Opinion

Le Canada facilite un accord de libre-échange entre les États-Unis et la Colombie

vendredi 27 juin 2008, par Pablo Heidrich

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Le gouvernement canadien a annoncé le 7 juin que les négociations avec la Colombie ont débouché sur une entente de libre-échange. Le texte de cet accord doit maintenant être soumis au parlement de chacun des pays pour ratification. Les avantages comprendraient un meilleur accès des produits agricoles et miniers canadiens en Colombie, ainsi qu’une plus grande protection juridique pour les entreprises canadiennes qui investissent dans ce pays. Ce qui étonne, c’est que les avantages pour la Colombie seraient relativement minimes et concentrés dans les secteurs des fleurs et du textile, car 80 % des produits colombiens vendus au Canada sont exempts de droits. Certains chapitres prévoient la coopération du Canada pour des questions liées au travail et à l’environnement et fournissent des garanties restreintes en ce qui concerne le respect des normes internationales.

Les discussions des parlementaires, des gens d’affaires, des syndicalistes et d’autres groupes ont surtout été centrées sur l’impact qu’aurait cette entente sur les droits de la personne en Colombie. Ces débats font ressortir qu’il est difficile de montrer du doigt un pays, la Colombie, lorsque le Canada fait affaire avec d’autres États qui ont un bilan douteux dans ce domaine. Mais ces échanges sur les droits de la personne et les accords de libre-échange semblent toutefois occulter une question évidente, à savoir pourquoi la Colombie concéderait-elle au Canada tant d’avantages économiques et accepterait, du moins en apparence, si peu en retour.

Devrions-nous même nous en préoccuper ? Après tout, les entreprises canadiennes, les agriculteurs et les travailleurs canadiens ne profiteront-ils pas d’un tel accord ? Jusqu’à ce que les concurrents américains se voient accorder des conditions semblables ou meilleures avec une éventuelle entente entre les États-Unis et la Colombie, mais qui est pour le moment bloquée par le Congrès américain. Mis à part les retombées économiques, ces négociations devraient à tout le moins soulever chez les Canadiens des questions sur les liens entre les échanges commerciaux, la démocratie et les droits de la personne dans l’ensemble de l’Amérique latine.

Se pourrait-il qu’il y ait une autre stratégie, plus profonde et plus troublante, et dont les parlementaires et le grand public ignoreraient l’existence ? Se pourrait-il que le Canada soit manipulé dans un manège politique dont les enjeux sont beaucoup plus considérables ?

Si on examine la proposition colombienne d’importer en franchise du blé, de l’orge, de la potasse et d’autres produits, en plus d’équipements miniers et de télécommunications, on constate immédiatement que le Canada et les États-Unis sont les deux principaux concurrents qui se disputent le marché colombien pour ces produits. On se souviendra également de la récente opposition du Congrès des États-Unis à un accord de libre-échange entre les États-Unis et la Colombie. Si la Colombie semble préférer le Canada aux États-Unis dans ses échanges commerciaux, il y aura probablement de la part des producteurs et manufacturiers américains une réaction, puisque la plupart d’entre eux seront désavantagés par des tarifs supérieurs de 15 à 25 %. Autrement dit, la Colombie propose au Canada une entente parce qu’elle souhaite que le Congrès américain réexamine son opposition actuelle au projet d’accord de libre-échange.

En y regardant de plus près, on peut se demander pourquoi le Canada a vraiment besoin de signer un accord dont la plus grande promesse consiste à réduire des tarifs sur des produits dont les prix atteignent des records sur les marchés internationaux, et qui rapportent des profits énormes aux producteurs. De toute manière, la Colombie est susceptible d’abolir les tarifs à l’importation de denrées alimentaires en provenance de tous les pays dans le but de contrer l’inflation locale. En outre, la Colombie achète à peine plus de 0,1 % de nos exportations, et reçoit un pourcentage encore moindre de nos investissements à l’étranger. Si nous souhaitons vraiment tisser des liens plus étroits avec l’Amérique latine, ne devrions-nous pas nous tourner vers nos plus importants partenaires sud-américains en commerce et en investissements, comme le Brésil et l’Argentine, plutôt que vers un pays de moindre importance comme la Colombie ?

On peut également se demander si la signature de cette entente contribuera vraiment à l’atteinte de l’objectif du Canada d’améliorer nos rapports sur le plan politique et en matière de sécurité en Amérique latine. Le gouvernement colombien est un des plus isolés sur le plan politique de toute la région, et ce, pour une simple et bonne raison : ses voisins sont très préoccupés par le bilan catastrophique de la Colombie à l’égard des droits de la personne, des liens prouvés entre certains parlementaires et des groupes paramilitaires, et ses politiques en matière de sécurité, surtout après que la Colombie eut récemment effectué des bombardements en Équateur, un État voisin bien plus petit. C’est pour toutes ces raisons que le reste de l’Amérique latine entretient des doutes sérieux sur l’engagement démocratique de la Colombie.

Puisque cet accord de libre-échange ne constitue pas un moyen efficace de promouvoir nos intérêts économiques et nos objectifs politiques en Amérique latine, il importe de se poser la question suivante : pourquoi, au fond, l’envisageons-nous ? Il ressort des débats publics sur le sujet dans les médias et au parlement que le gouvernement colombien a une vision claire et une stratégie bien arrêtée.

En Colombie, la stratégie officiellement énoncée est que de généreuses conditions préférentielles accordées au Canada en vertu de l’entente feront en sorte que les concurrents américains supplantés exerceront des pressions sur le Congrès et exigeront qu’il réexamine la décision de refuser de signer une entente de libre-échange avec la Colombie. En outre, à cause de la réputation du Canada comme nation sensible aux droits de la personne et aux questions environnementales, la plupart des élus démocrates américains trouveront difficile de continuer à s’opposer à un accord avec la Colombie. Et surtout, un tel accord entre la Colombie et les États-Unis est nécessaire pour justifier et reconduire l’aide militaire actuellement accordée au gouvernement colombien. Jusqu’à présent, cette aide atteint quatre milliards de dollars.

Voilà donc le rapport entre les droits de la personne et un accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie. En plus de voir aux intérêts d’électeurs vivant dans des circonscriptions tournées vers l’exportation, ainsi qu’à ceux des compagnies minières et de télécommunications qui contribuent généreusement aux caisses électorales, le gouvernement et les partis d’opposition doivent examiner plus soigneusement le rôle véritable que le Canada joue à son insu dans la sécurité et la prospérité de l’Amérique latine. C’est un devoir, tant pour nous qu’envers nos voisins d’Amérique latine, de jouer un rôle plus influent que de simplement renforcer l’hégémonie militaire et économique des États-Unis dans cette région.


Pablo Heidrich est chercheur principal à l’Institut Nord-Sud (www.nsi-ins.ca) dans le domaine des échanges commerciaux et du développement.

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