Le chantage de Carlos Mesa

lundi 18 octobre 2004, par Roxana PANIAGUA HUMERES

La Bolivie est toujours aux prises avec une crise économique irrésolue et un climat social en alerte permanente. Le 18 octobre, une foule venue des quatre coins du pays a marché sur la capitale, La Paz, afin de dire non à la loi sur les hydrocarbures que le président Carlos Mesa entend passer de toute urgence.

Un an après la démission du président Sanchez de Lozada et de la « guerre du gaz », la population bolivienne n’a toujours pas obtenue la nationalisation des hydrocarbures et le projet de loi du président Carlos Mesa ne va pas du tout en ce sens. D’où la confluence vers La Paz le 18 octobre. Les marchistas (marcheurs), arrivés au centre-ville de La Paz, ont alors improvisé des cabildos abiertos (assemblées populaires) où les politiques gouvernementales ont été sévèrement condamnées, et en première ligne le référendum sur les hydrocarbures tenu en juillet.

Cinq questions sur l’exportation de gaz avaient alors été soumises à la population. Toutes refusées par la quasi-totalité des secteurs, surtout par les autochtones. La Centrale ouvrière bolivienne avait même été jusqu’à soutenir - au moment du débat préréférendaire qu’il s’agissait d’un tramparendum (de l’espagnol trampa, c’est-à-dire tricherie). De fait, on devait apprendre par la suite que les questions avaient été élaborées sous la surveillance des pétrolières et approuvées par celles-ci, avant d’être présentées au Parlement et à la population.

18 octobre

« Le gaz doit revenir au peuple. Les transnationales doivent arrêter de menacer le gouvernement et le peuple », a clamé le 18 octobre le leader de l’opposition et représentant des cultivateurs de la plante de coca, Evo Morales, à la tête d’une imposante colonne de paysans et membres des coopératives minières. Au devant d’une seconde colonne formée d’autochtones venus du Haut Plateau, marchait un autre élu de l’opposition et leader autochtone, Felipe Quispe, surnommé el Mallku (le notable).

Pendant que les marchistas s’approchaient de La Paz, le 17 octobre, le président Carlos Mesa déclarait de son côté que le délai pour l’approbation de la loi sur les hydrocarbures était expiré et demandait aux représentants élus de l’analyser immédiatement, sans même considérer celui rédigé par la commission parlementaire.
Le Président a du même coup affirmé que la Bolivie était « en train de se suicider », perdant plusieurs millions de dollars. Et que si les Boliviens n’exportaient pas leur gaz, ils allaient perdre l’aide des organisations financières internationales, tels le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, accusant ainsi ses adversaires « d’irresponsabilité et de radicalisme ».

Industrialisation

Mais les Boliviens en général, et les opposants des organisations sociales et politiques en particulier, ne s’opposent pas à l’exportation du gaz en soi. Ils s’opposent seulement à une exportation dont l’État - et donc la société - ne retirerait aucun bénéfice économique. En fait, ce que les Boliviens demandent, c’est que le secteur des hydrocarbures soit développé, que de simple exportateur de la matière première, la Bolivie passe au stade de transformateur.

Mais Mesa semble pressé d’exporter le gaz bolivien, d’autant plus qu’il vient de signer une entente de principe avec le président argentin en faveur d’une exportation beaucoup plus importante, aussitôt la loi approuvée. Mais pourquoi si vite ?

L’intransigeance du gouvernement Mesa apparaît absurde. Elle crée une polarisation entre l’exécutif et le législatif, et va à l’encontre de l’opinion populaire exprimée depuis un an. Comme le soulignait Soliz Rada, analyste et chroniqueur de l’agence de presse Bolpress : « Les victimes d’octobre 2003 ont dit non à l’exportation, oui à l’industrialisation du gaz. Et Mesa soumet un projet disant non à l’industrialisation, oui à l’exportation. »

Quel est le fil conducteur de la politique de Carlos Mesa ? Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’une position qui défend les intérêts nationaux, au contraire de ce qu’il a affirmé lors de son allocution télévisée du 17 octobre. Il s’agit plutôt de défendre les intérêts de Petrobras, Repsol-YPF et autres pétrolières. Des intérêts dont l’oligarchie au pouvoir, et dont fait partie Mesa, est historiquement très proche. Et il va sans dire que le maintien d’un cadre juridique, où sont garantis les intérêts des investisseurs est au cœur de la loi. En ce sens, Mesa continue sur la lancée des politiques néolibérales entamée par son prédécesseur, Sanchez de Lozada.

Or, il sera difficile de parvenir à une stabilité sociale durable s’il y a encore deux Boliviens sur trois qui sont touchés par la pauvreté absolue et un taux de chômage accablant. Un an après la fuite de Sanchez de Lozada, les Boliviens se demandent encore pourquoi on ne peut pas fabriquer du diesel écologique, du propylène et d’autres produits dérivés du gaz et du pétrole.

Tragique paradoxe, puisque depuis quelque temps, plusieurs pays, dont l’Allemagne, la Belgique et la Chine, ont offert d’industrialiser le gaz bolivien en territoire national. Ce qui non seulement génèrerait des capitaux étatiques, mais assurerait aussi un marché pour l’exportation, tout en octroyant à la Bolivie un appui technologique. Mais Mesa continue de faire la sourde oreille à de telles propositions.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Volume 11 - No. 03

L’Évangile selon George et ses disciples

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Économie

Décroissance vs. Capitalisme : théorie et pratique d’une société du partage

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca