Égypte

Le drame des réfugiés soudanais

lundi 2 janvier 2006, par Pierre BEAUDET

Des réfugiés soudanais sont tués dans un parc du Caire. On est frappés par l’ampleur du massacre, on est scandalisés du comportement des policiers égyptiens. On se demande ce qui se cache derrière ces évènements en apparence incompréhensibles. Que faire devant une situation complexe qui croise de multiples crises égyptiennes, soudanaises, africaines, internationales ?

Une situation qui s’aggrave

Selon le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), le nombre de personnes réfugiées ou déplacées par les guerres et les catastrophes a augmenté de 13% en 2005 pour atteindre le nombre de presque 20 millions. Mais ce recensement est très partiel puisque des millions de réfugiés et de déplacés ne sont jamais enregistrés. Ils sont « invisibles », sans statut, plus ou moins tolérés selon les situations, mais toujours vulnérables et menacés. Durant les dernières années, les plus grands mouvements de population sont survenus en Afghanistan et dans certaines régions de l’Afrique, notamment au Soudan. Certaines populations sont réfugiés à l’extérieur de leur pays d’origine, d’autres sont considérées comme « déplacées », c’est-à-dire qu’elles sont à l’intérieur des frontières mais à l’extérieur de leurs régions. Dans un cas comme dans l’autre, les conditions sont en général déplorables. Une très petite minorité de ces gens peut espérer être accueillie par des pays hôtes. En général, les frontières sont maintenant plus hermétiques qu’elles ne l’étaient auparavant. Le resserrement des conditions d’acceptation des réfugiés dans des pays traditionnellement plus ouverts comme le Canada et les Etats-Unis s’est aggravé depuis 2001. Dans l’Union européenne, la tendance est de stopper le flux des réfugiés dans des pays « tampons », le Maroc par exemple, par lequel passent des milliers de réfugiés africains en route vers l’Europe. Les dispositifs policiers se renforcent partout, ce qui conduit à des abus et des excès de tout ordre.

Les Soudanais

L’exode des Soudanais vers l’Egypte et ailleurs est le résultat d’une tragédie qui dure depuis plusieurs décennies au Soudan. Le nombre total des réfugiés est réellement impossible à chiffrer tant est grande leur dispersion, mais on estime qu’il dépasse plusieurs millions. Des communautés soudanaises sont nombreuses en Afrique subsaharienne (Ouganda, Kenya, Éthiopie, Érythrée, Tchad). Au Soudan même, des millions de personnes se sont déplacées, essentiellement du sud vers le nord. Plus récemment, les populations du Darfour (dans l’ouest) ont fui par centaines de milliers, les uns vers le Tchad, les autres vers les régions centrales du Soudan. En Égypte, la situation est particulièrement confuse. Une très ancienne communauté soudanaise y est présente, y compris au Caire où elle occupe les emplois non-qualifiés et domestiques. À cela se sont ajoutées plusieurs générations de personnes qui ont fui la guerre ou qui sont venues vivre en Égypte pour travailler ou étudier. Selon divers estimés, on parle de quatre millions de personnes dont un grand nombre est sans statut, toléré tout au plus. Seulement 40 000 sont officiellement recensés par le HCR comme « réfugiés » officiels. Dans un sens, les Soudanais en Égypte sont invisibles. Ils ne vivent pas dans des camps de réfugiés isolés, la plupart sont urbanisés (au Caire surtout). Ils vivotent de petits métiers et travaillent au noir, mais ils passent inaperçus dans la masse des pauvres égyptiens. Certains estiment que les Soudanais sont une « bonne affaire » puisqu’ils continuent d’alimenter la main d’œuvre à bon marché. Avec des permis de séjour toujours « temporaires », les réfugiés sont facilement manipulables par les autorités qui facilement les abusent. Sur un plan plus positif, les Soudanais peuvent en principe au moins vivre en Égypte, y travailler et y acquérir des biens. Mais de manière générale, c’est une situation peu enviable. Dans des quartiers pauvres qu’on pourrait facilement qualifier de bidonvilles comme Arba wa Nuss, les Soudanais s’entassent dans des abris de fortune et se plaignent d’être souvent traités de « singes » et d’« esclaves ».

