Le Canada doit continuer d’aider les Palestiniens

mardi 21 février 2006, par Pierre BEAUDET

Selon le Président palestinien Mahmoud Abbas, la situation en Cisjordanie et à Gaza pourrait se détériorer gravement si les menaces de couper les vivres à la se concrétisent. Déjà le gouvernement israélien a confisqué des millions de dollars dus aux Palestiniens sous forme de remises de taxes. Les Etats-Unis réclament $50 millions de l’Autorité nationale palestinienne, soit le dernier versement avant les élections qui ont donné la majorité au Hamas en janvier dernier. Par contre, l’Europe a une attitude plus prudente. La Suède a annoncé sa volonté d’augmenter son aide en vue des mesures israéliennes. La Russie a invité à Moscou les chefs du Hamas pour entamer le dialogue. Autre relève en vue : la Ligue Arabe qui demande à ces membres de fournir les 55 $ million par mois retenus par le nouveau gouvernement de Ehud Olmert à même les fonds dûs à l’autorité palestinienne.

Aide et pauvreté

Même Paul Wolfowitz, le Président de la Banque mondiale, réputé pour être un proche de George W. Bush, vient de déclarer que l’aide devait continuer. C’est une déclaration importante, compte tenu du fait que la Banque préside le comité des principaux donateurs et contrôle un budget d’environ $1 milliard par année (qui provient surtout de l’Union européenne) et dont l’essentiel est canalisé vers l’Autorité palestinienne (AP) pour couvrir les besoins essentiels. Depuis 2000, l’économie palestinienne est en chute libre. Le PIB est de 30% inférieur à ce qu’il était en 1999. Selon l’Agence canadienne de développement international (ACDI), plus des deux tiers des Palestiniens disposent de moins de 2 $ par jour pour vivre : « par suite de la fermeture des frontières entre Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza, le taux de chômage dépasse les 50 %. Plus de 500 000 enfants n’ont plus accès à l’école sur une base régulière ». Par ailleurs, une étude financée par l’Agence américaine pour le développement international (USAID) révèle que la malnutrition et l’anémie chez les enfants palestiniens ont augmenté pour atteindre des niveaux généralement associés aux situations d’urgence en Afrique subsaharienne. Entre-temps, le budget de l’AP est déficitaire de $800 millions (chiffres de 2005).

Après les élections

Presque tout le monde y compris les leaders de Hamas ont été surpris par l’ampleur de la victoire des islamistes lors des élections de janvier qui selon les observateurs internationaux sur place ont été réellement libres et démocratiques. De toute évidence, personne n’avait vu venir un tel rejet de l’AP et de son leadership. Selon les ONG palestiniennes, c’est bien de cela qu’il s’agit. « Ce vote était un vote pour des changements de gouvernance et pour le respect des droits du peuple palestinien. Nous voulons être traités comme tous les autres peuples en respect de la loi internationale et des résolutions de l’ONU » ont déclaré les ONG regroupés au sein de la coalition OPGAI (Occupied Palestine and Syrian Golan Heights Advocacy Initiative). Pour le docteur Elias Sarraj qui est une des personnalités démocratiques et laique les plus connues de Gaza, « la vie continue. Hamas est un mouvement palestinien. Sa direction est consciente du fait que le gouvernement palestinien doit représenter tous les Palestiniens et s’ouvrir au dialogue avec la communauté internationale ». Les démocrates et plusieurs secteurs de l’opinion palestinienne qui dans le passé se sont opposés à Hamas affirment qu’il faut respecter le choix des gens tout en reconnaissant le fait que c’est la corruption du précédent gouvernement qui explique en bonne partie le vote, et non un rejet de la part des Palestiniens du processus de paix.

Deux poids deux mesures ?

Par ailleurs, les Palestiniens estiment que l’échec de la paix est la conséquence de l’intransigeance israélienne aperçue très tôt par rapport aux objectifs évoqués par Oslo, à savoir la mise en place d’un État palestinien souverain sur l’ensemble des territoires occupés depuis 1967. Par exemple, la construction et l’élargissement des colonies de peuplement se sont accélérées dès les premières années après Oslo, alors que dans l’esprit de cet accord, ces pratiques devaient cesser pour favoriser le processus de paix. Les Palestiniens s’insurgent encore plus de la menace de sanctions de la communauté internationale contre leur gouvernement nouvellement élu du fait que ces actions inacceptables du gouvernement israélien n’ont jamais été sanctionnées. En dépit des résolutions de l’ONU condamnant le Mur de l’apartheid et d’autres exactions commises comme les exécutions extrajudiciaires et la mort de beaucoup de civils palestiniens, le gouvernement d’Ariel Sharon n’a pas été inquiété. Plusieurs des partis qui ont fait partie des divers gouvernements israéliens depuis Olso sont de fervents avocats d’une politique d’expulsion des Palestiniens (dite de « déplacement ») et ne se gênent pas pour dire que l’accord d’Oslo était une « trahison ». Lors du retrait unilatéral de Gaza, un ministre et proche conseiller d’Ariel Sharon a affirmé publiquement que cette manœuvre « mettait un point final au processus de paix » et Israël pourrait continuer de coloniser en paix la Cisjordanie. Beaucoup de Palestiniens se demandent pourquoi ce qui est acceptable pour les uns, c’est-à-dire le rejet du processus de paix, devient inacceptable pour les autres.

Il faut continuer d’être sur place

Dans les prochaines semaines, le nouveau gouvernement dirigé par Hamas sera mis en place. Il est probable que ce gouvernement prenne la forme d’une coalition nationale impliquant plusieurs secteurs de l’opinion palestinienne. Il est probable également qu’Hamas s’engage à continuer la trêve décrétée par le mouvement islamiste l’an dernier et qui est la principale explication, selon la police israélienne, de l’importante diminution des opérations militaires palestiniennes en Israël. Il est probable enfin qu’Hamas s’engage dans une période d’introspection pour remettre en question certains des principes sur lesquels le mouvement s’était érigé. Il faut l’encourager en ce sens et non empirer la situation. Entre-temps, Hamas tentera de gouverner avec les moyens du bord. Dans ce contexte, il serait mal avisé pour le gouvernement canadien de procéder à un retrait ou à un gel de l’aide destiné à l’Autorité nationale et au peuple palestinien. Dans les mots de l’ACDI, cette assistance vise « à créer un environnement propice à la paix et au développement. Le Canada est favorable à la vision de deux États, Israël et la Palestine, coexistant à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, et d’un règlement pacifique du conflit actuel par voie de négociation. L’aide au développement, qui contribue à réaliser cette vision, est un élément vital de la politique canadienne concernant le Moyen-Orient ».

Encore plus aujourd’hui qu’hier, ces objectifs demeurent valables et exigent de maintenir l’engagement, d’autant plus que le programme d’aide canadien répond à des besoins essentiels comme l’aide aux communautés réfugiées, ainsi qu’à de l’assistance technique destinée à améliorer le fonctionnement des institutions palestiniennes. Le budget de tout cela reste modeste (environ $13 millions par année), mais témoigne d’une volonté de contribuer à la recherche de solutions et de la paix. Comme plusieurs États européens, le Canada doit continuer et éviter de se subordonner aux impératifs à court terme de la politique américaine et israélienne. Il doit accompagner les Palestiniens et les Israéliens dans la quête d’une véritable solution à long terme basée sur les résolutions de l’ONU.

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