Le diktat des minières au Pérou

vendredi 5 décembre 2008, par Claire Lamorlette

De l’eau, oui, des entreprises minières non ! clament les milliers de manifestants sur les places de Tacna, Moquegua, Sicuani, Puno, villes du sud du Pérou. Grève générale, rues transformées en champs de bataille, concerts de casseroles, blocage des routes, état d’urgence décrété le 1er novembre, tirs de l’armée… Bilan : deux dirigeants emprisonnés, deux personnes tuées par balles et un bébé mort par asphyxie, des dizaines de blessés, et des centaines d’arrestations.

Depuis 2005, le feu couvait parmi les habitants de la région qui se sont soulevés contre l’invasion des entreprises minières sur leurs terres, facilitée par des décrets anticonstitutionnels et la politique du fait accompli. Ainsi, l’Etat péruvien a octroyé ces dernières années quelque 700 concessions à des entreprises minières (500 pour la seule année 2007), comme Minsur SA du groupe Bescia et la nord-américaines Newmont Ltd. Cela en violation de la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) « sur les peuples autochtones et tribus dans les pays indépendants », entrée en vigueur au Pérou le 2 février 1995, et de l’article 89 de la Constitution péruvienne, qui donne aux communautés paysannes et natives une existence juridique, leur reconnaît le droit à s’organiser de façon autonome et décentralisée, dans les tâches communales ainsi que le droit à disposer et user librement de leurs terres. Une liberté limitée par les choix économiques de la classe dirigeante, peu soucieuse d’appliquer la loi dès lors qu’il s’agit de satisfaire les appétits des transnationales et compagnies privées.

Près de Tacna, les montagnes seraient riches d’un million d’onces d’or en réserve. Le Front de défense de l’environnement assure que le projet d’exploitation minière de Pucamarca par Minsur « apportera la mort et la misère à toute la région », l’extraction de l’or étant une activité extrêmement polluante, qui utilise du mercure et du cyanure en grandes quantités. L’organisation régionale dénonce également la campagne mensongère de la compagnie, qui, se voulant rassurante, omet de préciser le volume réel d’eau nécessaire (qui serait de 1000 litres par seconde) pour procéder au trempage du minerai et humidifier la poussière causée par les engins travaillant à ciel ouvert. Minsur a tenté de cacher à la population qu’elle prévoyait de creuser cinquante puits en plus des cinq existants pour soustraire l’eau souterraine qu’il faut aller chercher toujours plus en profondeur.

L’or ou la vie

Les richesses extraites au détriment des écosystèmes, les moins nantis n’en voient jamais les retombées. Les Aymaras et Quechuas, qui vivent des produits de la terre et de l’élevage, héritent d’un sol saccagé et pollué, d’une eau empoisonnée où s’installent désert et désolation. Personne, ici, ne veut d’un autre Cerro de Pasco, ancienne zone minière à 4300 mètres d’altitude, au centre du Pérou : paysages sinistrés plantés de bidonvilles, où la pollution des sols et de l’eau provoque cancers et intoxications. Face à la menace minière, la lutte est opiniâtre, la colère tenace.

En 2004 dans la province de Cajamarca, au nord du pays, les habitants ont réussi à déloger la compagnie Yanacocha, dont la Newmont Ltd est l’actionnaire majoritaire, du mont Quilish, riche en or. Cette année-là, 60 000 personnes, des villes et des campagnes ont uni leurs forces au cours d’une longue marche pour chasser l’entreprise de ce secteur. Yanacocha exploite déjà, au nord de Cajamarca, la plus grande mine d’or à ciel ouvert du monde, du même nom, qui signifie « lac noir » en langue quechua. La pression sur l’environnement dans la région est énorme, à l’échelle du monstre. Luis Ivan Salas Rodriguez, sociologue de Cajamarca et vice-président du Front unique de défense de la vie, déclarait alors : « Cajamarca ne doit pas finir comme Cerro de Pasco, Huancavelica ou La Oroya : des régions misérables et polluées… Cajamarca mérite le respect, nous sommes un peuple avec un passé, nous avons notre dignité. Un jugement, un emprisonnement, un coup de feu n’ont jamais réussi à arrêter les peuples qui luttent pour leur développement et la justice sociale. La vie sans idéaux n’est pas la vie. ».

