La vidéo de guerre qui gêne l’armée américaine

mercredi 7 avril 2010, par Pierre Haski

La guerre, c’est parfois facile comme un jeu vidéo. La bavure aussi. Les 38 minutes de vidéo rendues publiques lundi par le site WikiLeaks.org -qui s’est fait une spécialité de révéler les documents que les autorités voudraient garder secrets- en sont la plus éclatante démonstration, avec une scène de la guerre ordinaire à Bagdad, il y a deux ans, au cours de laquelle un hélicoptère américain tire comme des lapins un groupe comprenant deux journalistes de Reuters et deux enfants.

Voici la vidéo intégrale, qui dure 38 minutes et qui se regarde comme un mauvais remake d’« Apocalypse Now » : les occupants de l’hélico de type Apache lancent des « yeah » de joie quand leurs cibles sont touchées, et n’hésitent pas à ouvrir le feu sur des hommes visiblement désarmés qui viennent s’occuper des victimes du premier engagement. (Voir la vidéo)

WikiLeaks a fait un gros coup avec cette vidéo. L’incident, dans les rues de Bagdad, s’est produit en juillet 2007 et a été présenté comme un affrontement avec des insurgés armés, ce que ces images n’accréditent pas, même si la présence d’une ou plusieurs armes semble exacte.

Depuis, l’agence Reuters, dont deux employés irakiens figurent au nombre de la douzaine de victimes de cet incident, tente d’obtenir des explications du département américain de la Défense et a essayé d’obtenir, sans succès, cette vidéo tournée par l’hélicoptère en recourant au Freedom of information act, la loi qui permet à un citoyen d’accéder à des informations officielles. Ce recours n’a pas abouti, la vidéo étant classée « secret défense ».

Le ministère de la Défense à Washington a confirmé l’authenticité de la vidéo diffusée par WikiLeaks, qui contredit certaines des informations diffusées à l’époque par ses propres porte-paroles. L’armée américaine avait alors affirmé que l’hélicoptère était intervenu en appui à des troupes au sol engagées dans un échange de tirs avec des insurgés, ce que les images ne confirment absolument pas.

La guerre déshumanisée

WikiLeaks, qui dit avoir reçu cette vidéo et des documents annexes de la part de « lanceurs d’alerte » (« whistle-blowers ») au sein de l’institution militaire américaine, a ouvert un site spécial dédié à cette affaire, au titre sans ambiguïtés : CollateralMurder.com (« Meurtres collatéraux »).

Sur ce site, on peut notamment trouver la « timeline » des échanges verbaux entre l’hélicoptère et son quartier général au sol, qui donne le feu vert pour tirer à deux reprises sur ces petits bonshommes qui bougent sur un petit écran au milieu d’un quartier d’habitations. Les hommes « semblent » détenir une kalachnikov et un lance-roquettes RPG.

Certains échanges sont surréalistes, comme lorsque l’unité terrestre appelée à la rescousse découvre un enfant blessé parmi les victimes et que l’un des intervenants sur le réseau commente :

« C’est leur faute s’ils amènent leurs enfants sur le champ de bataille. »

Cette vidéo illustre parfaitement le risque de ce type de situations, où l’insécurité permanente et le risque d’attentats ou d’embuscades conduisent à tirer sans certitudes, sans respect des « règles d’engagement » contrairement à ce qu’avait déclaré le département de la Défense à l’époque des faits.

Elle confirme la manière dont le Pentagone mentait tout à fait officiellement sous l’administration Bush (et sous Obama ? ) pour couvrir ses bavures sur le terrain.

Elle montre surtout la perte d’humanité chez ces soldats qui finissent par trouver du plaisir à toucher leur cible, comme dans un jeu vidéo sans importance, ou à rejeter sur les autres le fait qu’un enfant figure parmi les victimes. Cette déshumanisation est accentuée par la puissance technologique, le fait de vivre la guerre par l’intermédiaire d’un écran.

Le site WikiLeaks, une organisation à but non lucratif qui s’est illustrée par quelques scoops retentissants avec la divulgation de documents classifiés, a annoncé récemment qu’il avait des problèmes de financement en raison de la baisse des contributions due à la crise.

Le site a pourtant fait la preuve de sa validité en publiant en trois ans d’existence quelque 1,2 million de documents, en révélant quelques affaires délicates, tout en maintenant un niveau élevé de vérification de ses informations.

Le site a été récemment qualifié de « menace pour l’armée » par le Pentagone : c’était bien vu !


Voir en ligne : Rue 89

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