Le dada de George Bush : attaquer l’Iran

mercredi 12 décembre 2007, par Emmanuel Martinez

Les faucons de la Maison-Blanche se sont faits couper les ailes la semaine dernière. Un rapport du Renseignement national américain, qui regroupe les 16 principales agences d’espionnage des États-Unis, conclut que le programme nucléaire militaire iranien a été gelé depuis la fin de 2003 et qu’il n’a pas été réactivé depuis. Malgré tout, le président américain George Bush persiste en mentionnant qu’une attaque militaire contre l’Iran n’est pas écartée. Comme avec l’Irak, son idée semble déjà bien arrêtée, malgré les avis contraires fournis par ses services de renseignement.

Ce document rendu public le 3 décembre révèle que l’Iran est « très probablement incapable » de produire une bombe nucléaire avant 2009 et « toutes les agences admettent la possibilité que cette capacité ne soit pas atteinte avant 2015 ».Le rapport juge également que l’Iran est loin d’être un acteur irrationnel comme le prétend Washington : « [Les Iraniens] sont guidés par une approche coûts-bénéfices plus que par une ruée vers l’arme [nucléaire] sans tenir compte des coûts politiques, économiques et militaires ». Et les responsables des services de renseignement de conclure : « une combinaison de menaces de surveillance internationale accrue et de pression, alliée à la possibilité offerte à l’Iran de parvenir à accéder à ses objectifs de sécurité, de prestige et d’influence régionale, si les dirigeants iraniens les perçoivent comme crédibles, amèneraient Téhéran à prolonger l’arrêt actuel [de son programme militaire nucléaire] ».

Un soupir de soulagement

Le patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohamed El-Baradeï, a mentionné que ce document « donne en quelque sorte raison à l’Iran, qui disait ne pas développer un programme d’armement ». Monsieur El-Baradeï dit avoir accueilli le rapport avec un « soupir de soulagement ». Selon lui, ces conclusions concordent avec le travail sur le terrain des inspecteurs de l’Agence en Iran. Il appelle donc à la poursuite des pourparlers diplomatiques avec Téhéran. Son prédécesseur, Hans Blix, a pour sa part affirmé « après ça, on ne peut pas avoir d’action armée contre l’Iran dans les prochaines années ».

La Chine et la Russie ne semblent pas prêtes à accentuer les sanctions contre l’Iran, tandis que la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne veulent maintenir la pression.

Du côté canadien, le gouvernement Harper a par le passé appuyé les sanctions de ses alliés contre l’Iran. Mais comme le note le dissident iranien Akbar Ganji, qui était de passage au Canada au début du mois, le premier ministre du Canada devrait « publiquement s’opposer à une attaque armée contre l’Iran ». Le gouvernement conservateur n’a pas encore pris cet engagement pour la paix.

George Bush n’a rien appris de l’Irak

Ce rapport et la stratégie qu’il propose sont accablants pour George Bush. Le président clame haut et fort depuis au moins trois ans que l’Iran veut se doter de l’arme nucléaire et que des mesures militaires, incluant le recours à de petites bombes nucléaires pour détruire des bunkers, sont nécessaires pour mater Téhéran. Face à ce rapport, le président aurait pu feindre l’ignorance, comme ce fut le cas avec les armes de destruction massive supposément détenues par Saddam Hussein. Pourtant en octobre, George Bush, qui connaissait déjà les conclusions de ce document, maintenait sa rhétorique guerrière en parlant « d’holocauste nucléaire » et du risque d’une « troisième guerre mondiale ».

L’attitude du chef de la Maison-Blanche montre clairement qu’il n’a toujours qu’une idée en tête : attaquer l’Iran, malgré toutes les informations qui vont à l’encontre de sa position. Le dossier nucléaire iranien sert donc de faire-valoir, comme les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Et sa réaction la semaine dernière révèle qu’il n’a pas retenu les leçons de l’Irak. Son discours demeure inflexible : « l’Iran était dangereux. L’Iran est dangereux et sera dangereux ».

