Le peuple vénézuélien prisonnier des frontières

mardi 5 novembre 2019, par Coralie Hodgson

Plus de 4,6 millions de Vénézuélien·es ont fui leur pays au cours des dernières années en raison des crises politique, sociale, économique et humanitaire qui sévissent dans la république bolivarienne. Face à cet exode sans précédent, des pays de la région sud-américaine ont récemment imposé des conditions d’entrée plus strictes aux ressortissant·es vénézuélien·nes.

En juin 2019, le Pérou et le Chili ont instauré l’obligation pour les Vénézuélien·nes d’avoir un visa et un passeport en règle pour entrer sur leur territoire. Deux mois plus tard, l’Équateur leur a emboîté le pas. En effet, le président équatorien Lenin Moreno a affirmé vouloir ainsi garantir l’ordre et la sécurité dans le pays, autant pour la population locale que pour les migrant·es, en plus de faciliter la régularisation du statut de ces derniers.

Toutefois, ces nouveaux visas sont hors de portée pour la plupart des Vénézuélien·nes. D’une part, leur prix varie entre 20 et 100 dollars américains. À cela s’ajoute des pots-de-vin aux fonctionnaires qui peuvent s’élever jusqu’à 5000 dollars américains. D’autre part, il est pratiquement impossible d’avoir un passeport légal dans un délai raisonnable. En conséquence, le nombre d’entrées officielles de migrants en provenance du Venezuela a nettement baissé dans ces trois pays depuis juin. Malgré tout, certaines personnes migrantes tentent encore de passer les frontières en utilisant des chemins non officiels. En raison de l’irrégularité de leur statut, les migrant·es d’origine vénézuélienne risquent de tomber entre les mains de trafiquants ou de passeurs qui font des profits en ciblant les migrant·es désespéré·es d’intégrer le pays.

En refusant les migrant·es vénézuélien·nes à leur frontière, ces pays leur empêche donc d’y faire une demande de réfugié. Pourtant, bien que la plupart des pays de la région aient signé la Déclaration de Carthagène sur les réfugiés et intégré ses principes dans leur droit interne, ce sont plutôt des réponses ad hoc qui sont proposées pour éviter d’octroyer le statut de réfugié. De fait, cette Convention, adoptée en 1984 par dix pays latino-américains, inclut une définition élargie du statut de réfugié en considérant comme tel « les personnes qui ont fui leur pays parce que leur vie, leur sécurité ou leur liberté ont été menacées par la violence généralisée, les agressions étrangères, les conflits internes, les violations massives des droits de l’homme ou d’autres circonstances qui ont gravement troublé l’ordre public ». L’Organisation des États américains (OEA) a récemment réitéré que tous les pays devraient accorder le statut de réfugié aux Vénézuélien·es et a incité les signataires de la Convention d’en appliquer les principes.

Selon des chiffres récents de l’OEA, la Colombie est le pays ayant accueilli le plus Vénézuélien·es sur son sol, soit 1,6 millions. Pour leur part, le Pérou en a accueilli 900 000, le Chili 400 000 et l’Équateur 350 000. En conséquence de la « fermeture » de frontières de ces trois derniers pays, une plus grande proportion des migrant·es vénézuélien·nes se dirige vers la Colombie. Salué par l’ONU, le gouvernement de Bogotá a récemment réaffirmé vouloir conserver une attitude de réciprocité envers le Venezuela. La république bolivarienne a en effet accueilli au cours des 40 dernières années plus de trois millions de Colombien·nes en quête de meilleures conditions économiques ou fuyant les conflits armés.

Le récent réarmement d’une partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) menace cependant de raviver les problèmes de déplacements internes en Colombie. Comme l’explique en entrevue Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : « Cette reprise de la clandestinité et du conflit ouvert entre une partie des FARC et l’État colombien risque de réactiver toutes les dynamiques du conflit interne colombien, à savoir les expropriations de terres de paysans et de communautés, et les déplacements forcés. » On dénombre déjà depuis janvier dernier plus de 15 140 Colombien·nes ayant été forcés de se déplacer pour échapper à la violence. Les migrant·es se trouvant en zone frontalière colombo-vénézuélienne sont également très vulnérables. En effet, on dénombre des dizaines de milliers de migrant·es vénézuélien·nes aux mains de groupes criminels.

Des visas en réponse à l’instabilité économique

Pour Cynthia Milton, professeure titulaire en histoire de l’Amérique latine à l’Université de Montréal, les Vénézuélien·nes s’exilent depuis longtemps dans les pays voisins. « Il y a plus de dix ans, le régime bolivarien d’Hugo Chavez commençait déjà à être touché par une série de crises (d’une ampleur moindre que celle observée aujourd’hui), causées entre autres par le manque de diversification d’une économie pétro-dépendante et une corruption grandissante », explique-t-elle. Elle remarque que les premières vagues de migrant·es vénézuélien·nes dans les années 1990 étaient principalement des personnes éduquées en bonne conditions économiques.

