Le drame des Kurdes

samedi 5 avril 2003, par Pierre BEAUDET

Aux confins de l’Irak, de la Turquie, de l’Iran et de la Syrie, une
population kurde de plus de 20 millions d’habitants connaît une sorte de
« no man’s land » politique. La guerre actuelle menée par Washington les
met encore une fois sur la sellette.

Une tragédie de longue durée

Sous l’empire ottoman jusqu’à son démantèlement au tournant de la
première guerre mondiale, les Kurdes avaient su préserver comme bien
d’autres peuples minoritaires leur autonomie culturelle et leur
identité. Les Anglais et les Français en détruisant l’espace ottoman
leur avait promis (comme aux Arméniens) un État national mais
rapidement, lors des délimitations de territoires orchestrées au profit
des puissances coloniales, les Kurdes furent laissés pour compte. Le
territoire kurde fut découpé entre quatre pays. Plus tard dans les
années 20, une insurrection contre les Britanniques était rapidement
écrasée dans le sang et jusqu’après la deuxième guerre mondiale, les
revendications nationales kurdes furent niées, particulièrement en
Turquie où le fait national kurde était -et reste- un crime.

Mais dans le sillon des bouleversements de la région à partir des années
60, un nouveau mouvement national kurde a émergé, principalement en
Irak. Un leader traditionnel, Mustafa Barzani, s’est imposé sur le
terrain et a entrepris une lutte contre État irakien, avec l’appui
intéressé de l’Iran et des Etats-Unis. Mais en 1975 le régime irakien
réussissait à inciter les Américains à lâcher les Kurdes qui se
trouvèrent à nouveau isolés. Par la suite, Saddam Hussein devint l’allié
principal de Washington dans la région et il put consolider à la fois
son pouvoir militaire et politique contre les Kurdes. En 1988 à la fin
de la guerre entre l’Irak et la République islamique d’Iran, l’armée
irakienne entreprenait une nouvelle guerre contre les Kurdes. Des
dizaines de milliers d’habitants furent chassés de leurs maisons,
blessés et tués. Des attaques au gaz faisaient des milliers de victimes,
notamment dans la petite ville de Halabja. A l’époque, les massacres de
Saddam Hussein étaient acceptés par Washington et Londres comme un
« dommage collatéral » nécessaire mais malheureux. Parallèlement, la
Turquie avec l’appui des États-Unis intensifiait sa guerre contre les
Kurdes (expulsions massives, tueries, répression des droits, etc.).

Les Kurdes dans la nouvelle géopolitique

En 1991, la lune de miel entre Saddam Hussein et les États-Unis prenait
fin avec le résultat catastrophique que l’on a connu pour l’Irak.
Affaibli et en grande partie désarmé, le régime irakien s’est retrouvé
incapable de contenir les aspirations kurdes. Sous la protection
aérienne des États-Unis et de l’Angleterre, une sorte de territoire
autonome kurde s’est constitué au nord de l’Irak sur une partie (pas la
totalité) du territoire habité par les Kurdes. Mazoul Barzani, qui
dirige le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) s’est imposé sur les
traces de son père (Mustafa), mais en opposition avec l’autre grande
faction kurde, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jamal Talibani.
A différentes reprises d’ailleurs, ces deux factions se sont opposées
militairement, pour aboutir finalement à un partage du territoire
autonome kurde.

Coincé par Saddam Hussein, le territoire kurde irakien a également subi
les assauts de la Turquie dont l’armée, sous prétexte de pourchasser les
kurdes insurgés sur son territoire (dont les membres du PKK), a
transformé de facto le nord de l’Irak en une zone sous son contrôle. La
Turquie en effet regarde d’un très mauvais Sil cette autonomie kurde en
Irak car elle craint que cela n’aboutisse à un État indépendant ou
encore, à donner des « mauvaises idées » aux kurdes turcs qui se battent
pour l’autonomie (pas l’indépendance).

Durant les dernières années, les Kurdes se sont retrouvés à plusieurs
reprises manipulés par les grandes et les moyennes puissances qui les
entourent. Barzani a tenté de convaincre les États-Unis que les Kurdes
pourraient jouer un grand rôle dans le renversement de Saddam Hussein,
un peu comme cela a été le cas en Afghanistan avec l’« Alliance du Nord ».
Pour beaucoup de Kurdes toutefois, on se méfie d’être instrumentalisés
par une puissance qui ne s’est pas gênée, à plusieurs reprises, pour
abandonner les Kurdes et qui considère la Turquie comme un « allié
stratégique » (la Turquie bénéficie après Israel du plus grand programme
d’appui militaire américain).

Après Saddam

Pour le moment, les Kurdes ont échappé à la confrontation militaire de
grande envergure. L’armée irakienne n’est pas en mesure d’affronter les
Kurdes. L’armée américaine se concentre sur le front sud, en partie
parce que la Turquie a refusé le passage des troupes américaines à
travers son territoire. Bref c’est l’attente, mais les évènements
pourraient se précipiter. Les Kurdes en effet voudraient bien profiter
de l’écrasement de État irakien pour consolider leur autonomie. Le
leadership de Barzani et de Talibani affirment avoir abandonné l’idée
d’un État kurde indépendant, mais ils rêvent d’un Kurdistan autonome et
élargi. Ils revendiquent pour ce faire les territoires riches de pétrole
autour de la ville de Kirkouk, dont ils voudraient faire la capitale
d’une province kurde semi-autonome dans le cadre d’un nouvel État
irakien affaibli et sous la coupe des États-Unis

Washington pour le moment tente de tergiverser. Ils veulent à tout prix
empêcher les Kurdes de prendre Kirkouk, pour ne pas créer un fait
accompli et ils font pression sur Barzani dans ce sens. En même temps,
ils ne veulent pas que la Turquie entre massivement sur le territoire
kurde, ce qui probablement mènerait à des affrontements. Leur tactique
en fait est de tergiverser et de calmer le jeu, tout en promettant aux
uns et aux autres un avenir radieux « après Saddam ».

Il est toutefois très probable que les aspirations kurdes soient encore
une fois niées le jour où la bannière étoilée sera mise en place à
Bagdad. La Turquie, mais aussi d’autres États de la région, feront
pression pour éviter la mise en place d’une autonomie kurde réelle.
Ceux-ci craignent non seulement la « contamination » de l’autonomisme
kurde sur leur territoires respectifs, mais aussi le concept même
d’autonomie, voire de fédéralisme, qui irait tout à fait à l’encontre
des structures étatiques actuelles, ultra centralisées et ultra
autoritaires. Les États-Unis choisiront par « realpolitik » la
reproduction du statu quo, y compris en Irak où risque de se perpétuer
la même dictature, mais sans Saddam Hussein. Selon un des porte parole
de l’opposition irakienne, Kanan Makiya, « nos espoirs de démocratie
s’envolent en fumée car Washington veut redessiner le régime actuel avec
une face américaine » (Guardian, 16.2.03)

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