Le Brésil un an plus tard

mardi 13 avril 2004, par Pierre BEAUDET

Au début de 2003, Lula avait promis la grande transformation (la « mudança »). Plus concrètement, le gouvernement devait remettre les priorités à la bonne place : réforme agraire, lutte contre la pauvreté, création d’emplois, modernisation et démocratisation de la vie politique, virage pro-environnemental, etc. Sans oublier une nouvelle politique extérieure tournée sur l’Amérique latine, essentiellement. Un an plus tard, le bilan est mitigé.

On ne peut pas dire honnêtement qu’aucun progrès n’a été réalisé. C’est plus évident en matière de politique extérieure : Lula a joué un grand rôle dans le report de la ZLÉA et même de l’accord proposé par l’OMC. Sur le terrain agraire, le ministère du développement rural a facilité le travail du MST et d’autres mouvements paysans, qui ont effectivement avancé sur le terrain.

On ne peut pas dire non plus que tout va bien. Au lieu des 10 millions d’emplois annoncés, il y a un million de chômeurs de plus. Les villes, mêmes celles du Parti des travailleurs (PT), manquent de fonds pour réaliser plusieurs projets. Les réformes politiques sont ambiguës dans un contexte où certaines « histoires » de mauvaise gestion égratignent la réputation du PT comme un parti droit et éthique. Même les plus modérés et les plus proches de Lula se demandent pourquoi le gouvernement maintient une politique macro-économique ultra-orthodoxe, qui se traduit par des taux d’intérêts astronomiques (40 à 60% pour le crédit aux consommateurs et aux entreprises) et un surplus budgétaire qui découle de la stratégie d’austérité commandée par le ministre des Finances Palucci.

La seule explication logique à cette question est la nécessité d’éviter des manœuvres spéculatives contre la monnaie brésilienne (qui pourraient provoquer le retour de l’hyperinflation). On invoque aussi le carcan financier imposé par le FMI et les banques internationales et les optimistes affirment que tout cela s’estompera avec le temps et que, bien avant les prochaines élections présidentielles de 2004, Lula aura imposé un virage dans le sens de politiques keynésiennes et rompu avec la logique monétariste et financière qui prévaut actuellement.

Les pessimistes - et ils sont nombreux - disent cependant que la politique actuelle cause de gros dommages, brise la confiance des mouvements sociaux, fait l’affaire des banques et du secteur agro-industriel et marque une rupture avec tout ce pourquoi le PT s’est battu depuis sa fondation. On questionne aussi (du côté des mouvements surtout) la volonté de changer la culture politique, de gouverner « autrement » puisque dans bien des cas, des réformes qu’on annonçait sont remises à plus tard, notamment les mécanismes de « budget participatif » (qui restent assez confinés dans des endroits comme Porto Alegre).

Certes, malgré toutes les réticences, la grande majorité des militants des mouvements sociaux restent dans la grande alliance animée par le PT, en partie parce qu’il n’y a pas vraiment d’alternative, en partie parce qu’on espère encore redresser la situation en capitalisant sur certains acquis et en misant aussi sur une vague de contestation ailleurs en Amérique du Sud qui minerait ou affaiblirait le néolibéralisme.

Le prochain test en tout cas sera les élections municipales d’octobre prochain où le PT entend marquer des gains tout en consolidant les villes où il est au pouvoir. La bataille n’est pas gagnée d’avance, la droite travaille dur pour reconstituer ses alliances. Les grands médias, le monde patronal, les élites en général, restent violemment anti-PT, en dépit du fait que le gouvernement Lula n’a pas brisé la logique néolibérale.

Cette droite profondément réactionnaire (qui commémore avec un brin de nostalgie le 40e anniversaire du coup d’État de 1964 !) mise aussi sur un retour « à la normale » sur le continent. Elle compte comme toujours sur Washington et espère le renversement d’Hugo Chavez et la mise à l’écart des leaders populistes et de gauche ailleurs sur le continent.

De façon générale, on peut conclure de tout cela que les principales batailles restent à venir au Brésil. Le projet du PT, encore fragile et affaibli, doit être « brisé » du point de vue de l’élite brésilienne et du point de vue de l’impérialisme. Le projet du PT doit être remis sur ses rails, du point de vue des mouvements sociaux et de la majorité de la base du PT. Entre ces options s’entrechoquent de terribles et gigantesques luttes.


Pierre Beaudet est directeur général d’Alternatives

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