Argentine

Le mouvement populaire n’a pas dit son dernier mot !

lundi 1er avril 2002, par Eduardo CORRO

Les immenses mobilisations de décembre passé ont fait voler en éclats non seulement le modèle capitaliste basé sur la globalisation, mais ont aussi fait imploser les partis politiques et la structure juridique qui soutient le système.

Depuis déjà plusieurs années, un vaste mouvement populaire s’organise. Il s’appuie sur de nombreuses organisations comme les piqueteros dont les revendications immédiates tournent autour de « pain et travail ». Le combat des piqueteros se caractérise par l’organisation de barrages routiers, en élevant des barricades de pneus enflammés, afin de couper l’accès aux grandes villes.

Ces barrages routiers qui peuvent durer seulement quelques heures mais aussi s’étendre sur plusieurs semaines, rassemblent les habitants des quartiers les plus pauvres ainsi que les chômeurs. Les gens arrivent avec leurs tentes, s’installent et organisent une vie communautaire. Il s’agit de véritables pôles de résistance qui obligent l’autre partie à négocier.

Le vacarme des casseroles

Le 19 décembre 2001 fut précédé de nombreuses manifestations, grèves, barrages routiers et d’une vague de saccages de supermarchés et de magasins d’alimentation, avec son lot de morts et de blessés.
Dans la nuit du 19 décembre 2001, la population a réagi avec rage au discours du président d’alors, De la Rua, qui décrétait l’état de siège. Les gens, par dizaines de milliers, ont pris la rue en faisant tinter leurs casseroles et ce concert a été entendu à travers le monde. Cela inaugurait ainsi une forme nouvelle de mobilisation, utilisée autant pour réclamer la démission des présidents (cinq en trois semaines !) que pour dénoncer la confiscation des dépôts bancaires ou exiger la destitution des juges de la Cour suprême, instrument juridique qui a permis pendant les 10 années du gouvernement Menem d’encadrer légalement le vol et le saccage du patrimoine argentin.

Il est important de souligner que ces mobilisations ont pu compter sur la participation active de la petite bourgeoisie, classe sociale qui avait toujours apporté son soutien aux politiques de Menem et permis son élection à deux reprises, ainsi que celle du gouvernement suivant, celui de l’Alliance de De la Rua.

Bien sûr, l’élément déclencheur de cette rupture de la petite bourgeoisie est la perte d’une partie importante de ses économies placées à la banque. On peut facilement en déduire que sa vision des choses est de courte vue et perméable aux compromis. Il n’en reste pas moins que ce changement de camp vers les classes populaires élimine les bases d’appui traditionnel sur lesquelles s’appuyait le pouvoir.

« Piquete... Cacerola... La lucha es una sola » (Piquet... casserole... il n’y a qu’une seule lutte) était l’un des slogans repris par la foule lors de la marche des piqueteros sur Buenos Aires.

Assemblées populaires de quartier
« Les Argentins règlent leurs problèmes dans la rue ! » C’est en ces termes que s’exprimait un citoyen lors d’une assemblée de quartier. Cette pratique de s’organiser en assemblées de quartier s’étend à travers le pays : c’est là qu’on discute des sujets politiques et économiques, comme le non-paiement de la dette, ou des alternatives populaires au néolibéralisme.

La démocratie bourgeoise en Argentine est aux soins intensifs et il est d’ores et déjà entendu que les vieilles recettes, celles qui ont entraîné le crash et poussé 42 % de la population sous le seuil de la pauvreté, ne fonctionnent plus.

Ce ne sera pas ce gouvernement ni les autres pantins derrière lui, qui effectuera les renationalisations des entreprises privatisées, ou qui imposera le contrôle de l’État sur le système bancaire et financier ou se refusera au paiement de la dette extérieure. Ce ne sera pas non plus ce gouvernement qui démontrera la capacité de mettre en place une politique sociale pour soulager le drame vécu par des millions d’Argentins. Pourquoi ? Parce que le Fonds monétaire international (FMI) exige exactement le contraire et lorsque vient le moment de choisir...

Le dernier président nommé, Eduardo Duhalde, dénonce les dangers de l’anarchie ; le Vatican, les risques que cela ne dégénère en mouvements incontrôlables ; le journal La Nacion, fidèle porte-parole de l’oligarchie, qui a appuyé tous les coups d’État militaires et soutenu activement toutes les politiques du FMI, martèle que ces assemblées de quartier « se rapprochent du sombre modèle des soviets ».

Le système a peur. Il s’aperçoit bien que le processus actuel enrichit la conscience collective par la pratique de la démocratie directe et participative, qu’il y a un refus net de déléguer le pouvoir à un système que le peuple vient de démolir.

Par contre, les secteurs populaires, même forts et pouvant s’appuyer sur une solide mobilisation, ne disposent pas encore d’une organisation en mesure d’assumer le pouvoir. Il n’en reste pas moins qu’à travers ces colossales mobilisations, il y a de nouvelles formes d’organisation qui germent et d’où émergent de nouveaux dirigeants combatifs et respectés de leurs bases.

L’Argentine vit des jours historiques qui vont marquer à jamais ses prochains pas. Il n’y a plus rien qui sera comme avant.


Eduardo Corro, d’origine argentine, est membre du Conseil d’administration du Comité chômage de Montréal depuis 1997. Il revient d’un séjour en Argentine. Collaboration spéciale.

Traduction : Pierre Céré

La version complète de cet article est publiée dans le site Internet suivant :
www.comitechomage.qc.ca

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