Journal des Alternatives

Entrevue avec Monique Simard

Le documentaire et la crise

Charles Gervais, 30 avril 2009

Ottawa veut davantage favoriser les productions cinématographiques commerciales. Les cinéphiles montréalais perdent les salles d’Ex-Centris, Les diffuseurs publics crient famine. De gros nuages gris planent sur le documentaire. Internet ouvre cependant de nouvelles perspectives. Charles Gervais s’est entretenu avec Monique Simard, directrice générale du Programme français de l’Office national du film (ONF), pour savoir quel impact aura Internet sur le documentaire.

La télé est en crise, la presse écrite est en crise, comment le documentaire tel qu’on le connaît, tel que l’ONF en produisait jusqu’à aujourd’hui, va survivre au Web ?

Ça dépend si on conçoit le Web comme une plateforme de diffusion ou si on considère le Web en plus comme un nouvel outil de création. C’est deux choses différentes. Par exemple, l’ONF a ouvert un site, onf.ca, où l’on peut visionner 900 films. Dans ce cas-là, c’est une plateforme de diffusion où tu as des œuvres dans leur format standard. Mais aujourd’hui, le Web 2.0 offre une nouvelle façon d’écrire le documentaire à cause de l’interactivité. Je ne pense pas que c’est la mort du documentaire traditionnel linéaire, mais c’est la naissance d’une nouvelle écriture, d’une nouvelle architecture du documentaire.

Qu’est-ce que vous pensez de cette nouvelle écriture interactive ?

Je trouve ça super intéressant. Et si on se replace dans la grande tradition documentaire, dans les années 1960, Colin Low avec The Children of Fogo Island ou Fernand Dansereau avec Saint-Jérôme, c’était du documentaire interactif. À l’époque, c’était quasiment la même situation, c’était des grandes crises économiques, toutes les usines fermaient, à Fogo Island ils allaient fermer la grande industrie de la place. Donc le documentariste est arrivé sur place, il a choisi des personnages à travers lesquels l’histoire va se raconter, a filmé et est revenu montrer le matériel qu’il avait monté aux protagonistes. Leur attitude et la situation changeaient à cause de l’intervention du documentaire. De nos jours, quand on fait entrer en action les spectateurs, on obtient un nouveau joueur. Le spectateur peut décider de participer, de jouer les protagonistes. C’est très intéressant. Sauf que le genre Web documentaire, comme Gaza Sderot ou Voyage au bout du charbon, c’est un genre qui reste à inventer. Il y a peu de propositions qui sont faites par les documentaristes plus classiques qui considèrent encore que le Web est un ajout, un appui à leur documentaire, que ce n’est pas l’œuvre principale.

Comment l’ONF compte-t-il prendre sa place dans l’univers Web ?

On doit s’investir dans ce nouveau type d’écriture documentaire. On a dans notre mission le devoir de s’impliquer dans les grands enjeux sociaux, de les documenter, de pouvoir susciter des débats. Cette forme de documentaire peut tout à fait s’y prêter. En ce moment, on débute un très gros projet sur la récession avec 10 créateurs à travers le pays, des documentaristes, des photographes, 25 à 30 personnages. Non seulement il y a du documentaire qui répond aux formes les plus classiques - bon casting, bonnes situations, etc. - mais il va y avoir aussi des fenêtres d’interactivité assez exceptionnelles et nouvelles. Ça va servir à documenter comment le monde va passer à travers cette crise économique là. Tu peux suivre l’histoire de l’un, pas suivre l’histoire des autres, celle qui modifie l’histoire des uns ou est en parallèle avec les autres.

C’est donc quelque chose d’assez nouveau pour vous...

Oui (rires), c’est nouveau pour moi, mais on a du monde ici qui connaît ça. J’apprends, aussi. Par exemple, le producteur de Gaza Sderot avec qui j’ai déjà travaillé, depuis l’été dernier, m’envoyait son projet interactif et on en a beaucoup discuté. Je pense que ce qui est important est de comprendre comment l’essence même du projet est transformée par l’interactivité. Ce n’est pas une question de technologie, c’est vraiment une question de contenu et d’éditorial.

Comment pensez-vous que le Web a modifié la façon de regarder le monde, de l’influencer, de créer ?

La première chose, c’est l’accessibilité à la diffusion. Il y a une énorme démocratie dans l’accessibilité à pouvoir diffuser. Je ne parle pas des moyens de diffusion, mais techniquement de la diffusion. N’importe qui peut mettre n’importe quoi, et je ne dis pas que c’est nécessairement de bonne qualité, mais c’est là.

L’interactivité à laquelle tu vas t’ouvrir va t’influencer dans ton contenu. Tu présentes un contenu qui n’est pas fini, contrairement au documentaire plus traditionnel où on présente un contenu fini. Par conséquent, on ouvre une porte à la modification de son contenu, à soi-même s’ouvrir à vouloir le changer. C’est vrai que par rapport à un documentariste classique qui va tourner et monter pendant un ou deux ans pour finir son film et le montrer, il y a une très grosse différence. Ce documentariste a un contrôle absolu sur son documentaire et ne livre pas aux autres ce qu’il a décidé de ne pas livrer.

Pour être très clair, ça ne va pas faire disparaître le fait de raconter une histoire avec un début, un milieu et une fin. Ça ne disparaîtra pas, tout comme les autres médias n’ont pas fait disparaître le livre ou la radio. C’est toujours la même chose quand un nouveau genre apparaît, on se dit « ah, c’est la fin de ». Ce n’est pas la fin, c’est une modification, c’est un complément, c’est une nouvelle chose. Et on n’a pas encore été très loin dans le Web documentaire...


Propos recueillis par Charles Gervais, documentariste indépendant.