Le coronavirus sonnera-t-il le glas du capitalisme ?

vendredi 10 avril 2020, par Paul Mason

Les révoltes paysannes consécutives à la peste du 14e siècle ont mis un terme à l’ère féodale. Le capitalisme subira-t-il le même sort dans l’après-COVID 19 ?

Originaire d’Asie, la pandémie qui s’est répandue dans les capitales européennes aura fauché au passage au moins un tiers de l’humanité. Elle laissera place à des révoltes, à l’effondrement d’institutions respectées et à une remise à plat de l’ensemble du système économique.

Ainsi peut-on résumer l’histoire de la peste noire, une pandémie de peste bubonique causée par la bactérie Yersinia pestis qui, dans les années 1340, s’est propagée à partir de la Mongolie pour venir s’abattre sur l’Europe occidentale.

Étant donné que l’économie reposait à l’époque sur l’agriculture et l’artisanat ainsi que sur les échanges locaux, la vie ordinaire avait pu reprendre ses droits relativement rapidement.

Or, la disparition d’une grande partie de la population active a renforcé le pouvoir de négociation des survivants et c’est ainsi que des idées de liberté n’ont pas tardé à éclore dans les esprits des habitants des villes médiévales.

Cette évolution des esprits a provoqué des chambardements économiques qui ont fini par avoir raison du système féodal ; et selon ce qu’affirment certains, ces mêmes changements ont été à l’origine de la montée du capitalisme.

Cauchemar pour le capitalisme

Aujourd’hui, la pandémie devient le cauchemar du système capitaliste. Le taux de mortalité des personnes infectées par le virus COVID-19 se situe selon les évaluations entre 1 et 4 %. Mais le système économique actuel est autrement plus complexe que celui des années 1340, puisqu’il se caractérise par un ordre géopolitique beaucoup plus fragile et un horizon obscurci par la menace des changements climatiques hantant déjà la société.

Faisons le tour des bouleversements énormes déjà causés par la pandémie.

Premièrement, on a assisté à une paralysie partielle de la vie citoyenne dans des régions importantes de la Chine, de l’Inde et de la plupart des pays européens, de même que dans de nombreux États américains.

Deuxièmement, on a vu des gouvernements et des élites politiques discrédités du fait d’avoir nié la gravité de la crise ou de n’avoir pas su mobiliser le système de santé dès les premiers stades de la pandémie.

Troisièmement, l’ensemble des grandes puissances économiques doit composer avec une chute brutale des dépenses de consommation qui provoquera inévitablement la récession la plus grave que les générations actuelles aient connue : les bourses ont déjà dévissé, faisant souffrir les familles de la classe moyenne dont les fonds de pension ont notamment pour mandat d’investir dans les marchés boursiers. Il y a également lieu de s’inquiéter de la solvabilité des compagnies aériennes, des aéroports et des chaînes hôtelières.

Pour réagir à ces menaces, les gouvernements ont lancé des programmes de sauvetage économique si démesurés que peu de gens sont à ce jour à même d’apprécier l’ampleur de leurs répercussions. Le gouvernement américain va injecter deux billions de dollars — soit l’équivalent de plus de la moitié de ses recettes fiscales annuelles — dans l’économie, en combinant paiements directs aux citoyens et prêts aux entreprises.

Quant aux banques centrales, elles se sont rabattues sur des politiques inédites et agressives d’assouplissement quantitatif. Comme elles l’avaient déjà fait lors de la dernière crise financière mondiale de 2008, leurs interventions consistent à émettre des liquidités aux fins de rachat de titres de dette publique. La différence, c’est que cette fois-ci, le processus s’annonce beaucoup moins graduel et ne cible pas uniquement les obligations d’État les plus sûres. L’assouplissement quantitatif, une mesure d’urgence en réaction à la panique créée en 2008, pourrait bien s’installer à demeure, peut-être même pour des décennies.

Les politiciens s’affairent à rassurer les électeurs en leur faisant passer le message que la récession aura une « courbe en V » prenant la forme d’une chute abrupte suivie d’un fort rebond, cela parce qu’ils estiment que l’« économie réelle » est saine.

