Journal des Alternatives

La terreur dans votre assiette : ne plus savoir quoi manger

Claude Vaillancourt, 6 mars 2019

Si on se fie à ce qu’on entend, la bonne alimentation serait le secret de la longévité. À consommer tel produit, à en éviter d’autres, on échapperait au cancer, aux problèmes cardiovasculaires, à d’autres maladies terrifiantes. En ne respectant pas les avis, souvent contraires, qu’on vous donne à ce sujet, vous vous retrouverez tout droit à l’hôpital, ou vous perdrez de précieuses années d’existence.

Manger remet aussi en cause notre bonne conscience écologique. Pour ne pas trop polluer la planète, pour cesser de la détruire, il faut suivre un parcours balisé qui nous fait éviter la viande, les produits aspergés d’insecticides, les crevettes d’élevage, les produits des monocultures, etc.

Si bien qu’on en vient à la seule conclusion envisageable : pour échapper à la catastrophe, il faudrait tout simplement arrêter de manger… Mais comme ce n’est pas possible, il faut tenter de se démêler entre les études contradictoires concernant les effets de la nourriture sur la santé et celles qui le sont tout autant touchant les conséquences de l’agriculture sur l’environnement. De quoi être pris de vertige.

À feuilleter une grande partie de ce qui se publie sur le sujet, le premier réflexe sensé serait de devenir végétarien. Après tout, la viande est très souvent pointée du doigt comme la grande coupable : elle nous rend malade — plus spécifiquement du cancer — et elle est une véritable calamité environnementale.

Mais tout n’est pas si simple. D’abord le végétalisme aussi peut rendre malade. C’est ce qu’a éprouvé, entre autres, l’essayiste féministe Lierre Keith, elle-même végane pendant presque vingt ans. Elle considère aujourd’hui que son régime a carrément détruit sa santé, et celle de bien d’autres personnes d’ailleurs.

Dans un livre très solidement documenté, Le mythe végétalien, elle explique à quel point l’agriculture est une grande destructrice de l’environnement : elle épuise les sols, extermine les espèces animales, draine les rivières au point de les faire disparaître, élimine drastiquement la vie très riche dans la terre. Il s’agit bel et bien d’un massacre, d’une catastrophe écologique.

Certes, il faut réduire sa consommation de bœuf. Il faut aussi voir d’où proviennent les aliments, remonter à la source. On constate alors que la façon d’évaluer leur nocivité se base surtout sur des données récoltées aux États-Unis. Mais un bœuf nourri de grain et de soya, comme on le fait largement dans ce pays, émet beaucoup plus de méthane que son semblable qui mange de la bonne herbe dans un pâturage, comme c’est majoritairement le cas en France.

De plus, les pâturages sont d’excellents puits de carbone. Ainsi, l’agneau élevé aux États-Unis est l’une des pires viandes à consommer si on tient à protéger l’environnement. Mais tout change radicalement lorsqu’il grandit dans des pâturages où rien d’autre que l’herbe ne parvient à pousser, dans des milieux qui n’ont pas été victimes de déforestation.

Il en est de l’alimentation un peu comme pour la voiture électrique : il faut comprendre ce que vous consommez. Si l’énergie qui produit l’électricité pour faire rouler l’automobile provient du charbon ou du pétrole, les avantages pour l’environnement sont très limités. Si nous mangeons des animaux nourris de grains et des légumes arrosés de grandes quantités de pesticides, nous ne nous préoccupons ni de notre santé, ni de l’environnement.

Le hic, c’est que notre système économique a toujours encouragé les pires pratiques dans le domaine de l’agriculture. La recherche scientifique a eu tendance à développer des produits Frankenstein plutôt que de tenter, par exemple, de hausser les performances de l’agriculture biologique.

Les accords de libre-échange favorisent de loin l’agroindustrie faite pour l’exportation plutôt que les petits producteurs qui visent le marché local et qui se remettent difficilement d’une compétition insoutenable. Les systèmes de subventions se destinent surtout aux plus grands producteurs, alors que les petites fermes, avec leurs produits de qualité, tirent souvent le diable par la queue et n’ont pas toute l’aide qu’elles devraient obtenir.

Changer les mentalités ne sera pas facile. La preuve : la CAQ a choisi de congédier Louis Robert, un biologiste qui a dénoncé le lobby des pesticides, alors qu’elle aurait dû l’écouter. Pour bien manger, pour développer une agriculture respectueuse de l’environnement, plutôt que ces petites manœuvres pitoyables, il nous faut en fait tout transformer, accomplir des pas de géant.

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