Aujourd’hui, le Sud reprend le flambeau. La petite ville de Sicuani, dans le département de Cuzco, s’est ralliée au soulèvement pour s’opposer à la privatisation de l’eau et la construction d’une centrale hydroélectrique, bloquant les routes vers la ville de Puno, située sur la rive péruvienne du lac Titicaca. Ces événements, repris par des médias péruviens complaisants avec le pouvoir, sont minimisés et présentés comme des actes de sabotage. Le mot « terroristes », très en vogue, s’applique aux manifestants désarmés qui cherchent à faire respecter leurs droits, ignorés par un Etat qui, tout en reconnaissant dans sa Constitution la pluralité ethnique et culturelle du pays, nie l’existence des peuples originaires et leurs dénominations ancestrales (quechuas, aymaras, ashaninkas, huambisas, etc.), préférant les qualifier de « communautés natives et paysannes », ce qui revient à ignorer la philosophie de la Convention 169, dont il est néanmoins adhérent.

Des amendements anticonstitutionnels

Le gouvernement d’Alan Garcia, comme celui de ses prédécesseurs Toledo et Fujimori, néglige le Code sur l’environnement lorsqu’il octroie des concessions aux miniers sans exiger de procéder préalablement à des études d’impact social. Quant aux études d’impact sur l’environnement, elles sont pour la plupart bâclées et acquises aux intérêts des entreprises étrangères.

Au centre de la bataille, l’un des principaux amendements à l’article 71
(« Il est interdit aux étrangers d’acquérir ou de posséder des titres de propriétés, de mines, des terres, à partir des 50 km situés l’intérieur des frontières »), le décret 014 d’avril 2005, qui ajoute : « Excepté en cas de nécessité publique ». Suivent une série d’articles autorisant l’exploitation minière par Newmont sur les zones frontières avec la Bolivie, dans le département de Tacna. Une région d’altitude, riche en minerais – or, argent, bauxite, cuivre… - caractérisée par des superficies désertiques et marécageuses, aux écosystèmes fragiles, dont les nappes phréatiques sont déjà en voie d’épuisement car exploitées au bénéfice des villes. La Newmont, présente depuis octobre 2006, cause de graves problèmes écologiques et humains. L’eau, réservée à l’usage de la population et à l’élevage des camélidés andins est employée en grandes quantités pour laver les minerais. Chargée de déchets toxiques, elle est devenue impropre à la consommation dans de nombreux secteurs de peuplement. Les animaux meurent, les paysans doivent quitter leur terre pour mener une vie misérable dans les villes. Un sort que des millions d’êtres humains subissent à travers le monde, au nom du développement… Les peuples originaires des Andes et d’Amazonie répondent “Basta !”.

Un patrimoine archéologique en voie de disparition

L’activité minière menace également de destruction les richesses archéologiques du département de Tacna, d’une valeur inestimable, et non encore estimée, faute de moyens et d’une réelle volonté des pouvoirs publics de les étudier pour leur préservation. La région est truffée de vestiges précolombiens, dont la plupart sont à l’abandon, où à découvrir, et les archéologues péruviens s’inquiètent car ce patrimoine risque de disparaître à jamais sous les coups des pelleteuses. Ainsi, les peintures rupestres, fragiles, n’ont jusqu’à présent fait l’objet d’aucune mesure de décryptage, de protection ou de restauration. Elles dateraient de 10 000 ans. Un grand nombre de ces peintures reste à découvrir, soustraites au regard des hommes, soumises à l’érosion, à l’usure du temps. Elles sont de précieux témoignages sur la préhistoire amérindienne dans cette partie du continent sud-américain. Que diraient nos chercheurs et archéologues internationaux si des bulldozers se mettaient à ravager le site de Lascaux ?

Ces violations du patrimoine culturel et écologique au nom du progrès n’ont rien de nouveau. La libre exploitation et exportation des matières premières, dont les minerais, très convoités par les pays émergents, crée depuis des décennies des catastrophes environnementales, dans la cordillère andine comme dans la forêt amazonienne, où sont présentes les multinationales du pétrole (voir encadré). La croissance accélérée de la Chine et son rôle clé dans l’économie mondiale en font un demandeur particulièrement gourmand en minéraux et hydrocarbures.

