Le FSM V : Le mouvement citoyen mondial en pause

lundi 7 février 2005, par Dorval BRUNELLE

Les forums sociaux, et surtout les forums sociaux mondiaux, représentent sans doute l’un des évènements de grande envergure les plus innovateurs à avoir émergé au cours des dernières décennies. Parvenir à rassembler, durant six jours, en un même lieu, plus de 155 000 personnes autour d’un thème aussi ingrat que celui de la globalisation des marchés est une gageure qui ne serait venue à l’esprit de quiconque il y a cinq ans à peine.

Il ne faut donc pas se surprendre si, à côté des inévitables mésententes, brouilles et autres méprises entourant la planification et l’organisation logistique d’un évènement de cette ampleur, on assiste depuis peu à des tentatives de plus en plus fortes et délibérées de la part de groupes, de partis, d’organisations, voire de chefs d’État, en vue de mettre la main sur un tel capital symbolique dans le but de faire avancer leur propre cause. D’ailleurs, ces tentatives n’émanent pas seulement des mouvances alter et anti mondialiste, ou de leaders politiques, elles viennent aussi du rival du FSM, le Forum économique mondial, qui en était cette année à sa trente-cinquième édition (FEM XXXV). Ce sont peut-être tous ces défis et toutes ces sollicitations qui peuvent expliquer que le FSM V ait pu apparaître, en définitive, comme un retour sur soi du mouvement citoyen mondial qui cherche encore et toujours un sens et une direction à son existence et à son action. Dans les lignes qui suivent, cinq thèmes seront successivement abordés : (i) l’organisation de l’évènement ; (ii) les fissures au sein de la mouvance altermondialiste ; les déclinaisons, c’est-à-dire la convocation parallèle de huit autres forums tenus en même temps que le FSM ; (iv) l’enjeu politique et, enfin, (v) le rapport au FEM XXXV. La conclusion cherchera à dégager quelques pistes de réflexion sur l’avenir du FSM.

L’organisation de l’évènement

L’organisation de n’importe quel évènement de cette dimension pose à elle seule un défi de taille. Cette année, tournant de dos aux sites auxquels il avait recours par le passé sur les campus universitaires, le Comité organisateur a accaparé une bande de terre le long du lac Guaiba, au centre de Porto Alegre. Le site occupait 103 hectares et il s’étirait sur quatre kilomètres environ formant ce qui avait été baptisé un Territoire social mondial comprenant 500 locaux dont 205 tentes dites « bioconstructions » édifiées selon les normes écologiques en vigueur. À l’intérieur de ce territoire, on avait délimité onze espaces en enfilade distants les uns des autres de quelques centaines de mètres correspondant aux onze thèmes retenus , chaque espace logeant également des stands placés en location auprès d’organismes et d’organisations, ainsi que des aires de repos avec restauration-minute. Ces espaces étaient reliés les uns aux autres par un chemin le long duquel avait été installée une ribambelle de vendeurs ambulants. Cette disposition originale ne manquait pas de cachet, d’autant que chaque espace comprenait tout à la fois une ou deux grandes tentes pouvant contenir de 600 à 1000 places et plusieurs tentes plus petites de 200, 100 ou 50 places, une disposition qui devait permettre d’organiser divers types de rencontres et de réunions selon les besoins.

Cela dit, cette planification a quand même posé plusieurs problèmes liés aussi bien à l’inconfort des lieux causés soit par le bruit, soit par la chaleur, soit encore par les deux, qu’à la distance à parcourir d’un espace à l’autre. Sous plusieurs aspects, cette manifestation-ci ressemblait davantage à une foire qu’à un forum, essentiellement à cause de l’importance qu’ont semblé prendre les déambulations des participants le long du site et l’achalandage des petits boutiquiers en regard de l’assiduité parfois réduite qui prévalait à l’intérieur de tentes dressées sous un soleil de plomb.

Mais il ne faut sans doute pas trop se formaliser de cet état de chose pour deux raisons : la première est que certains intervenants dans les conférences et dans les ateliers ont répété mot à mot, ou tant s’en faut, ce qu’ils avaient dit il y a deux ans, en 2003 ; l’autre raison est que, comme le savent tous ceux qui ont fréquenté des conférences ou des congrès, il arrive plus souvent qu’autrement que l’essentiel des échanges et des réseautages se fassent dans les couloirs et les corridors, c’est-à-dire à l’extérieur des lieux prévus pour les présentations officielles.

Si on ne peut pas juger d’un évènement de cette ampleur portant sur des thèmes aussi disparates comme on le ferait d’un congrès de sociologues, d’un jamboree scout, d’une manifestation sportive ou d’un rallye politique, il n’en reste pas moins que le FSM V a été tout cela à la fois. En effet, la parenté avec le congrès repose sur une donnée statistique qui a vite fait le tour du territoire, une donnée selon laquelle 73% des participants auraient été d’une manière ou d’une autre rattachés aux universités. Ceci qui veut dire qu’environ les trois quarts des délégués étaient soit professeurs, chargés d’enseignement ou chercheurs, soit étudiants. Comme quoi, une des caractéristiques majeures du FSM conduirait à l’inscrire dans le prolongement d’une certaine transnationalisation alternative des missions et fonctions des universités, de leurs personnels et clientèles, ainsi qu’en témoignerait avec une certaine éloquence le fait que plusieurs d’entre eux ont profité du forum pour lancer leurs ouvrages et distribuer leurs écrits, mais aussi le fait que le format des présentations évoquait davantage ce qui se fait dans les universités et les colloques universitaires, que ce qui se pratique dans les milieux sociaux et les réunions populaires. De plus, si l’on tient compte des rôles et places occupés par le monde des médias dans les débats, les conférences et les ateliers, on voit alors que le FSM apparaît bel et bien comme un phénomène ou comme un processus intellectuel au sens le plus large du terme avant d’être un évènement militant au sens strict. Ce constat est intéressant en ce qu’il nous obligerait à nous poser deux questions : la première, celle de savoir quelle est la nature du rapport entre les deux univers intellectuel et militant ; et la seconde, celle de savoir si les intellectuels ont pris, prennent ou sont en voie de prendre le pas sur les militants. Ces deux questions sont d’autant plus pertinentes que, si tout militant est, par vocation, par nécessité ou par défaut un intellectuel, l’inverse n’est pas vrai. Or, si l’emprise du monde intellectuel sur le mouvement altermondialiste venait à se confirmer, nous aurions là une piste intéressante à explorer pour expliquer les réticences face à une implication politique plus grande de la part des organisateurs et autres délégués du FSM.

Par ailleurs, le campement jeunesse du FSM V avec ses 40 000 participants et leurs milliers de tentes évoquait bel et bien le jamboree scout, malgré tout ce qui pouvait l’en distinguer par ailleurs en termes de comportements, de valeurs ou d’objectifs. Enfin, les deux grandes manifestations d’ouverture et de fermeture, qui ont rassemblé plus de 200 000 personnes dans les rues de Porto Alegre, ainsi que les visites des deux chefs d’État, les présidents Lula du Brésil et Chavez du Venezuela, reflétaient une hybridité entre grandes manifestations sportives et rallyes politiques, encore que, dans le cas de la visite de Lula, comme nous le verrons, la grogne ait été au rendez-vous.

Les fissures internes et externes

Les tiraillements internes à l’intérieur d’une mouvance aussi vaste et polymorphe que l’est le FSM sont passablement occultes en ce sens qu’ils n’émergent pas souvent au grand jour dans les plénières, les ateliers ou les tables-rondes. Diversité oblige, les courants sociaux, idéologiques, politiques, culturels et religieux les plus divers sont de plus en plus nombreux et ils se contentent de se côtoyer, sans plus . On a de ceci une illustration assez révélatrice dans le fait que l’on rencontre désormais d’un lieu à un autre des défenseurs de positions opposées en matière d’avortement qui se contentent de distribuer leurs tracts aux passants. Dans d’autres cas, en matière de récupération politique du FSM surtout, les jeux se font en coulisses, voire au sein des instances décisionnelles, comme le Conseil international.

Cela dit, autant on pouvait être impressionné par la structure du programme et par son ambition, autant on ne pouvait pas ne pas être frappé par le rôle subordonné occupé par les questions liées au travail, à la précarité et à la surexploitation tout au long du déroulement du FSM V. Comment expliquer que ni l’emploi, ni le chômage, ni l’esclavage, ni le syndicalisme ni le salariat n’aient fait l’objet d’un thème à part ou d’un axe transversal ? En première analyse, il semble y avoir à ce sujet un véritable point aveugle chez les organisateurs de forums depuis quelques années, une situation qui s’est répétée encore cette fois-ci. Cependant, en deuxième analyse, il se pourrait qu’il s’agisse de tout autre chose et que, loin d’être le résultat d’une omission, cette mise à l’écart soit le résultat du tracé d’une ligne de partage nette et claire entre des questions et des enjeux qui reviendraient de droit en quelque sorte au mouvement syndical, qui tenait son propre quatrième Forum syndical mondial tout juste avant le FSM V, les 25 et 26 janvier, par opposition à toutes les autres questions qui seraient l’apanage d’autres organisations. En vertu d’un tel partage des tâches, il faudrait s’attendre à ce que le mouvement syndical assume l’entière responsabilité de tout ce qui touche de près ou de loin au travail et aux travailleurs, et que ces questions soient traitées dans son propre forum en dehors du FSM, ce qui n’est bien évidemment pas le cas, et ce qui ne devrait pas l’être non plus.

