent africain.

Le Tchad, pays enclavé du nord de l’Afrique centrale, fait maintenant partie du très sélect club des pays producteurs de pétrole. Depuis le 15 juillet, l’or noir a commencé à jaillir, au prix d’un endettement de 3,7 milliards de dollars US, le tout financé par la Banque mondiale dans le cadre d’un programme de développement durable. Ce méga-projet a nécessité le forage de 300 puits et la construction d’un oléoduc, récemment achevée, qui traverse le Tchad du nord au sud et assurera le transport du brut jusqu’au terminal de Kribi, situé près des côtes camerounaises.

Le Tchad pourra bénéficier des retombées de la vente du pétrole, qui atteindra jusqu’à 250 000 barils par jour au cours des 30 prochaines années. Des revenus considérables pour ce pays classé par les Nations unies au 165e rang mondial (sur 175) selon l’indice de développement. Avec 64 millions de dollars US par année, les puits doubleront les revenus actuels du gouvernement tchadien.

Toutefois, plusieurs organisations de la société civile tchadienne s’inquiètent déjà du manque de transparence de la part du gouvernement, de la Banque mondiale et du consortium exploitant les puits - formé des multinationales Esso-ExxonMobil, Petronas, et ChevronTexaco - dans l’exécution du projet. « Impossible de connaître comment les soi-disant ≤projets de réduction de la pauvreté≤ seront mis en place - et surtout, de quelle façon. Une fois la dette remboursée, les revenus seront accaparés par le gouvernement tchadien », craint Baldal Yanko, porte-parole de la Commission permanente pétrole N’Djaména (CPPN), composée d’activistes et de chercheurs indépendants qui surveillent de près ce projet.

Des lendemains difficiles

Les impacts de ce projet se font déjà durement sentir du côté de l’inflation des prix, qui affecte particulièrement les populations autochtones de la région de Doba, située au sud du Tchad. Dans un rapport publié récemment par le Réseau des commissions permanentes pétrole du Tchad, on constate une inflation de 300 % des prix des commodités de base, incluant la nourriture, le logement et le transport. « Aucune mesure n’a été prise par le gouvernement pour tenter d’atténuer l’impact de cette inflation sur les populations locales », peut-on lire dans ce rapport.

La région de Doba souffre également de l’« exode professionnel » qui découle de la mise en chantier de ce méga-projet. De nombreux professeurs ont quitté leur emploi, préférant aller travailler à la construction des puits et de l’oléoduc pour profiter des salaires élevés offerts par le consortium pétrolier. Environ 640 écoles seraient touchées, dont une quarantaine qui ont dû fermer à cause du manque de personnel. Dur coup pour un pays où le taux de scolarisation au niveau primaire dépasse difficilement les 50 %.

Lorsque les travaux majeurs ont pris fin en juillet 2003, des milliers de travailleurs tchadiens ont été licenciés, sans qu’aucun plan de réinsertion sociale ne soit mis en place par le gouvernement. Depuis le début du projet, les employés qui voulaient instaurer un syndicat avaient été rapidement renvoyés. « Le consortium ne respecte pas le Code du travail du Tchad : c’est une zone franche, aucune liberté syndicale n’est reconnue », souligne M. Yanko.

De plus, les études effectuées par le GRAMP/TC (Groupe de recherches alternatives et de monitoring du projet pétrole Tchad-Cameroun) soulignent qu’en matière de transparence, de réduction de la pauvreté et d’environnement, le consortium ne respecte même pas les règles établies par la Banque mondiale elle-même. En cas de déversement accidentel, par exemple, aucun plan d’urgence n’a été élaboré, contrairement à ce qu’exige l’institution internationale.

Plusieurs centaines de personnes ont aussi été expropriées pour faire place à cet oléoduc, sur un corridor de 7 500 km2. Le système de compensations financières pour les expropriés est bourré d’inégalités, en plus d’avoir renforcé le pouvoir non démocratique des chefs traditionnels. Ils ont été choisis par l’État pour organiser le système de redistribution des compensations financières et en profitent pour s’octroyer 10 % sur le montant de chaque compensation.

Détournement de fonds

Plusieurs observateurs craignent aussi la mainmise du président Déby sur les énormes revenus qui seront engendrés par ce projet. Les représentants de la Banque mondiale ont déjà reconnu que la première partie du prêt, une enveloppe de 16 millions de dollars US, a été utilisée par le président pour acheter des armes, entraînant une forte militarisation de la région des puits.

Le règne du président Idriss Déby est tristement reconnu pour être aussi peu démocratique que celui de son prédécesseur, Hissène Habré, comme en témoigne sa prise de pouvoir par la force en 1990. Déby s’est ensuite facilement octroyé les premières élections de 1996 - puis les deuxièmes - qui se sont déroulées en l’absence d’observateurs nationaux ou internationaux, laissant le champ libre à la manipulation des bulletins de vote. « Certaines régions ont voté à des taux de 220 % des inscrits ! » se rappelle Ndjibé, un militant qui travaille avec les organisations paysannes.

Pourtant, malgré ces enfreintes à la démocratie commises par le président Déby, la Banque mondiale poursuit son méga-projet en partenariat avec ce gouvernement et la population attend toujours les retombées positives promises lors de sa mise sur pied.

François L’Écuyer, journal Alternatives


L’auteur est chargé de projets pour l’Afrique à Alternatives.

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