Il n’est donc pas étonnant d’apprendre dans les colonnes du quotidien péruvien El Comercio, du 12 novembre que « Le président de la République Alan Garcia s’est déclaré confiant et a annoncé la signature imminente du Traité de libre échange (Tratado de Libre Comercio - TLC) entre le Pérou et la Chine ». Au cours de son allocution devant les représentants et membres de l’Association des exportateurs (Adex), le chef de l’Etat péruvien a également exprimé sa gratitude au président Bush pour son « soutien décisif au TLC, qui permettra d’ouvrir l’immense marché des Etats-Unis aux produits péruviens ». A qui profitera ce marché juteux, dans un pays où règnent corruption et clientélisme ?

Deux conceptions opposées du monde

Le modèle occidental néolibéral cultive la contradiction et l’exclusion, la dissonance, les égoïsmes économiques et sociaux. Les explorateurs des siècles passés voyaient la nature comme quelque chose d’hostile, de rebelle, d’effrayant, à dompter, à posséder, à diviser, à soustraire à son état originel. L’homme moderne, même s’il a pris conscience des dangers que fait peser sur la planète la fuite en avant productiviste, soumet toujours la nature à des lois dictées par le seul profit. Il serait temps de mettre en adéquations les discours et les actes sur la préservation des écosystèmes et la lutte contre l’effet de serre. La fièvre de l’or, et bien sûr de l’or noir, empêche comme tant d’autres fièvres la réconciliation de l’homme avec la Terre. L’enjeu est de taille. Le combat des peuples autochtones contribue à démasquer la langue de bois des acteurs du libre-échange et des Etats. D’un côté, le développement durable, consensuel et prôné par tous, de l’autre, la poursuite de politiques nuisibles à l’environnement et aux populations les plus vulnérables.

Les peuples des Andes et d’Amazonie ont, dans leur tradition, une conception tout autre du développement, car respectueuse des équilibres naturels. Ils défendent une approche inclusive de leur rapport à la nature : réciprocité, complémentarité et solidarité sous-tendent leur relations vis-à-vis d’un milieu qui n’est pas considérée à priori comme hostile. Ils ne convoitent pas la nature pour se l’approprier ; ils ne mènent pas une guerre économique contre l’environnement ou contre eux-mêmes, puisqu’ils se perçoivent comme partie intégrante du monde où ils sont nés.

Les mobilisations sur le terrain des communautés andines sont relayées par le combat juridique que mènent leurs organisations. Le Front de défense de l’environnement informe la presse, alerte l’opinion publique et saisit les instances internationales. Des actions en justice pour faire respecter le droit des populations concernées sont intentées. Des dizaines de dossiers ont été déposés devant les tribunaux. La Commission juridique pour le développement autonome des peuples originaires des Andes (Capaj) a saisi à maintes reprises, en 2006, 2007 et 2008 l’OIT, l’Unesco, le Haut Commissariat aux droits de l’homme et le Comité pour l’éradication des discriminations raciales (Cerd) de l’ONU.

Ces organisations dénoncent ce que Rodolfo Stavenhagen, le rapporteur des Droits de peuples indigènes devant l’Onu, qualifie de « génocide à petites échelle » (déclaration à Radio Mundo, le 21 mars 2007). Les premiers victimes des appétits transnationaux sont les peuples marginalisés par les Etats, qui comme le Pérou, n’hésitent pas à malmener leur propre Constitution pour ouvrir le chemin aux multinationales. Une telle attitude n’est pas sans rappeler celle des anciens colons des Amériques qui s’appropriaient les terres des natifs en les déclarant « vierges ou sauvages », ce qui leur laissait le champ libre pour massacrer ses habitants, puisque, officiellement, ils n’avaient pas d’existence.

Aujourd’hui, éleveurs, petits paysans, natifs aymaras, quechuas, peuples d’Amazonie, sont mis devant le fait accompli au nom du « bien national ». Mais que devient un peuple sans ce qui le fait vivre, sans sa terre, sans ses racines ?


Source : dossiers en provenance du Pérou fournis par l’association Hatun Wasi.

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