D’ailleurs, on pourrait aller jusqu’à questionner cette initiative qui a conduit à traiter dans deux forums séparés les questions syndicales et les questions sociales, une initiative qui risque d’opérer une bifurcation à l’intérieur du mouvement citoyen mondial qui le conduirait à prendre ses distances, non seulement vis-à-vis du mouvement ouvrier, mais également, et surtout peut-être, vis-à-vis de tout ce que ce mouvement a pu engranger en termes d’expérience historique au triple point de vue militant, politique et utopique. En effet, si le mouvement syndical a été, au niveau historique, le fer de lance de la mobilisation et le creuset au sein duquel ont été forgées les grandes utopies libératrices, et si, plus récemment, c’est-à-dire depuis la fin de la guerre froide, le mouvement syndical a su et a pu effectuer d’importants et de significatifs rapprochements avec d’autres organisations de la société civile, en revanche, à l’heure actuelle, les organisations de la société civile rassemblées dans la mouvance des FSM, semblent tenir le mouvement syndical à l’écart et prendre leur distance à son endroit. Et ce n’est pas l’idée de laisser se fondre les 1200 participants au quatrième Forum syndical mondial dans les activités du FSM V qui aura contribué à resserrer les liens entre les deux et ce, d’autant moins d’ailleurs dans le cas présent, que la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), en particulier, avait choisi de faire porter les débats et les discussions sur le contenu du récent rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les dimensions sociales de la mondialisation , une décision parfaitement légitime, mais qui n’en laissait pas moins en plan toutes ces questions liées au travail énumérées plus tôt.

Or, la question de l’insertion du mouvement syndical dans le mouvement citoyen se pose avec d’autant plus d’acuité et d’urgence dans le contexte actuel, que le premier est engagé dans un vaste processus de regroupement de ses forces au niveau mondial qui ne saurait laisser indifférent le mouvement citoyen mondial lui-même. En effet, lors de son dernier congrès quadriennal tenu en décembre 2004 à Myasaki, au Japon, la CISL a adopté une résolution fort innovatrice visant à terme la création d’une seule organisation syndicale internationale, en commençant par regrouper l’autre grande centrale internationale, la Confédération mondiale du travail (CMT) . Cette initiative aura des retombées fort intéressantes pour les syndicats affiliés partout dans le monde et, en particulier, pour les syndicats affiliés dans les Amériques, dans la mesure où les organisations régionales correspondantes, c’est-à-dire l’Organisation régionale interaméricaine du travail (ORIT) pour la CISL et la Confédération latino-américiane du travail (CLAT) pour la CMT, ne couvrent pas les mêmes aires ni ne jouissent de la même autonomie. Or, il va de soi qu’une restructuration de cette ampleur, pour assurer ses chances de succès, devrait se faire dans la plus grande transparence et bénéficier de l’appui des mouvements sociaux. Pour l’instant, on voit mal d’où viendraient les appuis et les supports si le mouvement citoyen n’est pas mis au fait de l’évolution en cours au sein du mouvement syndical.

Une justification polémique de la validité ou de la légitimité d’une telle distanciation opérée vis-à-vis du mouvement syndical mondial s’inspire des travaux et réflexions du tandem Hardt et Negri , pour qui le mouvement syndical inscrit encore et toujours sa réflexion et son action à l’intérieur d’un compromis fordiste qui, s’il était opérationnel et légitime tant que le système capitaliste opérait sous l’égide d’accumulation tel qu’il avait été mis en place dans le cadre et le contexte de l’après-guerre, n’a plus sa raison d’être au temps de la globalisation caractérisé par les délocalisations et l’émergence du travail atypique à grande échelle. À leur tour ces caractéristiques expliqueraient à la fois le déclin du syndicalisme et le plafonnement de son ascendant sur le mouvement citoyen mondial.

