Journal des Alternatives

Le Brésil au bord de l’abîme. Bolsonaro et le retour du fascisme

Martín Mosquera, 11 janvier 2019

Article d’abord publié sur le site de Contretemps, en portugais sur le site de Movimento et en espagnol sur le site de Viento Sur

Le fascisme s’est imposé électoralement au Brésil, le géant latino-américain, la septième économie mondiale. Il s’agit donc d’une commotion de portée internationale et, probablement, d’une inflexion dans l’histoire brésilienne et régionale. La dynamique politique inaugurée par les résultats électoraux a libéré une grande vague de violence sociale et politique qui a produit une explosion surprenante d’attentats et d’agressions contre des personnes LGTBI, des femmes, des pauvres, des Noirs et des sympathisants du PT, de la part de partisans de Bolsonaro. Comme l’a relevé Maud Chirio, spécialiste de l’histoire du Brésil, « nous avons assisté en direct à la fascisation du Brésil ».

Il est important de faire montre de rigueur et de ne pas utiliser à la légère le terme fascisme. Il ne s’agit pas d’un synonyme de « capitalisme autoritaire », pas plus que d’un qualificatif approprié pour caractériser une quelconque dictature militaire ou un régime bonapartiste répressif.

Les qualifications et les définitions dans le domaine de la théorie sociale ont toujours un caractère approximatif, provisoire, et une certaine dose d’arbitraire. Nous ne pouvons plus penser, à la différence des pères fondateurs du marxisme, que les catégories d’analyse avec lesquelles nous travaillons (bonapartisme, fascisme, populisme, révolution, classes) sont pourvues d’une délimitation et d’une précision scientifiques. Cela n’ôte rien à l’exigence de rigueur dans le débat qui ne saurait être ni trivial, ni technique, ni purement terminologique. De la caractérisation de notre ennemi découle notre politique. À la croisée des chemins, aujourd’hui, l’enjeu est la possibilité d’éviter une défaite historique des classes populaires (qui est bien plus qu’une simple défaite électorale).

L’impact de toute commotion majeure de la lutte de classes a de tout temps modelé, en bonne part, les débats stratégiques dans la gauche au niveau international. C’est par le bilan qu’il tirait de l’expérience chilienne de l’Unité populaire, par exemple, que Berlinguer a défendu en Italie la nécessité d’un compromis historique du PCI avec les forces de la bourgeoisie, comme solution pour projeter dans la durée la question du pouvoir (en obtenant des majorités électorales écrasantes qui ne pouvaient résulter que d’accords avec les secteurs « progressistes » des partis traditionnels). D’une certaine façon, tous les problèmes stratégiques de la période se condensent aujourd’hui dans « l’instant d’un danger » : le bilan du PT et celui du « cycle progressiste » latino-américain, les traits de plus en plus autoritaires du capitalisme en crise, la possibilité d’émergence d’une nouvelle gauche « post-progressiste » et le rôle du nouveau cycle de luttes féministes.

L’énigme théorique du fascisme

La victoire de Bolsonaro a forcé de façon explosive à prendre à bras le corps le débat sur la nature du phénomène. S’agit-il effectivement d’une forme contemporaine de fascisme ? Peut-on l’assimiler aux expériences des années 1930 ? S’agit-il du chapitre latino-américain d’un durcissement autoritaire global qui s’affirme comme tendance propre à la restructuration capitaliste en cours ? La montée de l’extrême droite dans la totalité du monde occidental nous oblige à placer de nouveau au centre de la discussion marxise l’étude des nouvelles droites radicales. « L’histoire du fascisme – affirmait Ernest Mandel – est aussi l’histoire de son analyse théorique. » Et il ajoutait :
« 
« La question « qu’est-ce que le fascisme ? » surgit inévitablement des flammes de la première Maison du peuple que les bandes fascistes incendièrent en Italie. Pendant quarante ans (jusqu’à la période de l’immédiat après-guerre) cette question a fasciné à la fois les principaux théoriciens du mouvement ouvrier et l’intelligentsia bourgeoise. Bien que la pression des événements historiques et du « passé indompté » se soit quelque peu relâchée ces dernières années, la théorie du fascisme demeure un thème obsédant des sciences politiques et de la sociologie politique. » (1969) »

Cette obsession de la théorie sociale est le revers de la perplexité constante que suscite un phénomène à ce point énigmatique qu’il conjugue une politique ultra-réactionnaire avec des thèmes empruntés à la gauche révolutionnaire, l’autoritarisme avec la révolte de masse, une orientation favorable au capitalisme monopolistique avec un haut degré d’autonomie de l’État, des éléments identitaires archaïques et anti-modernes (la race, le sang, le sol) avec un modernisme technique, scientifique et industriel. Ces caractères déconcertants atteignent un tel degré que George L. Mosse, un des grands historiens du fascisme de ces dernières décennies, l’a défini paradoxalement comme une « révolution bourgeoise anti-bourgeoise ».

