Le croisé de la liberté de la presse marocaine

vendredi 30 mai 2003, par Annie RICHER

« On va aller jusqu’au bout ! On ne va pas fermer notre journal parce qu’on va dire "Ah ! On a des problèmes !" En ce qui me concerne, je vais y aller jusqu’à ce qu’ils me mettent en prison. Jusqu’à ce que je prouve que ce pays est une dictature et qu’on met un gars en prison pour avoir écrit un article et sorti un dessin ! »
Ces paroles remplies de convictions sont celles d’Ali Lmrabet, directeur des hebdomadaires politico-satiriques Demain magazine et Doumane. Depuis, le journaliste a été « exaucé » : le 21 mai dernier, il a été condamné à quatre ans de prison ferme (avec incarcération immédiate), et une amende de 2000 euros. Ses deux publications sont maintenant interdites.

Cette condamnation n’est que la conclusion logique de plusieurs mois de harcèlement à l’endroit d’un homme fort en gueule. Le dernier droit de cette longue séquence a été ponctué d’innombrables poursuites de la part de « confrères » d’un autre journal (40 plaintes déposées dans six palais de justice. Une journaliste confessait que des pressions avaient été exercées sur elle et ses collègues à cet effet), d’interrogatoires fleuves, d’accusations d’outrage au roi et d’atteinte à l’intégrité territoriale du pays et d’interdiction, le 16 avril, de quitter le territoire marocain. Comme tout cela n’avait pas dissuadé Ali Lmrabet et son équipe de poursuivre leur travail, le régime a finalement décidé d’intervenir auprès de l’imprimeur. C’est ainsi que le 2 mai, le directeur d’Ecoprint, lui-même journaliste, annonçait à Lmrabet qu’il cesserait d’imprimer ses journaux. Et le 6 mai, Ali Lmrabet entamait une grève illimitée de la faim en guise de protestation…

Qu’est-ce qu’Ali Lmrabet a bien pu véhiculer pour attiser à ce point la hargne du régime ? « J’ai publié un dessin sur l’histoire de l’esclavage et j’ai parlé du budget de la liste civile du roi, répond le journaliste. Ce document passe entre les mains des parlementaires et est approuvé sans même être discuté. Ce que j’ai dit, c’est : "Peut-être qu’il y aura un député qui dira qu’il faut donner plus d’argent au roi". Eh ! bien, ça, c’est une atteinte à la sacralité du roi ! » De plus, Lmrabet a publié des extraits d’une entrevue - publiée à l’origine dans un magazine espagnol - dans laquelle un républicain marocain se prononce en faveur de l’autodétermination du peuple sahraoui. Or, s’il existe une question des plus sensibles au Maroc, c’est bien celle du Sahara occidental que le régime persiste à vouloir garder sous son joug…

Ce musellement est-il le lot d’un seul homme un peu trop zélé au goût des autorités ? Il semble que non. Si tous percevaient l’avènement de Mohamed VI en 1999 avec l’espoir d’une détente et de l’instauration d’un réel espace démocratique, il reste que l’on assiste depuis les deux dernières années à un durcissement marqué du régime. « Il y a présentement une vacance du pouvoir et une absence totale de projet de société, explique Lmrabet. Cela rend le régime nerveux et, conséquemment, il tape à droite et à gauche. » Et la presse indépendante est la première à écoper… Boycott des annonceurs, financement et privilèges accordés aux publications respectueuses du discours officiel, filatures et écoutes téléphoniques, la liste s’allonge… Enfin, la montée de l’antiterrorisme qui prévaut actuellement et l’adoption récente d’une loi à cet égard risque d’être l’étincelle qui mettra le feu à ce cocktail déjà explosif. Reste à voir si, et de quelle façon, la presse indépendante survivra…


Annie Richer, stagiaire du programme médias alternatifs, de retour du Maroc.

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