Fondations vacillantes

Pour montrer à quel point le scénario que nous venons de voir pèche par excès d’optimisme, illustrons la situation à l’aide de la métaphore d’un bâtiment représentant l’économie.

Lors de la crise financière de 2008, le diagnostic était que le système financier, soit le toit du bâtiment, s’effondrait sur la structure principale. Cette dernière, bien qu’endommagée, a tenu bon. Et nous avons fini par reconstruire le toit.

Or, cette fois, ce sont les fondations du bâtiment qui sont en train de vaciller, sachant que dans un système capitaliste, toute la vie économique repose sur le devoir que se font les gens d’aller travailler et de dépenser leur salaire.

Comme il faut maintenant empêcher les gens d’aller travailler et les forcer à se tenir loin de tous les endroits où ils dépensent habituellement leur salaire durement gagné, la solidité de la structure principale n’est pas ce qu’il y a de plus préoccupant.

Ceci dit, la structure n’est pas des plus solides. Une grande partie de la croissance dont nous avons fait l’expérience au cours des 12 années qui ont suivi la dernière crise financière a été alimentée par les banques centrales qui ont imprimé de l’argent, par les gouvernements qui ont renfloué le système bancaire et par l’accumulation de dettes.

Au lieu de rembourser nos dettes, nous en avons amassé pour 72 billions de dollars américains de plus, selon les estimations.

Les systèmes commerciaux et financiers du 21e siècle sont des colosses aux pieds d’argile - comme on a pu le voir lors de la crise de 2008 - car ils sont autrement plus complexes que ceux du temps de la peste bubonique.

Comme à la veille de la crise de 2008, de nombreux actifs qui circulent dans le système financier consistent en des assemblages compliqués de titres de dette émis par des banques, des compagnies d’assurance et d’autres sociétés financières ; leur valeur réside dans le fait qu’ils confèrent à leur détenteur un droit sur des revenus anticipés.

Nos abonnements à des centres de conditionnement physique, nos remboursements de prêts étudiants, nos versements de loyers, nos remboursements de prêts automobiles — que ce soit ceux de cette année, de l’année prochaine, voire d’années subséquentes — sont systématiquement considérés comme étant « déjà payés » du point de vue des opérateurs financiers, qui se livrent à des pronostics sophistiqués pour en établir la valeur.

Mais que se passe-t-il lorsqu’on cesse d’aller au centre de conditionnement physique ou qu’on renonce à acheter une nouvelle auto ? Les titres de dette non honorés correspondants perdent alors toute valeur et le système financier doit être renfloué par l’État.

Confrontés à l’impensable

La plupart des gens ordinaires ne perçoivent pas la gravité de la situation. Les élites au pouvoir sont en revanche bien conscientes des risques encourus ; c’est pourquoi elles ont forcé la main des banques centrales pour les faire procéder à ce qui consiste en fait en une nationalisation des marchés obligataires.

Par ce stratagème, les États deviennent les payeurs des dettes des particuliers et des entreprises, comme on l’a vu avec le plan de relance de deux billions de dollars de Trump. Soulignons que les dettes ainsi émises sont absorbées par une autre partie de l’État, à savoir la banque centrale.

Les économistes situés à gauche de l’échiquier politique (moi y compris) ont lancé un avertissement : à long terme, une croissance stagnante et un endettement élevé risquent de conduire à des trains de mesures de trois ordres : les États, en raison de la raréfaction des emplois bien rémunérés et de la précarisation du marché de l’emploi résultant de l’automatisation, vont être portés à verser un revenu universel aux citoyens ; les banques centrales vont prêter directement à l’État pour le maintenir à flot ; l’État va procéder à une nationalisation à vaste échelle de grandes sociétés dans le but de maintenir des services vitaux qui ne peuvent plus être assurés de manière rentable.

Les rares fois où de tels scénarios ont été soumis à l’attention des investisseurs, ceux-ci n’ont que timidement réagi ; seuls ceux qui avaient été témoins de l’effondrement du système communiste soviétique ont poussé des hauts cris : « mais c’est l’arrêt de mort du capitalisme ! ».