Israël appuie la position agressive de George Bush. En effet, le gouvernemet israélien estime que l’Iran tente toujours de développer une bombe nucléaire. Le premier ministre israélien, Ehoud Olmert, a qualifié de « vitale » la poursuite des efforts pour freiner le programme nucléaire iranien. « J’avais déjà pris connaissance de ce rapport américain. J’en ai parlé la semaine dernière avec l’administration américaine. Il est nécessaire de poursuivre nos efforts avec nos amis américains pour empêcher [l’Iran] d’accéder à des armes non conventionnelles », a expliqué le premier ministre Olmert.

Des arguments injustifiés

L’administration Bush invoque une pléiade de raisons pour attaquer l’Iran. Premièrement, elle soutient que les dirigeants iraniens ne sont pas fiables. L’analyste du Proche-Orient et chercheuse à l’Institute for Policies Studies de Washington, Phyllis Bennis, rejette cet argument. Elle reconnaît que le président Mahmoud Ahmadinejad est probablement antisémite. Par contre, elle souligne que le parti du président iranien perd du terrain et, surtout, que le pouvoir politique en Iran n’est pas concentré dans ses mains. Fait intéressant à noter, l’Iran n’a jamais attaqué un de ses voisins.

Les Américains soutiennent également que si l’Iran obtient l’arme nucléaire, une course aux armements sera ainsi déclenchée dans une région déjà instable. L’augmentation du nombre de pays possédant l’arme nucléaire est en soit très préoccupant. Mais comme l’explique Phyllis Bennis, cette course est déjà enclenchée au Moyen-Orient, puisque des pays comme l’Arabie saoudite ou des pays du Golfe se dotent de jets, de blindés et de missiles fournis par...les États-Unis ! Et que promet la Maison-Blanche pour apaiser les craintes d’Israël qui voit ses voisins s’armer davantage ? Une aide militaire accrue pour l’État hébreu. Voilà une drôle de façon de promouvoir la paix dans la région.

Phyllis Bennis est auteure et chercheuse à l’Institute for Policies Studies de Washington.

Pour favoriser la stabilité, Phyllis Bennis soutient que les États-Unis devraient accepter la proposition de l’Iran de normaliser ses relations avec Washington. Mais la Maison-Blanche oppose un refus catégorique. Les États-Unis n’ont jamais digéré la révolution islamique de 1979 et la prise d’otages américains qui s’ensuivit.

Selon la chercheuse de l’Institute for Policies Studies, il est clair que l’Iran songe à l’arme nucléaire en raison de l’hostilité affichée par George Bush. Depuis la révolution islamique, les États-Unis cherchent par tous les moyens à renverser le régime iranien. En acceptant de ne plus supporter des groupes armés prêt à fomenter un coup d’État, en mettant fin aux sanctions économiques et en n’essayant plus d’isoler l’Iran sur la scène internationale, les Américains pourraient rassurer Téhéran. Avec ces garanties, le régime islamique n’aurait donc plus de raison de se doter de l’arme nucléaire.

Le vrai danger

Selon Phyllis Bennis, une attaque américaine, par exemple avec des frappes aériennes, constitue le pire scénario : « des milliers de personnes pourraient mourir. Et puis l’Iran considérerait, avec raison, cette offensive comme une déclaration de guerre. La riposte pourrait alors prendre plusieurs formes : par des attaques contre des bases américaines dans la région, par un plus grand appui aux insurgés irakiens ou par des attentats. L’Iran pourrait aussi s’en prendre à des pétroliers ».

Cette spécialiste du Moyen-Orient souligne qu’une guerre préventive américaine contre l’Iran serait non seulement illégale en vertu du droit international, mais qu’elle risque de créer une spirale de violence incontrôlable. Dans ce contexte, qui est irresponsable ? Est-ce que George Bush va répéter les erreurs de l’Irak et encore une fois se lancer, avec de faux prétextes, dans une guerre illégitime et perdue d’avance ?


L’auteur est le responsable de l’information d’Alternatives.

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