Le « mainstreaming » de l’antiracisme menace-t-il l’antiracisme ?

jeudi 4 juillet 2019, par Rémy-Paulin Twahirwa

Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme annonçait le 25 juin dernier la toute nouvelle stratégie du gouvernement fédéral visant à s’attaquer au racisme et à la discrimination. Intitulée « Construire une fondation pour le changement », la stratégie est assortie d’une enveloppe de 45 millions de dollars et comprend la création d’un secrétariat de lutte contre le racisme relevant de Patrimoine Canada. Faut-il lire dans cette annonce le succès ou l’échec du mainstreaming de l’antiracisme ?

Si le racisme se définit comme une idéologie postulant de l’existence des « races humaines » et de leur hiérarchisation et, par la même occasion, entraînant des attitudes, des comportements et des actes d’hostilité ou de mépris à l’égard des personnes racisées [1] ; l’antiracisme se veut être une critique du racisme allant de la négation de l’existence des « races humaines » — qui, selon le paradigme dominant, seraient une construction sociale — à l’ensemble des pratiques visant à identifier, à remettre en question et à changer les valeurs, les structures et les comportements qui maintiennent le racisme systémique [2].

L’antiracisme est très différent d’autres approches touchant les relations entre les minorités ethnoraciales et la majorité blanche, notamment le multiculturalisme et les politiques de valorisation de la diversité. Dans le premier cas, il s’agit surtout de reconnaître l’existence des différences culturelles et les droits de minorités ethnoraciales. Les mesures multiculturelles visent à assurer un traitement équitable à tout·es les citoyen·nes, sans égard à leur origine ethnique ou nationale, à leur religion ou « race » [3]. Les politiques de valorisation de la diversité, plus récentes, prennent de plus en plus le relais du multiculturalisme alors qu’elles visent à accroître la représentation des personnes racisées dans différents secteurs de la société, notamment dans les lieux de pouvoir [4]. Bien sûr, les politiques du multiculturalisme et de valorisation de la diversité contiennent des éléments de l’antiracisme, mais elles demeurent surtout dans l’ordre de la reconnaissance (multiculturalisme) et de la représentation (diversité).

Issu des études sur le genre [5], le terme mainstreaming (que nous pouvons traduire par « intégration » ou, plus précisément dans le cas des États et des institutions, « institutionnalisation ») se réfère quant à lui à l’intégration d’un appareil théorique dans les pratiques, les politiques et les discours des institutions, des États et des organisations. Les efforts entrepris entre les années 1980 et aujourd’hui pour diffuser le féminisme (le gender mainstreaming) sont du nombre des exemples cités pour illustrer ce processus.

En définitive, le mainstreaming de l’antiracisme peut se référer à l’ensemble des initiatives étatiques tant au Canada qu’au Québec pour lutter contre le racisme à partir d’un cadre d’analyse antiraciste, c’est-à-dire qui permettent d’identifier, de questionner et de changer les valeurs, les structures et les comportements qui maintiennent le racisme systémique. Comme nous le verrons plus bas, cette institutionnalisation de l’antiracisme ne s’accompagne pas nécessairement de véritables réformes institutionnelles. Il s’agit tout au plus de la récupération du langage antiraciste sans sa substance, à savoir les critiques du pouvoir.

Au cours des dernières années, nous avons pu voir, au Canada et au Québec, la manière dont les gouvernements ont tenté de répondre aux préoccupations des minorités racisées. Le tableau suivant [6] illustre différentes initiatives qui ont été prises par les gouvernements dans la lutte contre le racisme et la discrimination.

L’anti-antiracisme : un Janus aux deux visages

Depuis la fin du XXe siècle, l’antiracisme est source de nombreuses critiques tant du côté de la gauche que de la droite. Nous nous référerons ici à l’anti-antiracisme, un concept introduit par Alastair Bonnett [7], pour parler du courant critique de l’antiracisme et d’« anti-antiracistes » pour désigner les personnes qui y adhèrent.

Il y a d’abord la critique marxiste orthodoxe qui considère que les inégalités, même raciales, sont une question strictement économique. C’est le fameux « race or class debate », dont Adolphe Reed est un éminent produit. Selon ce point de vue, l’antiracisme (comme les autres politiques identitaires) divise les prolétaires au profit de la classe dirigeante qui instrumentalise les différentes divisions. Les anti-antiracistes de gauche ont donc la nostalgie d’une époque où les minorités (sexuelles, religieuses, racisées, etc.) n’étaient pas au cœur de la réflexion et de l’action politiques, c’est-à-dire qu’elles et leurs revendications étaient secondaires. Néanmoins, dans plusieurs pays du Nord, nous avons pu voir la diffusion de l’antiracisme au sein des partis et des groupes de gauche, amenant la naissance de ce que nous pouvons qualifier d’une gauche antiraciste. Cette dernière frange de la gauche, souvent décrite comme « radicale » par ses opposant·es, analyse simultanément le rôle des structures (capitalisme, patriarcat, etc.) et individus (les préjugés, les propos et comportements, etc.) dans le maintien et la reproduction du racisme. Entre ces deux camps se trouve une troisième voie, celle d’une gauche libérale dont l’analyse du racisme et l’action antiraciste se limitent aux individus. Le positionnement de la gauche sur le racisme est donc triple (anti-antiraciste, antiraciste et libérale), amenant son lot de contradictions, de malentendus et d’impasses.

