Le Forum social mondial et la société civile mondiale

vendredi 26 août 2005, par Hilary Wainwright

Le Forum social mondial constitue l’un des cadres principaux dans lequel se développe la société civile progressiste contemporaine. Le processus du FSM a densifié les réseaux des mouvements sociaux et requestionné la relation au pouvoir politique. Défini comme un « espace » (dans la Charte du FSM) et non comme un lieu délibératif où se prennent des « décisions », le FSM ne prétend pas représenter les mouvements ni développer les consensus. Néanmoins, l’espace en question facilite l’élaboration de stratégies et d’actions communes. De par sa nature, c’est un espace qui fait constamment l’objet de débats et de transformations.

Le contexte

Derrière le FSM, il y a un nouvel environnement politique et social. Des masses de gens, surtout dans le Sud, décrochent d’un système qui pendant deux décennies a imposé la loi du marché et miné les systèmes démocratiques. Face à tout cela, de nouveaux mouvements, alliances et initiatives ont émergé dans la lutte pour la justice sociale et la démocratie, se définissant comme autonomes et disposant de leur propre identité. Le FSM a été un excellent véhicule pour ce développement. Son potentiel a été renforcé par le symbolisme initial autour de l’expérience participative de Porto Alegre où se sont développées de nouvelles formes de démocratie au-delà de l’imaginaire traditionnel de la gauche.

Le pouvoir de la société civile

Au départ assez marqué par les mouvements d’Amérique latine (dont les syndicats, le mouvement des sans terre, les intellectuels), le FSM est devenu au fil du temps un espace réellement ouvert où s’expriment la résistance et les alternatives à l’ordre mondial néolibéral. De nombreux groupes sociaux ont profité de cette impulsion, notamment des jeunes, des chômeurs, des Dalits (hors caste en Inde), des communautés rurales et urbaines exclues. Ce sont surtout des groupes traditionnellement exclus qui n’avaient pas de capacités stratégiques qui en ont profité en acquérant une plus grande conscience de l’injustice et de l’oppression et surtout des conditions nécessaires pour que la lutte pour le changement social réussisse. Parallèlement, des campagnes internationales ont été renforcées dans toutes sortes de domaines. Cette plus grande cohésion de la société civile mondiale a été démontrée lors des manifestations anti-guerre de février 2003 à la suite des appels du Forum social européen (à Florence) et du troisième Forum social mondial (en 2003).

Ouvrir les institutions politiques

Comment ce nouveau pouvoir de la société civile peut influencer les institutions politiques ? Il y a certes une tension entre la capacité du mouvement altermondialiste de développer des bases de pouvoir (y compris dans l’organisation d’espaces autonomes de l’État, selon l’inspiration zapatiste) et de l’autre côté des appels pour intégrer l’espace politique. L’influence du FSM a été plus évidente pour ouvrir les institutions politiques. Sur la question du commerce et des revendications des pays du sud, il y a eu un effort concerté des réseaux d’intervenir dans ce débat à travers le FSM. Les campagnes pour mettre de l’avant des politiques économiques alternatives et de nouvelles relations nord-sud ont eu un impact sur la question du pouvoir et de la démocratie. Ce qui est une question de marché pour les pays riches est souvent une question de survie pour les pays pauvres. Ceux-ci ont fini par admettre qu’ils ne pouvaient négocier avec l’Europe et les Etats-Unis sans l’appui de la société civile organisée. Lors de la réunion de l’OMC à Cancun en 2003, une alliance de divers pays du sud (Kenya, Corée du Sud, Brésil, Inde), a bloqué le projet mis de l’avant par l’Union européenne et les Etats-Unis sur l’agriculture et la privatisation des services publics. Cela a été un succès en partie à cause des pressions et des mobilisations de la société civile un peu partout dans le monde.

Partis et mouvements : des liens à revoir

Sur un autre registre, le FSM a réussi à changer en partie au moins les rapports entre mouvements sociaux et partis politiques de gauche. Lors du quatrième Forum social en Inde en 2004, les mouvements sociaux qui luttaient alors contre le gouvernement d’ultra-droite du BJP se sont fortement mobilisés. Mais également, ils ont changé des choses au niveau des partis de gauche, généralement de tradition stalinienne, et qui considéraient généralement les mouvements comme leurs « fronts de masse ». Les mouvements sociaux indépendants ont acquis plus de force et d’influence, tout en concédant un espace important pour les partis de gauche. Des organisations dalits, féministes de gauche, écologistes, ont joué un rôle important. Selon le chercheur militant Achin Vanaik, « Mumbai annonce ce qui s’en vient en Inde dans le mouvement social ». Quelques mois après le FSM, la mobilisation des dalits a été un élément significatif dans la défaite électorale du BJP aux élections nationales.

Certes, le FSM insiste pour maintenir le focus sur la société civile et sur son autonomie par rapporta aux partis et à l’État. En réalité, les partis de gauche ne sont pas loin. Le PT au Brésil a joué un rôle important dans l’organisation du FSM à Porto Alegre. En Europe, il en est de même pour des partis comme le Partito Rifondazione Comunista, ou en Inde avec les trois principaux partis communistes. Selon Medha Patkar qui anime une vaste coalition de mouvements populaires, « le FSM traduit surtout le pouvoir populaire et l’intervention politique non-électorale. Ceux qui représentent un point de vue alternative sur le développement doivent élaborer davantage leur idéologie et leur stratégie et c’est pour cela que le FSM est important. »