Or, nous sommes déjà confrontés à l’impensable - et ce à tous les niveaux. En effet, tous les scénarios appréhendés sont en train de se réaliser, qu’il s’agisse du versement d’un revenu universel, des plans de sauvetage des États ou du financement des dettes des États par les banques centrales : toutes ces opérations ont été effectuées à une vitesse qui a choqué jusqu’aux partisans habituels de telles mesures.

La question est de savoir si nous procéderons avec enthousiasme et avec une vision claire de la nouvelle organisation sociale qui résultera des transformations ou si nous nous traînerons les pieds en espérant restaurer le système qui a été chamboulé.

Énonçons pourquoi les économistes se sont jusqu’ici montrés si hostiles à de telles mesures de crise.

Comme l’a pointé le politicien conservateur britannique Iain Duncan Smith, le problème qui risque de se poser avec le revenu universel est qu’il risque de « dissuader les gens d’aller travailler ».

Pour ce qui est des prises de participation de l’État et de ses tentatives de planification de la production (on songe notamment aux efforts récents pour produire des ventilateurs), les économistes libéraux estiment que de telles tentatives de contrôle humain constituent une entrave au marché, celui-ci ayant dans leur optique pour fonction de mettre de l’ordre dans le système et ce, beaucoup plus efficacement que quelque organe de planification ou gouvernement que ce soit.

En ce qui concerne le financement des dettes publiques par les banques centrales, ce sont des interventions qui constituent un aveu de défaite du système capitaliste : ce sont l’esprit d’entreprise et la concurrence qui sont censés stimuler la croissance ; ce n’est pas à la Banque d’Angleterre ou à la Fed d’imprimer de l’argent pour le prêter au trésor... De fait, un système capitaliste qui dépendrait en permanence de tels mécanismes est impensable pour la plupart des économistes traditionnels.

Précipitation

Personnellement, j’ai toujours considéré ces mesures d’urgence comme pensables. Depuis 2015, je dis que nous allons nous voir forcés d’adopter un nouveau modèle de capitalisme très différent de ce que nous avons connu jusqu’ici ; si ce n’est pas l’obligation d’éponger les coûts économiques du soutien aux populations vieillissantes qui forcera ce changement, ce sera la nécessité de réagir aux menaces de chaos climatique.

Or, avec la crise de la COVID-19, tout s’est précipité.

Le système capitaliste qui émergera de cette crise au milieu de la décennie 2020-2030 aura eu comme toile de fond le versement de dizaines de milliards de dollars en revenu de base et la nationalisation de compagnies aériennes et de chaînes hôtelières. Quant aux dettes publiques des pays avancés, qui représentent actuellement 103 % du produit intérieur brut en moyenne, elles sont appelées à croître considérablement. Nous ignorons la proportion que ces dettes pourront atteindre, ce d’autant plus que nous ne savons pas encore de combien le PIB risque de chuter.

Dans le scénario le plus sombre, une série de défauts de paiement sur les dettes nationales et la désintégration de la cohérence gouvernementale dans certains États fragiles pourraient sérieusement compromettre l’ordre mondial multilatéral. Les autorités chargées d’élaborer des mesures de sécurité craignent que si des pays comme le Venezuela, la Corée du Nord ou l’Ukraine sombrent dans le chaos, la tentation soit forte pour les géants de leur voisinage (respectivement les États-Unis, la Chine et la Russie) de les « sauver » en intervenant militairement.

Nous avons déjà assisté à un effondrement des échanges internationaux au début des années 1930. Cette « démondialisation » a commencé par une crise bancaire, a débouché sur la rupture d’accords monétaires internationaux et s’est poursuivie par le rejet de traités et par des annexions forcées.

Par rapport aux années 1930, bien que la crise actuelle se déclare alors que les institutions internationales (le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale de la santé et les Nations unies, notamment) sont beaucoup plus fortes, nous sommes confrontés au même problème fondamental : l’absence d’un pays puissant prêt à prendre les devants, à déterminer des normes comportementales et à agir comme prêteur de dernier recours.

Si nous restons fidèles à l’orthodoxie libérale, il se passera ce qui s’est passé après 2008, les élites politiques exigeant, une fois la crise passée, plus d’austérité, un rationnement des soins de santé, des baisses de salaire et des augmentations d’impôts pour les gens ordinaires, afin de réduire les dépenses publiques et d’éroder la montagne de dettes.

Telle est la logique libérale, mais nombreux sont ceux qui la trouvent insensée.

Au 14e siècle, une fois la phase la plus mortifère de la peste passée, c’est exactement ce que les élites féodales ont tenté de faire : réinstaurer leurs anciens privilèges et traditions ainsi que leur logique économique en essayant de faire avaler la pilule à une population qui venait de vivre l’événement le plus traumatisant qui soit.

Il en a immédiatement résulté des soulèvements sanglants, avec les révoltes paysannes qui se sont produites à l’époque en Angleterre et en France (ce qu’on a appelé jacquerie dans ce dernier cas) et une prise de contrôle par des artisans de villes telles que Gand, Paris et Florence, ces artisans formant une classe sociale particulièrement revendicatrice, celle des bourgeois.

Comme l’a noté l’historien Samuel Kline Cohn dans son essai « Lust for Liberty  », bien que les révoltes qui ont suivi l’épidémie de peste n’aient pas abouti, elles ont été à l’origine d’un changement de mentalité définitif au sein des masses populaires, qui sont passées « d’un état d’abattement et de peur extrêmes à un aplomb sans précédent... Elles ont en effet pris conscience qu’elles pouvaient elles aussi changer le monde et voir à transformer leurs conditions de vie sur les plans social et politique ». Cette prise de conscience a ouvert la voie aux révolutions bourgeoises qui ont imposé le système capitaliste.

Capitalisme planétaire

Pour savoir ce que nous devrions faire aujourd’hui, nous avons besoin de vues plus larges que ce qu’ont la plupart des politiciens.

Pour la classe politique, en effet, tant la crise de la COVID-19 que celle du climat sont comparables à des astéroïdes entrant en collision avec une planète, étant donné que le schéma en est un de choc externe nécessitant une réaction temporaire et réversible. Mais en fait, ces chocs sont générés par le « capitalisme planétaire » (ou en tout cas notre interprétation de celui-ci).

Nous ne savons pas à quoi pourrait ressembler un système capitaliste industriel décarbonisé, tant nos institutions, nos pratiques et nos cultures sont systématiquement fondées sur l’extraction de combustibles fossiles.

Nous ne pouvons pas non plus nous représenter ce à quoi ressemblerait la mondialisation sans le milliard de personnes vivant dans des bidonvilles, la déforestation, les marchés d’animaux vivants et les fléaux de la pauvreté dans le monde développé – ce sont encore là des aspects du système capitaliste tel qu’il existe réellement, dont ils constituent autant de traits caractéristiques.

C’est pourquoi j’ai avancé que le système capitaliste a peu de chances de survivre à long terme - et ne pourra résister à court terme que si des mesures « post-capitalistes » sont adoptées.

Jusqu’à ce que le coronavirus frappe, avancer de tels arguments revenait à prêcher dans le désert. Même les programmes relativement modérés d’intervention de l’État préconisés par des personnalités marquées à gauche comme le leader travailliste britannique Jeremy Corbyn ou le candidat démocrate à la présidence américaine Bernie Sanders ont été rejetés par les électeurs.

Quelle n’a pas été ma stupéfaction de voir les analystes du groupe d’investissement australien Macquarie Wealth, l’une des sociétés les plus « capitalistiques » au monde, confier aux investisseurs que « le capitalisme conventionnel est en train de mourir, ou du moins de se transformer en quelque chose qui se rapproche davantage d’un avatar du communisme. »

Les analystes de Macquarie ont compris qu’on n’est pas seulement en présence d’un besoin soudain d’interventionnisme de l’État, mais aussi que les citoyens ordinaires ont opté pour de nouvelles priorités en mettant les notions d’équité et de bien-être au menu du marché.

La grande peste du 14e siècle a été à l’origine d’une vision post-féodale ; il est possible — et souhaitable — que la pandémie actuelle nourrisse une vision post-capitaliste. Et le plus tôt sera le mieux !

Article d’abord paru sur le site de Al Jazeera

Traduction : Johan Wallengren (pour le Journal des Alternatives)

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