Une guerre qui ne finit pas

Le Soudan produit tant de réfugiés parce qu’il est en guerre. C’est un conflit complexe qui échappe aux définitions simplistes qui le présentent généralement comme une guerre « religieuse » (chrétiens contre musulmans) ou raciale (africains contre arabes) et qui implique plusieurs groupes dans plusieurs régions. Durant la dernière période toutefois, le conflit s’est polarisé entre gouvernement militaire de Khartoum et la majorité de la population, au nord comme au sud. Malgré diverses tentatives de coaliser l’opposition, le conflit a perduré, en partie parce que le gouvernement a su habilement joué ses adversaires les uns contre les autres, tout en profitant de la complicité de grandes puissances avides de mettre la main sur le pétrole qui abonde sur le territoire soudanais. Un accord partiel a toutefois été conclu en janvier 2004 entre le gouvernement et l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), une des plus importantes factions de l’opposition, qui devait mener à la mise en place d’un gouvernement de coalition. Mais le leader du SPLA, John Garang, a été mystérieusement tué quelques semaines après la signature de l’accord. Depuis, la guerre n’a pas repris, mais l’avenir de l’accord est remis en question. Bien que des représentants du SPLA aient intégré le gouvernement au début de décembre, chaque partie reste campée sur ses positions. D’autre part, la majeure partie de l’opposition reste exclue et craint que cette paix n’aboutisse qu’à consolider l’emprise du gouvernement militaire. Entre-temps, l’ouest du pays (le Darfour) est entré en rébellion armée (180 000 personnes auraient été tuées depuis deux ans) et d’autres régions du pays sont sur le point d’éclater.

Échec de la communauté internationale

Les racines du conflit sont certes multiples, mais le net de l’affaire est que la population n’accepte pas le règne d’un régime qui n’a jamais été élu et qui gouverne par la violence. Face à ce drame, diverses tentatives de médiation ont été mises en place. Les pays de la région, sous l’égide de l’IGAD, ont voulu imposer un « dialogue » entre l’opposition et le gouvernement. Cette optique a été reprise par l’Union européenne et les Etats-Unis, et qui a abouti au pactole de l’an dernier. Mais ces négociations ont échoué sur l’essentiel car elles partent du principe que la paix peut revenir sur la base d’un compromis avec le gouvernement, pourtant perçu comme illégitime, y compris par la grande majorité de la population du nord. Dans la lunette de la communauté internationale, le problème soudanais n’est pas l’absence de démocratie, mais plutôt le non dialogue entre l’élite politico-militaire de Khartoum et le SPLA. Dans un sens, le conflit qui a éclaté au Darfour a fait voler en éclats cette hypothèse. Même dans le sud, beaucoup de sudistes sont loin d’être convaincus que la paix sera rétablie en donnant au SPLA une parcelle du pouvoir.

Les tensions actuelles

Dans le drame du parc Mostafa Mahmoud à Mohandessin (un quartier du Caire) là où les Soudanais ont été tués la semaine dernière, plusieurs dimensions sont présentes. Les réfugiés sont inquiets du HCR qui est sous pression pour accélérer le retour des réfugiés soudanais, prétextant que la « paix est revenue ». Or les Soudanais ne sont pas convaincus et ne veulent pas revenir de force dans leur pays. Ils ont donc décidé en septembre d’organiser une manifestation pacifique permanente à quelques mètres du siège du HCR en occupant unparc pour attirer l’attention sur leur sort et empêcher des expulsions. Ils ont également demandé aussi que des visas soient accordés dans d’autres pays-hôtes. Les manifestants ont pu continuer leur action dans une paix relative, jusqu’à la malheureuse intervention policière. Le gouvernement égyptien devra certes rendre des comptes sur cette tuerie même s’il affirme ne pas être responsable et qu’il blâme les réfugiés d’avoir causé eux-mêmes les désordres. Mais sur le fond, la tragédie révèle l’impasse actuelle qui mène les réfugiés au désespoir. Les problèmes que sont vécus au Soudan (mais aussi en Palestine, en Afghanistan, en Irak et ailleurs) se perpétuent, car le nouvel « ordre » international qui prévaut refuse de considérer leur source et préfère « gérer » des conflits pour les minimiser et les contrôler. Les agences humanitaires comme le HCR sont placées devant une « mission impossible », ce qui prépare et explique des crises comme ce qui vient de survenir au Caire.

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