Selon Christophe Ventura, « la mise en place de politiques plutôt ouvertes et accueillantes envers les migrant·es des États latino-américains s’est faite à une époque où ils n’avaient pas à gérer d’aussi grands flux migratoires ». Dans un contexte où leurs propres services sociaux sont déjà fragilisés, certains pays d’accueil peinent aujourd’hui à venir en assistance à des migrant·es dans des conditions très précaires et ayant grand besoin d’accès à des services sociaux et de santé. Comme le rappelle toutefois Feline Freier, chercheuse et professeure de l’Université du Pacifique au Pérou, dans un article paru dans le journal El Comercio, si les mouvements migratoires peuvent demander un investissement à court terme pour les pays d’accueil, les migrations produisent une croissance économique à moyen et long terme.

L’instrumentalisation de la crise migratoire par les élites politiques joue également un rôle central dans les nouvelles restrictions migratoires. Selon Christophe Ventura, la crise migratoire s’inscrit dans un contexte d’instabilité sociale et de chômage qui sévit déjà en Amérique latine. « Il est fréquent de voir une montée de ressentiment et d’instrumentalisation politique pour faire peser sur les migrations tous les problèmes sociaux. » Selon une récente étude de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 51,7 % des migrants ont rapporté avoir vécu de la discrimination en Colombie, tandis qu’au Pérou 65 % affirment avoir été rejetés à cause de leur nationalité. Christophe Ventura ne croit pourtant pas qu’on puisse affirmer que la question des migrants vénézuéliens soit susceptible de transformer les sociétés latino-américaines en sociétés opposées à l’immigration et aux migrants.

Une crise migratoire politisée

À la suite de restrictions migratoires imposées par le Pérou, la directrice exécutive d’Amnistie internationale - section Pérou, Mariana Navarro, a demandé que le pays annule les impositions de visa et de passeport qui s’appliquent aux migrant·es vénézuélien·nes. Navarro juge incohérent que le pays, qui est leader du Groupe de Lima, dénonce d’une part les violations des droits humains commises au Vénézuela, et de l’autre impose de telles restrictions. Christophe Ventura rajoute : « On ne peut pas penser la question de la gestion de ces flux migratoires actuellement indépendamment de la question politique et géopolitique du rapport de ces pays avec les autorités de Caracas. ». En effet, le Pérou, le Chili et la Colombie font partie des 13 pays du Groupe de Lima qui refusent de reconnaître la légitimité du second mandat de Nicolás Maduro.

Selon Cynthia Milton, il est inquiétant de voir l’intérêt qu’ont les États-Unis et la Russie pour le Vénézuela. À son avis, Washington et Moscou reproduisent des dynamiques et des discours qui rappellent ceux de la Guerre froide. En maintenant les sanctions économiques instaurées sous le gouvernement d’Obama, l’administration Trump empire une situation économique déjà désastreuse. Washington est aussi un grand donateur d’aide humanitaire aux pays latino-américains qui accueillent les migrant·es vénézuélien·nes. En effet, Ventura explique les motivations derrière cet investissement : « Les États-Unis souhaitent que les migrant·es vénézuélien·nes s’installent dans d’autres pays, mais surtout pas chez eux. Ils veulent sous-traiter à d’autres pays la gestion des réfugié·es et des migrant·es ». Selon l’OEA, les États-Unis sont cependant le troisième pays ayant accueilli le plus de migrant·es vénézuélien·nes, derrière la Colombie et le Pérou. Cependant, l’administration Trump a encore récemment baissé le seuil de migrant·es admis·es au pays.

Quel avenir pour la crise ?

Face à l’échec du coup piloté par Washington, le Groupe de Lima et les autres puissances étrangères de soutenir le leader de l’opposition Juan Guaidó et de faire tomber le gouvernement Maduro, il semble plus que jamais que la solution politique face à la situation actuelle de l’économie vénézuélienne ne peut que se faire qu’à l’interne. Cependant, rien n’indique présentement qu’une résolution à la crise soit en marche à la lumière notamment de la constante mise en étau de l’économie vénézuélienne par le renforcement de sanctions imposées par les États-Unis et plusieurs pays européens (notamment le blocage des actifs de la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne, connue sous l’acronyme PDVSA, et des recettes d’exportation potentielles), dont l’effet équivaut à la saisie de la bouée de sauvetage du Vénézuela pour l’approvisionnement en produits quotidiens essentiels.

Alors que la crise migratoire continue de prendre de l’ampleur, de plus en plus de pays de la région imposent des restrictions d’entrée au pays. La reprise des conflits armés en Colombie, l’explosion sociale que vit en ce moment le Chili, les protestations antigouvernementales en Haïti et la crise économique qui perdure en Argentine sont des exemples parmi tant d’autres des profonds problèmes structurels et économiques que vit la région latino-américaine. Ainsi, il y a certainement une grande incertitude quant à la façon dont ces pays vont vouloir, et surtout pouvoir, assister convenablement les migrant·es vénézuélien·nes.

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