Les déclinaisons

On entend par « déclinaison », la multiplication des rassemblements et autres grandes réunions qui s’inspirent de la formule mise au point par le FSM, que ce soit au niveau géographique, dans d’autres pays et dans d’autres localités, ou encore au niveau sectoriel, voire au niveau thématique. En effet, la formule du FSM est désormais reprise un peu partout dans le monde, que ce soit au niveau continental, national ou local, par différents groupes, acteurs ou professionnels. Cependant, les déclinaisons dont il sera question maintenant ne renvoient pas à d’autres évènements semblables organisés ailleurs dans le monde, mais bien aux huit autres forums organisés en parallèle au FSM, que ce soit avant, pendant ou immédiatement après, une stratégie qui permet de bien montrer la parenté de vue et d’esprit entre le FSM et ces autres initiatives, d’une part, et qui vise à faciliter les échanges entre les participants à ces autres forums et les participants du FSM, d’autre part . Ce qu’il convient de noter en tout premier lieu à ce propos, c’est l’adjonction de trois nouvelles thématiques aux cinq qui en étaient, quant à elles, soit à leur quatrième soit à leur cinquième édition ; il s’agit de forums portant sur les migrations, la santé et, enfin, l’information et la communication . La tenue de ces forums parallèles représente une autre originalité du FSM, dont la formule apparaît de plus en plus comme une référence obligée pour faire avancer la réflexion, multiplier les échanges et préparer des pistes d’action. De plus, les déclinaisons en cours empruntent plusieurs voies et elles se constituent aussi bien autour de territoires, comme c’est le cas pour le bassin de l’Amazone, autour d’enjeux naguère encastrés dans l’économie nationale, comme c’est le cas pour la santé, l’information et les communications, voire autour d’enjeux reliés directement à la libéralisation des marchés à l’échelle mondiale, comme c’est le cas pour les migrations, qu’autour de professions politiques et administratives, comme c’est le cas pour les autorités locales, les parlementaires et les juges.

Pour sûr, ces initiatives et rapprochements contribuent fortement à asseoir et à étendre la crédibilité du FSM, encore que la question se pose de savoir en quoi et comment la multiplication d’évènements parallèles et d’angles d’approche qui se croisent et qui se superposent peut enrichir les uns les autres, faciliter les convergences et déboucher sur des pistes d’action à tout le moins articulées, au lieu de favoriser la dissonance, le chevauchement, ou, pire encore, les dédoublements et les conflits. Il serait alors hautement intéressant de prévoir un lieu où, en fin de FSM, les débats et autres pistes d’action avancées à l’intérieur de ces huit forums pourraient être acheminés auprès de tous participants pour, éventuellement, être intégrés à leurs propres agendas ou même à leurs propres pistes d’action.

Le rapport au politique

Le rapport au politique est étonnamment ambivalent au sein du FSM. En principe, ni les hommes ni les femmes politiques ne peuvent y agir en tant que représentants de leur parti ou de leur gouvernement, mais uniquement à titre individuel ; c’est ce qui explique que les stands loués et animés par des partis et des organisations politiques doivent été placés à l’extérieur du Territoire social mondial. Car les statuts et règlements du FSM lui interdisent de se compromettre en matière de politique mais, de fois en fois, malgré leurs beaux démentis, les organisateurs ouvrent grand les bras à certains hôtes de marque.

Cette fois-ci, le FSM en a reçu trois : le président Lula du Brésil, celui du Venezuela, ainsi que, Antônio Guterres, le président de l’Internationale socialiste (IS). Le président Lula en était à sa seconde, et sans doute dernière apparition , tandis que le président Chavez du Venezuela en était à sa seconde visite, mais à sa première apparition officielle, puisque tout avait été mis en oeuvre la fois précédente, en 2003, pour lui dénier l’accès au site même du forum, avec le résultat que le président avait dû se contenter de s’adresser à la foule depuis le balcon de son hôtel.

Comme il l’avait fait en 2003, lors du lancement de son projet « Faim zéro », le président Lula est de nouveau passé par le FSM, cette fois-ci pour lancer son « Appel global contre la faim et la pauvreté », appel qu’il devait répéter à Davos quelques jours plus tard. Comme la fois précédente, ce détour par Porto Alegre servait d’abord et avant tout à accroître la crédibilité du projet du président au-delà des frontières du Brésil en lui permettant de s’assurer une légitimité à l’échelle mondiale en s’adressant depuis la tribune du FSM. Quant au président Chavez, lui aussi est passé par Porto Alegre pour des raisons de crédibilité, encore que, dans son cas, il ne s’agissait pas de promouvoir un projet de réforme au niveau mondial, sinon de renforcer la légitimité de son projet de développement et de redistribution du revenu national auprès des démunis de son pays. Enfin, le passage du président de l’IS reflétait, à ses propres yeux en tout cas, ce qu’il a appelé « une articulation croissante entre les objectifs de l’IS et ceux des organisations non-gouvernementales ».

