Élections 2006

Le Canada en mal d’une « pétrodiplomatie »

lundi 2 janvier 2006, par Pierre BEAUDET

Récemment, le ministre du commerce extérieur du Canada Jim Peterson a évoqué la possibilité pour le Canada d’augmenter ses exportations pétrolières vers l’Asie. La question a été soulevée dans le cadre des tensions commerciales croissantes entre le Canada et les Etats-Unis où sont présentement orientées 95% de nos exportations de pétrole.

Les nouveaux enjeux pétroliers

Le pétrole qui est une ressource non-renouvelable a été sans contredit au coeur de la croissance économique des 50 dernières années. Grâce aux ressources abondantes et à très bon marché provenant des quatre coins du monde, le développement industriel a été le moteur des « trente glorieuses » après la deuxième guerre mondiale et reste encore extrêmement important dans le monde actuel « globalisé ». Le contrôle de ces ressources et des voies d’approvisionnement qui les transportent vers les pays consommateurs est donc une priorité pour les grandes puissances, en particulier pour LA grande puissance, les Etats-Unis. Depuis déjà plusieurs décennies, ceux-ci consomment davantage de pétrole qu’ils n’en produisent. La production locale qui fournit à peine 40% du marché stagne, d’où les débats acrimonieux sur l’exploitation potentielle des ressources répertoriées dans des zones sensibles comme les réserves naturelles en Alaska. Néanmoins pour les Etats-Unis, la question-clé est d’assurer les approvisionnements de l’extérieur dans un environnement mondial de plus en plus compétitif. Au rythme où vont les développements économiques actuels, les réserves actuelles devraient s’épuiser d’ici à cinquantaine d’années (ces chiffres sont contestés et contestables). De gros consommateurs nouveaux sont sur la scène, principalement la Chine (25% de la consommation mondiale). Sans simplifier les choses, les Etats-Unis cherchent à consolider leur emprise sur des régions comme le Moyen-Orient et l’Asie centrale où une grande partie des ressources disponibles est concentrée. Selon la journaliste torontoise Linda McQuaig (« It’s the crude dude. War, big oil and the fight for the planet », 2004), la guerre contre l’Irak était reliée étroitement à cette question pétrolière. Non seulement les Etats-Unis veulent le pétrole irakien (et saoudien) pour eux, mais surtout, ils ne veulent pas que leurs principaux compétiteurs (Union européenne, Russie, Chine) soient en mesure de transiger directement avec les pays producteurs.

Le Canada superpuissance pétrolière

Il est parfois étonnant de constater que le débat sur les ressources pétrolières inclut rarement le Canada. En réalité, le Canada est immédiatement derrière l’Arabie saoudite pour la quantité des ressources qu’il abrite (178,5 milliards de barils, soit 14% du total). C’est énorme, même en tenant compte que la majeure partie de ces réserves est dans les sables bitumineux de l’Alberta (le pétrole du Golfe est beaucoup moins cher). En 2004, le Canada a produit 2,6 millions de barils par jour, ce qui le met au huitième rang des producteurs mondiaux. Et d’après les estimés actuels, cette production pourrait augmenter à 3,9 millions de barils par jour d’ici 2015. Selon les recherches de l’OPEP, le Canada est le seul producteur dans le monde qui pourrait quadrupler sa production d’ici 25 ans. En 2004, les revenus produits par les installations pétrolières atteignaient déjà 9,7 milliards de dollars et cette année, compte tenu des fortes augmentations de prix, cela pourrait dépasser 15 milliards.

Tout américain

Présentement, nos exportations de pétrole sont destinées à 99% au marché américain (1,6 million de barils par jour en 2004). 16% des importations pétrolières des Etats-Unis proviennent du Canada, ce qui en fait la plus importante source d’approvisionnement externe (le Venezuela est le deuxième avec 12% du total). La majeure partie du pétrole canadien exporté aux Etats-Unis provient d’Alberta et de ses sables bitumineux. La croissance de la production du côté de l’Atlantique (au large des côtes de Terre-Neuve) est un autre facteur qui attire l’attention de l’administration américaine. Selon Robert E. Ebel du Center for Strategic and International Studies de Washington (un influent « think-tank » américain), les Etats-Unis prennent pour acquis que cette situation va perdurer. « Nous savons que le Canada va toujours nous envoyer le maximum de sa production » a-t-il affirmé lors d’un colloque récent organisé par l’Observatoire international de géopolitique de l’UQÀM. Le sénateur Orrin Hatch représentant l’État d’Utah (qui est le voisin de l’Alberta), estime pour sa part que la production pétrolière dans les sables bitumineux canadiens est « stratégique » pour les États-Unis : « Nous avons la chance d’être voisin d’une des plus grandes nations productrices de pétrole au monde. Dans l’Utah, 25% de notre consommation est approvisionnée par l’Alberta. La proximité facilite notre relation avec eux ».

Négocier ou rester là ?

En évoquant la possibilité d’une diversification des exportations pétrolières canadiennes vers d’autres cieux, le Ministre Peterson a dit plus haut ce que beaucoup pensent plus bas. Actuellement, la guéguerre commerciale s’aggrave entre le Canada et les Etats-Unis. Ceux-ci refusent de respecter les clauses de l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord (ALÉNA) en pénalisant lourdement les producteurs de bois et de viande canadiens. Gordon Ritchie, un des principaux architectes canadiens de l’ALÉNA, estime que le temps des belles paroles est terminé et qu’il faut envisager d’abandonner cet accord de libre-échange qui est selon lui à sens unique. Un ton dramatique a également été utilisé également par le Premier Ministre Martin lors du Sommet des Amériques en Argentine en novembre dernier. À Washington cependant, rien ne semble bouger. Entre-temps, les tensions s’aggravent entre les Etats-Unis et des pays comme le Venezuela et l’Iran, deux autres gros producteurs de pétrole. Or selon la plupart des observateurs, le « problème » du Président Bush avec les gouvernements récalcitrants a probablement plus affaire au pétrole qu’avec le « terrorisme » et la « démocratie ». On pourrait penser naturellement que pour ses propres intérêts, le Canada devrait se concerter avec d’autres pays dont les ressources sont convoitées par les Etats-Unis. Mais tel n’est pas le cas. D’une part, les producteurs pétroliers canadiens privés, qui sont en bonne partie des multinationales américaines et étrangères, ne veulent rien savoir d’une « pétrodiplomatie » canadienne active. Pierre Alvarez qui préside l’Association canadienne des producteurs pétroliers, le dit clairement, « le gouvernement n’a pas à se mêler des marchés pétroliers ». D’autre part à Ottawa, le gouvernement libéral sortant est plutôt ambigu. Bien que l’on entende la nécessité de réaffirmer la souveraineté canadienne, on voit d’un autre côté un rapprochement avec Washington sur plusieurs dossiers comme la dite « lutte contre le terrorisme » qui masque les ambitions hégémoniques de George W. Bush. Dans l’hypothèse où Stephen Harper parvienne au pouvoir, le rapprochement avec les Etats-Unis pourrait sans doute s’accélérer. Dans un tel cas, il faudrait oublier l’idée que le Canada puisse utiliser davantage ces ressources comme moyen de défendre sa souveraineté.

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