Du côté de la droite conservatrice, l’anti-antiracisme s’inscrit d’abord dans le sillage des mesures visant à restreindre le plus possible les interventions de l’État (au nom du laissez-faire), notamment le multiculturalisme et les affirmative/positive actions. De même, la droite anti-antiraciste voit l’antiracisme comme une menace à l’unité et l’identité nationales. Les anti-antiracistes de droite font appel à un passé mythique d’une nation homogène (blanche, protestante ou catholique) et économiquement prospère : « Make America Great Again » est un exemple parmi d’autres. La « fatigue » envers les programmes d’équité visant les minorités aux États-Unis, comme leurs inefficacités, a même donné naissance au concept de « racisme inversé ». Ainsi, l’antiracisme serait, au sein de cette droite conservatrice, raciste puisqu’il réactualise les « races » afin de favoriser les minorités racisées. Pour l’heure, en dehors d’une condamnation morale du racisme, la droite ne fournit pas de réponses claires et convaincantes aux revendications des minorités racisées. Elle semble se désintéresser de l’antiracisme si ce n’est pour la critiquer.

À droite comme à gauche, ironiquement, les adhérent·es de l’anti-antiracisme condamnent ouvertement le racisme et se défendent d’être racistes [8]. La raison est que le racisme et la figure du raciste ont été conceptualisés dans les pays du Nord comme l’antithèse de la civilisation occidentale et sont donc incompatibles avec les valeurs occidentales. Nous voyons donc apparaître, comme l’écrivait Bonilla-Silva, un « racisme sans racistes » [9] .

La trahison de l’image ou comment lutter contre le racisme ne veut pas nécessairement dire « lutter » contre le racisme

Pour expliquer comment le mainstreaming de antiracisme peut menacer l’antiracisme, nous pouvons nous référer à la célèbre peinture de René Magritte, La Trahison de l’image. On y voit une pipe et, en dessous, une inscription : « Ceci n’est pas une pipe ». À première vue, la juxtaposition entre cette image et sa légende paraît contradictoire. Mais, c’est justement de cette contradiction que vient la clé pour lire la peinture : l’image d’une pipe n’est pas l’objet réel (la pipe), mais une simple représentation. L’image trahit son existence par ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire l’objet représenté.

De même, l’antiracisme déployé par l’État (l’image) n’équivaut pas à l’antiracisme (l’objet), mais bien à une représentation que se fait l’État de l’action antiraciste. Cette distinction nous permet de voir comment l’État peut intégrer l’antiracisme tout en évacuant les critiques du pouvoir qui sont pourtant les fondements même de l’antiracisme. Par exemple, la stratégie annoncée par le ministère du Patrimoine canadien ne remet pas en question l’économie capitaliste et la manière dont elle participe à la spoliation des terres autochtones ou encore à la précarisation des travailleur·euses racisé·es. Un autre exemple : tout en reconnaissant la surreprésentation des personnes racisées et autochtones dans les institutions carcérales, les initiatives proposées dans la stratégie fédérale visent surtout à fournir une aide aux personnes déjà judiciarisées (notamment l’aide juridique et l’assistance parajudiciaire), non pas à éliminer les pratiques institutionnelles qui favorisent ce phénomène [10].

Globalement, l’approche prônée dans la majorité des initiatives visant à lutter contre le racisme au Canada et au Québec s’inscrit d’abord et avant tout dans une approche libérale et multiculturaliste (ou interculturelle au Québec). Ainsi, l’accent est mis sur les droits individuels et sur la manière dont l’État se doit de les protéger. Là où l’antiracisme prône une pédagogie antiraciste et donc à former l’ensemble des membres d’une société aux dynamiques de pouvoir et à l’interconnexion des sources d’oppression (« race », genre, classe, etc.), l’État oriente généralement son action vers la sensibilisation. L’antiracisme institutionnalisé libéral axe également son action sur les « mauvaises pommes » : ainsi, les récentes initiatives gouvernementales en matière de lutte contre le racisme part de la prémisse que le racisme est le fait de quelques individus et qu’en sanctionnant les actes et propos racistes de ces « mauvaises pommes », le racisme finira par être résorbé.

De surcroît, l’institutionnalisation de l’antiracisme passe de plus en plus par des politiques de valorisation de la diversité [11]. Nous voyons donc, par exemple, l’essor d’« ambassadeur/drices de la diversité », c’est-à-dire d’individus racisés sélectionnés en raison de leur parcours professionnel et personnel pour promouvoir, d’une part, une image positive de la « société d’accueil » (qui serait alors « inclusive », « accueillante », etc., et donc exempte de racisme), et, d’autre part, sensibiliser (pour ne pas dire convaincre) la majorité blanche à l’apport positif de la diversité par la diffusion de ces success stories. Ces ambassadeur/drices de la diversité, consciemment ou non, renforcent surtout le récit post-racial au sein des sociétés occidentales en incarnant la preuve physique (par leurs corps racisés) et symbolique (par leurs parcours) que la « race » est dépassée.

La popularité des programmes et politiques de valorisation de la diversité s’explique, selon la féministe Sara Ahmed, par le constat de l’échec des luttes pour l’équité, l’égalité et la justice sociale. En effet, pour Ahmed, la persistance des inégalités socioéconomiques, voire leur croissance dans plusieurs sociétés, conduit les États et les organisations à renoncer à d’autres approches, notamment le multiculturalisme et les programmes d’affirmative/positive actions. Elle observe que face à l’incapacité des institutions à prendre au sérieux l’équité ou à prendre ce terme comme étant une partie intégrante de leur engagement institutionnel pour le changement social, la « diversité », de par sa nouveauté, offre l’opportunité aux organisations et institutions de changer le discours entourant la place des minorités en leur sein [12]. En d’autres termes, en centrant la discussion sur la représentation des personnes racisées dans les lieux de pouvoir, nous ne contestons plus les barrières systémiques qui, au départ, en limitent l’accès. De même, ces politiques de valorisation de la diversité encouragent une certaine hiérarchisation et stratification (de classe et de genre, notamment) parmi les personnes racisées en priorisant les individus qui « réussissent » et donc qui « méritent » leur place au-dessus du plafond de verre. La réalité est que ces politiques confortent, in fine, le statu quo.

En somme, ces quelques éléments de réflexion ne signifient pas que le mainstreaming de l’antiracisme ne peut être une opportunité pour introduire des réformes importantes au sein des institutions. Il s’agit surtout de voir comment, comme le souligne Sara Ahmed, « le langage que nous utilisons pour penser la critique [du pouvoir] peut aisément conduire aux techniques de gouvernance qui étaient l’objet de notre critique initiale » [13].


Notes :

[1] Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. (s.d.). Lexique - R. Repéré à http://www.cdpdj.qc.ca/fr/pages/lexique.aspx
[2] Il existe plusieurs définitions du racisme, de l’antiracisme et des relations théoriques entre ces deux termes. Nous nous sommes arrêtées à ces définitions à des fins d’argumentation.
[3] Burnet, J.,, & Driedger, L., Multiculturalism (2019). Dans The Canadian Encyclopedia. Repéré à https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/multiculturalism
[4] Ahmed, S. (2012). On being included : Racism and diversity in institutional life. Duke University Press.
[5] Dauphin, S. & Sénac-Slawinski, R. (2008). Gender mainstreaming : analyse des enjeux d’un ‘concept-méthode’ : Introduction. Cahiers du Genre, 44(1), 5-16. doi:10.3917/cdge.044.0005.
[6] Étant donné les différences historiques, légales et politiques sur le statut et l’expérience des personnes autochtones au Canada et au Québec, ce tableau n’inclut pas les initiatives visant les Autochtones, notamment les commissions d’enquête sur les pensionnats et celle sur les femmes autochtones assassinées ou disparues. De même, le tableau ne présente pas recension complète ni exhaustive des initiatives menées par les gouvernements dans la lutte contre le racisme et la discrimination. Il s’agit plutôt d’illustrer sommairement la manière dont l’antiracisme a été intégré dans des politiques et actions étatiques.
[7] Bonnett, Alastair. (2000). Anti-racism. London : Routledge.
[8] Ibid, p. 155-162.
[9] Bonilla-Silva, Eduardo. (2009). Racism without racists : Color-blind racism and the persistence of racial inequality in America (3ème ed.). Rowman & Littlefield Publishers.
[10] Il faut toutefois noter l’existence, au fédéral, d’un « programme de justice autochtone » visant à offrir des solutions de rechange « culturellement appropriées » au système de justice traditionnel.
[11] Ahmed, Sara. (2012). On being included : Racism and diversity in institutional life. Duke University Press.
[12] Ahmed, Sara. (2007). Language of diversity. Ethnic and Racial Studies, 30 (2), p.237-241
[13] Notre traduction. Ibid, p.236

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