Cependant ces flottements vis-à-vis du politique de la part des organisateurs du FSM comporte un risque qui croît avec l’usage et qui peut entraîner une dérive vers des arbitrages de plus en plus difficile à négocier au fur et à mesure que la pratique se répandra de recourir au cas par cas. En effet, on ne voit pas bien comment, et au nom de quel principe, après avoir sanctionné la plus grande ouverture sur la diversité au niveau des participants, de leurs débats et pratiques, et après avoir accepté d’ouvrir leurs portes à certains hôtes politiques, les organisateurs du FSM pourraient émettre des réserves ou notifier des refus à des sollicitations à comparaître devant les foules rassemblées au forum qui leur viendraient d’horizons culturels, politiques et idéologiques différents, au nom d’un soi-disant désaccord qui ne serait ni culturel, ni politique, ni idéologique. Dans le cas présent, on voit bien que les accueils réservés au président Lula et à celui de l’IS sont le pur reflet d’affinités politiques et idéologiques, mais alors on ne comprend pas bien le retournement opéré en faveur du président Chavez. Dans de telles circonstances, au lieu de camper sur la corde raide d’un apolitisme de façade, il vaudrait sans doute beaucoup mieux, afin d’éviter les méprises tout autant que les déboires, d’afficher simplement ses couleurs, mais de le faire sans exclusive de manière à maintenir la plus grande ouverture sur une pluralité d’options partisanes tout autant que non partisanes sur la gauche de l’échiquier politique, histoire d’éviter les indésirables.

Pendant ce temps à Davos...

Pendant ce temps à Davos, du 26 au 30 janvier, le FEM XXXV se préparait à recevoir 25 chefs d’État et de gouvernement, 72 ministres et 2250 représentants des milieux d’affaires et du monde politique pour lesquels les organisateurs avaient préparé 213 sessions. Cette année le thème retenu était : « Assumer la responsabilité de choix difficiles ». Douze « choix difficiles » ont ainsi été proposés par le fondateur et organisateur de l’évènement, Klaus Schwab, à savoir ; (i) la pauvreté ; (ii) la Chine ; (iii) les mutations climatiques ; (iv) la globalisation équitable ; (v) l’Europe ; (vi) l’économie globale ; (vii) la gouvernance globale ; (viii) l’Islam ; (ix) le Moyen Orient ; (x) le leadership des États-Unis ; (xi) les armes de destruction massive ; et (xii) le commerce mondial. Les discussions menées lors du FEM devaient permettre de dégager six priorités d’action parmi les douze pour l’année 2005.

Faut-il voir dans ces choix un infléchissement majeur de la part des grands décideurs économiques et politiques qui auraient renoncé à la poursuite d’un capitalisme sans visage au profit d’un « capitalisme compassionnel », comme l’a suggéré A.C. Husson ? On peut en douter, surtout quand on rappelle que les trois questions les plus cruciales aux yeux des gens d’affaires n’avaient pas grand chose à voir avec celles qui avaient été soumises par le fondateur. La première portait sur le déficit commercial des États-Unis, sur la valeur du dollar et sur l’enjeu de son éventuelle dévaluation par rapport aux deux monnaies de référence, l’euro et le RMB chinois ; la seconde touchait à la politique défendue, aussi bien par le président Lula que par le président Chavez, au grand dam de Bil Gates, le patron de Microsoft, de recourir à des logiciels libres , et la troisième, enfin, concernait la course à la chefferie au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et ses retombées sur une éventuelle reprise des négociations au niveau multilatéral.

Nous ne nous attarderons pas sur le premier point. Par contre, concernant les logiciels libres, il convient de citer l’extrait suivant d’un article paru sur un site belge consacré au développement durable : « Les logiciels libres séduisent les grandes administrations étatiques et certaines grandes entreprises. Ainsi, le Venezuela de Chavez et le Brésil de Lula ont décidé de faire passer progressivement le parc informatique de leurs administrations à un environnement de logiciels libres pour briser les chaînes qui les lient aux grandes puissances, principalement les USA. De la même manière, des villes comme Munich, Vienne, Barcelone, et même Austin (Texas) avaient déjà opté, dès 2003, pour les logiciels libres. Au grand dam de Microsoft qui, voyant s’effriter comme cela de gros pans de marché, brade les prix de ses licences pour les indécis comme la ville de Paris ».