Il faut noter l’importance qu’ont acquise dans les Forums des mouvements qui sont traditionnellement marginaux. Ce sont des mouvements qui s’investissent dans la définition d’alternatives plus larges, et plus seulement pour la défense d’intérêts particuliers. Ce sont des mouvements dont l’identité change et se politise parce qu’ils deviennent des acteurs critiques dans la société. Ils contestent le monopole du pouvoir y compris de ceux qui traditionnellement dominent la lutte pour la transformation comme les partis de gauche. Il est évident maintenant que des partis de gauche même puissants ne peuvent défendre le contrôle populaire et l’égalité politique contre le pouvoir économique corporatif, les appareils militaires ou les institutions bureaucratiques de l’État. Des mouvements se sont développés dans la société civile justement là où les partis de gauche ont échoué. Le FSM exprime la volonté de ces mouvements et de ces réseaux de se lier ensemble, de connecter l’universel et le particulier, et donc ce qui était dans le passé l’apanage des partis. Dans la notion traditionnelle du parti, le particulier devait être dominé par l’universel traduit par le programme du parti. Le respect du FSM pour la diversité et la pluralité est basé sur la reconnaissance du fait que ces luttes et ces mouvements sont une source de créativité, de vision et de pouvoir. Le respect pour l’autonomie des mouvements facilite les interconnections et demeure fondamental pour le FSM.

Démocratiser le FSM

Dans quelle mesure le FSM est-il à la hauteur de ses ambitions démocratiques ? Pour un de ses fondateurs, le chrétien de gauche Chico Whitaker, le FSM est un « laboratoire, une usine à idées, un incubateur dans lequel mijotent de nouvelles initiatives pour un autre monde ». Pas question donc de produire des déclarations, des programmes. Le FSM crée et nourrit des conditions pour une série d’actions interconnectées, autonomes. Les principes démocratiques qui l’animent doivent nourrir cette vision. Cependant, en apparence, le FSM fonctionne d’une manière traditionnelle. Il n’est pas un lieu de pouvoir, mais on y observe des luttes de pouvoir sur le contenu, la durée et le choix des orateurs qui sont perçus comme ceux établissant l’agenda du Forum. Mais les animateurs du Forum s’efforcent de faire en sorte que le Conseil international et les comités organisateurs jouent un rôle de facilitation dans le processus de consultation qui doit traverser les frontières habituelles entre nations et secteurs. En 2004 par exemple, la commission sur la méthodologie a élaboré le programme à travers un processus de consultations électroniques couplé à des rencontres bilatérales entre mouvements désirant travailler sur des axes communs. Ce processus est basé sur une démocratie participative telle que promue dans la Charte du FSM.

Et demain ?

Le FSM exprime un potentiel d’une approche démocratique construite sur des réseaux horizontaux de divers acteurs venant de la société civile. Il s’agit d’un processus à directions multiples par lequel la société civile progressiste résiste contre les structures de pouvoir autoritaires. Les institutions de pouvoir demeurent unifiées, mais la résistance vient de divers angles, qui s’ajustent là où le combat démocratique peut porter.

Éléments pour un bilan du FSM en 2005

Avec 155 000 participants provenant de 33 pays, le cinquième FSM a eu lieu dans un endroit spécialement construit à Porto Alegre. Au-delà de la logistique spectaculaire de l’événement, l’avenir du FSM était en question. Est ce que le FSM est en train de devenir un gigantesque Woodstock de gauche où Hugo Chavez prend la place de Mick Jagger ?!?

Le FSM constitue une expérience importante pour ceux qui y participent. Il permet aux mouvements et aux campagnes de mieux s’articuler, ce qui n’est pas nécessairement évident quand on arrive sur place et qu’il faut choisir parmi les activités innombrables qui sont proposées dans un programme de plus 50 pages ! Est ce que tout cela en vaut la peine ? Au-delà des rencontres intéressantes qui surviennent ici et là, est ce qu’il y a une réelle fertilisation mutuelle entre les mouvements et les luttes ? La question est d’autant plus importante qu’un nouveau paradoxe apparaît. D’une part le mouvement social a ces dernières années gagné en bonne partie la « bataille des idées ». Tout le monde y compris le Forum économique mondial (dit de « Davos ») reconnaît que les thèmes du FSM sont dominants : pauvreté, démocratie, environnement, etc. L’élite du monde entier demande à écouter Lula. Mais d’autre part, rien ne bouge au niveau du pouvoir. Tout en écoutant poliment Lula, le FMI et les autres gros joueurs du néolibéralisme lui imposent de rembourser la dette illégitime, ce qui l’empêche de mettre en œuvre les programmes sociaux pour lesquels il a été élu !

Autre dilemme, la démocratie. Pour le FSM, la démocratie n’est pas seulement ce quoi on aspire, mais ce qu’on veut mettre en place maintenant. En 2005, au lieu d’un programme « officiel », on a eu des « axes » organisés de manière autonome par les organisations participantes, à la suite d’une large « consulta » dont le but était de mettre ensemble les groupes voulant travailler sur des perspectives similaires. Si en principe tout cela est satisfaisant, en pratique, ce n’est pas évident. La prolifération des propositions rend l’environnement du FSM difficilement compréhensible. Au bout de la ligne toutefois, la majorité des participants ont semblé accepter de travailler en dehors d’un programme central. Les activités autorganisées ont créé une intéressante tapisserie d’idées sur toutes sortes de thèmes et sous un mode différent. Parallèlement, les mouvements sociaux se sont concertés. Les campagnes contre la guerre, contre l’OMC et la privatisation du secteur public ; le mouvement qui s’organise sur les changements climatiques, les paysans et les consommateurs qui agissent contre les OGM ; les femmes et leur marche mondiale de Sao Paulo à Bamako en passant par Casablanca et Barcelone. De cette façon, le FSM agit comme catalyseur des actions des collectivités plutôt que comme cadre embryonnaire d’une nouvelle force politique.

Wainwright est l’éditrice de « Red Pepper », une revue politique altermondialiste publiée à Londres

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