Le plus difficile reste à faire au Kenya

jeudi 29 mai 2008, par Philippe VIEL

Le Kenya a un gouvernement de coalition depuis avril. Le président sortant, Mwai Kibaki, du Parti de l’unité nationale, demeure en poste, tandis que le chef de l’opposition, Raila Odinga, est nommé premier ministre. Mais les effets de la crise déclenchée à la suite des élections du 27 décembre vont se faire sentir longtemps.

Ce nouveau cabinet de réconciliation nationale coûte cher. Environ 1,5 million de dollars par mois, seulement en salaires. Au total, 40 ministres et 52 vice-ministres ont été assermentés, soit presque la moitié des députés élus ! La très grande majorité est partagée entre le parti PNU de Kibaki (représentant surtout l’élite kikuyu, le plus grand groupe ethnique qui compose 20 % de la population) et le parti ODM d’Odinga (représentant majoritairement l’ethnie Luo, 14 % des Kenyans, mais aussi d’autres minorités). La population est donc perplexe : encore une fois, les élites politiques s’enrichissent au détriment du peuple. De plus, le cabinet ne correspond pas à la diversité de la population, ce qui laisse présager à nouveau un partage inéquitable des ressources entre les différentes communautés kenyanes.

Ce géant de l’Afrique de l’Est est faussement perçu comme un modèle de stabilité en Afrique. Les tensions ranimées avant et après les élections de décembre ont fait ressortir de vieilles problématiques sur les inégalités sociales et le partage des terres, des querelles qui n’ont pas une origine ethnique et qui remontent à l’époque coloniale. Depuis l’indépendance, en 1963, les différents gouvernements ont promis un partage plus équitable des richesses et des terres pour l’ensemble de la population, mais les Kenyans attendent toujours des gestes concrets. Malgré la forte croissance économique au pays (près de 7 % en 2007), le fossé entre riches (surtout des Kikuyus) et pauvres s’élargit davantage.

Cette toile de fond est essentielle pour comprendre pourquoi la réélection frauduleuse de Kibaki et de ses bonzes a mis le feu aux poudres. Le président sortant s’était autoproclamé vainqueur des élections du 27 décembre, au grand dam de son principal opposant Raila Odinga, réel gagnant selon les nombreux observateurs mandatés pour superviser le processus. Les allégations de fraudes électorales ont alors fait sauter la marmite : les conflits entre les partisans des deux camps ont fait 1500 morts et un demi-million de déplacés.

Un retour hasardeux

Le nouveau gouvernement a d’énormes feux à éteindre. Ayant fui les violences, plusieurs milliers de déplacés craignent de revenir dans leur village. C’est le cas des Kikuyus de la région de la vallée du Rift et de la ville d’Eldoret, théâtre des pires exactions. La population s’est réfugiée dans des camps, notamment en Ouganda. Malgré les conditions souvent affreuses, les gens ont peur de revenir chez eux et de vivre avec des voisins qui les ont attaqués.

Le gouvernement kenyan les incite par tous les moyens à regagner leur propriété. Il leur garantit la sécurité, par l’ajout de forces policières, ainsi que de la nourriture, en leur octroyant des vivres pour les trois prochains mois, ainsi que des semences et fertilisants pour leurs terres. Ce n’est cependant pas suffisant pour plusieurs, qui en attendent beaucoup plus des élus.

Qui plus est, les femmes et les enfants, qui composent près de 85 % des populations déplacées, courent les plus grands risques lors de ces déplacements massifs. Une forte augmentation des cas de viol a été répertoriée partout dans le pays. Ceci retarde le retour des populations. Autre problématique : le Conseil national kenyan contre le sida estime qu’au moins 15 000 personnes vivant avec le VIH ont été déplacées par les violences postélectorales, ce qui les prive de soins.

Une économie mal en point

Le nouveau gouvernement doit aussi contrer les effets catastrophiques de la crise sur l’économie du pays, dont les principales sources de revenus reposent sur l’horticulture et le tourisme. Déjà, des chiffres alarmants font état d’une baisse de plus de 60 % des revenus touristiques pour le premier trimestre de l’année, dans ce pays qui accueille jusqu’à un million de visiteurs par an.

N’étant pas un pays riche en ressources naturelles, le Kenya est piégé par l’image qu’il doit entretenir sur la scène internationale pour accueillir les investisseurs étrangers et les nombreux touristes. Sa capitale, Nairobi, abrite plus de 200 firmes multinationales, et de nombreux investisseurs voient le Kenya comme un pays aux perspectives d’affaires alléchantes. La crise politique et les débordements de violence effraient les investisseurs, dont l’Union européenne, avec qui le Kenya vient de signer un important accord de partenariat sous l’égide de l’East African Community. D’où l’empressement de la nouvelle coalition gouvernementale à calmer le jeu, pour préserver son image de « force stable » de l’Afrique de l’Est.

Conséquences régionales

Plaque tournante commerciale de l’Afrique de l’Est, le port de Mombasa, sur l’océan Indien, dessert non seulement le Kenya pour ses approvisionnements, mais il agit aussi comme porte d’entrée pour des biens destinés au Rwanda, au Burundi, à l’Ouganda et à la République démocratique du Congo. Le Kenya constitue également le principal point de transit pour l’aide humanitaire envoyée au Soudan et en Somalie. Le pays héberge aussi des centaines de milliers de réfugiés soudanais et somaliens.

Une déstabilisation à long terme du Kenya entraînerait des impacts désastreux pour ses voisins, autant pour l’approvisionnement et le coût du pétrole que pour l’acheminement des biens de première nécessité. Déjà, au plus fort de la crise politique, les coûts de la nourriture, comme de l’huile de cuisson, ont presque doublé dans les marchés rwandais et congolais. Certains postes d’essence en Ouganda étaient à sec.

À court terme, la crise alimentaire internationale, combinée aux problèmes récents d’invasion de chenilles processionnaires, qui ont détruit quelque 300 km2 de maïs depuis le début du mois de mai, fait en sorte que la sécurité alimentaire du pays et de toute la région est en péril. Il s’agit d’un des énormes défis qui attendent le gouvernement de coalition du Kenya.

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