À la fin des années 1920, la direction du Komintern (l’Internationale communiste), déjà sous l’autorité de Staline, a formulé une interprétation du phénomène dont on peut rétrospectivement souligner les insuffisances notables. Analysé dans le cadre d’une conception fortement économiciste, le fascisme ne pouvait être autre chose que l’instrument pur et simple d’une dictature du capital monopoliste sur l’ensemble de la société. Avec comme hypothèse l’unité monolithique entre l’État et les classes dominantes, le Komintern a caractérisé comme « fasciste » tout régime autoritaire de cette époque (aussi bien le gouvernement de Hindenburg en Allemagne que la dictature de Pilsudski en Pologne ou le régime de Primo de Rivera en Espagne) et même, au-delà, tout courant politique qui n’affirmait pas la nécessité d’une rupture révolutionnaire avec le capitalisme. La social-démocratie n’était alors rien d’autre que l’un des multiples visages du fascisme (le « social-fascisme »). Aveugle face aux dangers auxquels il faisait face, le Komintern a considéré la conquête du pouvoir par le fascisme comme une courte parenthèse qui n’était qu’un prélude à la révolution prolétarienne (« après Hitler notre tour viendra »). Il y a peu d’exemples d’une erreur d’analyse (résultant pour une bonne part des intérêts diplomatiques du Kremlin) qui ait produit des effets politiques aussi désastreux.

Cette vision a conduit le Parti communiste allemand à adopter la tactique « classe contre classe », qui non seulement rejetait toute unité d’action antifasciste mais faisait en outre de la social-démocratie l’ennemi principal, alors qu’était imminente la prise du pouvoir par les nazis. Cette incompréhension est à l’origine, comme l’a écrit Trotsky, de « la page la plus tragique de l’histoire moderne » : la prise du pouvoir par Hitler, sans véritable résistance, dans le pays où la classe ouvrière était la plus nombreuse, la mieux organisée, la plus cultivée et la plus politisée d’Europe et constituait la pièce stratégique fondamentale de l’extension internationale de la révolution (une expectative qui est restée inaltérable de Marx à la IIIe Internationale).

C’est pourtant le marxisme, à distance des positions du Komintern, qui a produit alors les analyses du fascisme les plus sophistiquées (qu’on se réfère aux écrits de Guérin, Trotsky, Gramsci, Togliatti ou Otto Bauer). Au-delà de leurs différences, ces auteurs se retrouvent sur des caractérisations communes : une analyse du fascisme située dans le cadre de la grave crise sociale du capitalisme de l’entre-deux-guerres, dans sa phase impérialiste et de déclin, en tant que réponse à une menace révolutionnaire de la classe ouvrière, autrement dit dans le cadre d’une dynamique de polarisation sociale et politique. Avec pour base la petite bourgeoisie en crise, le fascisme s’est transformé en un phénomène politique de masse doté d’une relative autonomie vis-à-vis de la grande bourgeoisie, quoique porteur d’une politique favorable à ses intérêts. Trotsky le définit alors comme un « système particulier d’État fondé sur l’éradication de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise », une sorte de guerre civile institutionnalisée contre la classe ouvrière et les libertés démocratiques. Quand Togliatti définit le fascisme comme un « régime réactionnaire de masse », il exprime cette spécificité majeure qui le distingue d’autres mouvements autoritaires : la puissante mobilisation de masse qui prélude à son avènement et qui prend la forme d’une « rébellion plébéienne » contre les « élites ». De fait, le fascisme s’autodéfinissait comme une « révolution contre la révolution » (Traverso, 2016).

Certaines études d’inspiration marxiste ont également cherché un croisement entre l’analyse socio-économique et la psychanalyse, dont font partie les textes sur la « personnalité autoritaire » d’Adorno, ou l’analyse du fascisme comme inscription politique des « impulsions secondaires » (cruauté, rapacité, lascivité, sadisme, envie) de Wilhelm Reich (« les masses n’ont pas été trompées, c’est elles qui ont désiré le fascisme »). Bien comprises, ces analyses permettent de contribuer à la compréhension de ce type de phénomène complexe.

Dans les décennies postérieures à l’après-guerre s’est ouverte une nouvelle séquence d’analyses dans le champ du marxisme (Poulantzas, Laclau), qui ont cherché à donner toute son importance à l’autonomie politique et étatique de l’expérience fasciste, irréductible à tout matérialisme vulgaire. Ces analyses se sont essentiellement opposées à l’économicisme du Komintern, aussi bien dans sa période ultra-gauche – la « troisième période » – que dans sa période opportuniste des fronts populaires, postérieure au VIIe Congrès. Pour Poulantzas le fascisme réorganise le bloc de pouvoir en faveur du capital monopolistique par le biais d’un État qui conserve une autonomie relative vis-à-vis de la fraction du capital dont il consolide l’hégémonie (2005). Avec un point de vue similaire, le jeune Laclau althussérien considère le fascisme comme la conséquence de l’impossibilité d’incorporer les « interpellations populaires-démocratiques » au discours socialiste (du fait de son « réductionnisme de classe », incapable de ré-articuler les revendications nationalistes, démocratiques, émanant des classes moyennes, etc.) et, simultanément, une forme spécifique d’articulation de ces interpellations (2015).

La tradition d’analyse du marxisme anti-stalinien sur le fascisme historique (et sa critique de l’instrumentalisme économiciste du Komintern) est une ressource utile pour comprendre le phénomène auquel nous assistons, sous réserve d’éviter de tomber dans la tentation classique des analogies trop rapides.

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Traduit en français par Robert March.


Martin Mosquera est un intellectuel et militant anticapitaliste argentin, membre du collectif Démocratie Socialiste.