Concernant la troisième question qui devait retenir l’attention, il faut rappeler que Davos était également le siège d’une campagne électorale importante, celle que devaient se livrer les quatre candidats à la succession de Supachai Panitchpakdi à l’OMC . L’enjeu était de taille et les discussions devaient aller bon train à Davos pour trouver une issue aux blocages dans les négociations commerciales multilatérales et, surtout, pour éviter que la sixième Rencontre ministérielle de l’OMC qui doit avoir lieu à Hong Kong, à la fin de l’année 2005, ne répète l’échec de Cancun en 2003 et celui de Seattle en 1999.

Conclusion : où va le FSM ?

On a parfois tendance à perdre de vue que le FSM est né en réponse au FEM et qu’il s’est imposé au point de départ contre lui, c’est-à-dire contre une gestion néo libérale et mercantile des biens publics et du bien commun en général. Or, après cinq années de vie parallèle, la question se pose de savoir si le FSM n’a pas perdu la mémoire de ses origines. Autant la coprésence du FEM apparaissait quasi obsessionnelle la première année, au point où les organisateurs avaient cru indispensable d’établir une liaison publique constante durant le forum permettant de jeter un pont entre les manifestants en place à Davos contre la tenue du FEM et les participants au FSM, autant les organisateurs semblent aujourd’hui affectés d’amnésie dans la mesure où plus rien, ou presque, ni dans le discours ni dans la posture n’évoque l’existence du rival d’outre Atlantique. Cette carence couvre-t-elle le rapprochement objectif qui se serait produit entre les deux, non seulement au niveau rhétorique, mais au niveau de certains participants bien en vue également qui transitent en toute quiétude de l’un à l’autre ? Ou implique-t-elle tout autre chose qui serait, par exemple, une autonomisation plus grande de la part du FSM, elle même le reflet de sa maturation organisationnelle et programmatique ? S’il fallait retenir la seconde hypothèse, qu’il y ait un FEM ou pas, cela n’aurait plus grande importance, puisque le mouvement citoyen mondial serait bel et bien placé sur les rails et en passe de définir ses propres lignes d’action.

On peut en douter, car au delà de l’endogénéisation du discours critique et, plus précisément, du discours altermondialiste opérée par les promoteurs du FEM cette année, une endogénéisation, en passant, qui reflète on ne peut mieux l’empire du discours du FSM sur celui du FEM, il n’en reste pas moins que le FSM, s’il a bel et bien gagné une légitimité propre, semble être placé à la croisée des chemins. La situation est d’autant plus délicate que le FSM et sa mouvance font désormais l’objet de critiques de plus en plus fortes issues de rassemblements et de mouvements rivaux qui dénoncent à la fois son apolitisme militant et son pluralisme de façade.

Pour le moment, les choses ne vont pas très loin , mais il n’en demeure pas moins que, si le FSM peut se payer le luxe d’une courte pause, il ne faudrait pas qu’il cède à la tentation de l’étirer trop longtemps ni à celle de remettre à plus tard des questionnements déterminants sur son propre avenir et sur le rôle qu’il entend jouer dans la défense et la promotion d’un mouvement citoyen mondial capable de mettre en oeuvre le mot d’ordre du FSM et d’ouvrir de nouvelles perspectives sur d’autres mondes possibles. À l’heure actuelle, cette mise en oeuvre est assurée par l’Assemblée des mouvements sociaux qui adopte une Déclaration finale à laquelle on adjoint des lignes et des pistes d’action pour l’année en cours, mais les rôle et place de cette assemblée sont, tout compte fait, passablement informels. En attendant, la double décision du CI de régionaliser le FSM en 2006 et de fixer à 2007 la tenue du prochain FSM en Afrique apparaît comme un choix prudent qui pourrait permettre de reprendre les discussions à plusieurs niveaux et dans plusieurs lieux en parallèle l’an prochain, avant de les porter au niveau mondial l’année subséquente, dans un cadre renouvelé imposant de nouveaux défis, non seulement d’ordre organisationnel, mais surtout des défis d’ordre théorique et politique.


Dorval Brunelle, Directeur de l’Observatoire des Amériques, CEIM/UQAM

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