La souveraineté alimentaire au Mexique : Sin maíz no hay país

vendredi 4 juillet 2008, par Émilie Russo

Une camionnette surchargée d’épis de maïs colorés se fraie un chemin dans les rues bondées du centre historique de Mexico. Derrière, une longue file de véhicules s’étire. La caravane du maïs vient d’arriver dans la grande capitale du Mexique, après une traversée de plus de 300 km. La Place de la Constitution, entourée des bâtiments présidentiels, se prépare à être envahie par des centaines de manifestants en opposition à la libération totale du commerce des produits agricoles. Sous l’immense drapeau national qui bat au vent, une même volonté les anime tous. Ils veulent renégocier l’Accord de
libre-échange des Amériques, l’ALÉNA.

Le 26 janvier dernier, l’arrivée de la caravane du maïs marquait le point culminant de l’édition mexicaine du Forum social mondial. Elle avait parcouru la région où ont été retrouvés, en 1966, les grains de maïs les plus anciens au monde, datant de plus de 8 mille ans. Les épis dorés, rouges, bleus ou noirs amoncelés dans la camionnette étaient offerts à Oméotl, la plus grande divinité de la Mésoamérique. Cette offrande symbolisait la lutte des paysans pour redonner au pays sa souveraineté alimentaire, mise à risque depuis l’entrée en vigueur du chapitre agricole de l’ALÉNA, le 1er janvier dernier.

Plusieurs organisations paysannes ont fait front commun depuis juin 2007 pour animer la campagne Sin maíz no hay país, sin fríjol tampoco, pon a México en tu boca [1]. L’initiative vise à insuffler une nouvelle énergie au secteur agricole. Plusieurs producteurs locaux ont fait les frais de la libération du commerce prévue dans l’ALÉNA. Mais la défense de la souveraineté alimentaire du Mexique reste le principal souci.

Selon Martín Velázquez, porte-parole de la campagne Sin maíz no hay país, la souveraineté alimentaire implique la défense du mode de vie paysan et de l’environnement, ainsi que la préservation du patrimoine territorial. Elle touche le droit des paysans, des peuples autochtones et des consommateurs d’exiger et de définir des politiques alimentaires, et non de se les faire dicter.

La capacité du pays à couvrir la demande nationale en aliments avec ses propres produits agricoles est alors remise en question. « Si un pays dépend de la spéculation du marché international pour alimenter sa population, ce pays n’assure ni le futur des prochaines générations, ni son développement dans le présent », affirme Martín Velázquez, porte-parole de la campagne Sin maíz no hay país.

La vitamine « T » et l’identité nationale

Le maïs est plus qu’une marchandise et un aliment de base pour les Mexicains. Plus de cinquante espèces de maïs existent au Mexique, une diversité unique au monde. « Quand nous défendons le maïs, nous défendons notre culture, notre héritage, notre patrimoine. Nul pays n’accepterait de soumettre au libre commerce son aliment de base. Du futur du maïs dépend celui du Mexique », résume Cristina Barros, docteure et chercheuse, lors du Forum social mondial en janvier dernier à Mexico.

La tortilla, ou « vitamine T » comme on la surnomme, est l’aliment principal des Mexicains. Le prix de la tortilla est monté en flèche en janvier et novembre 2007, jusqu’à 80% de son prix antérieur. La crise de la tortilla est en partie une conséquence de la hausse de la demande d’éthanol à l’échelle mondiale, un biocombustible fabriqué à partir du maïs. Considérant le prix élevé du maïs, plusieurs fermiers peuvent décider d’y consacrer plus de terres, au détriment des autres cultures. Les autres denrées, telles le lait, la viande ou les céréales, augmentent alors de prix. À long terme, les importations augmentent et la dépendance alimentaire du pays aussi. Le Mexique a accumulé un déficit alimentaire de 18,6 millions de dollars entre 1994 et 2007.

Les perdants de ce jeu sont les petits producteurs, selon Laura Carlsen, directrice du Programme des Amériques au Centre de politique internationale, une organisation non gouvernementale américaine. « C’est la seule chose, et la plus importante, qu’il faut comprendre sur l’ALÉNA – qui sont les gagnants et qui sont les perdants. Le système international est conçu pour renforcer la main des méga-corporations et affaiblir les petits agriculteurs, les travailleurs, les femmes productrices et les immigrants », explique-t-elle dans un article publié sur le site de l’organisme.

Qu’est-ce qu’on mange ?

Selon Elena Álvarez-Buylla, chercheuse à l’Institut d’Écologie de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), le pays produit assez de maïs pour la consommation nationale, puisque la majorité du maïs importé des États-Unis sera d’usage industriel. Elle considère l’entrée de maïs en provenance des États-Unis fort préoccupante, puisqu’il s’agit à forte proportion de maïs transgénique.

D’ailleurs, Greenpeace estime que le tiers des importations nationales est constitué de maïs transgénique. En 2001, des études ont démontré que des graines de la région de Oaxaca, centre d’origine du maïs à l’échelle mondiale, avaient été contaminées par des graines transgéniques. Il est pourtant interdit d’en semer au Mexique.

Selon Greenpeace, cette situation, permise par le libre commerce, comporte d’importants risques pour les populations autochtones et paysannes. Les grains transgéniques sont protégés par des droits, et les corporations pourront demander des comptes aux paysans qui possèdent ces graines « contaminées ».

Au Canada, le procès en Cour suprême remporté par le géant des biotechnologies Monsanto contre l’agriculteur Percy Schmeiser en fait foi. En 1998, Monsanto a accusé l’agriculteur de cultiver du colza à partir de graines transgéniques, sans en avoir payé les droits. Pourtant, l’agriculteur alléguait la pollinisation naturelle pour expliquer la contamination de ses grains non-transgéniques.

Un mouvement paysan grandissant

Devant ces défis, le mouvement paysan s’organise. Le 31 janvier dernier, des milliers de membres de syndicats et d’organisations civiles se sont joints aux paysans pour réclamer la renégociation du chapitre alimentaire de l’ALÉNA. Le
Mouvement pour la souveraineté alimentaire et énergétique, pour les droits humains des travailleurs et les libertés démocratiques a paralysé les rues du centre de Mexico pendant plusieurs heures. Des dizaines de paysans sont venus des campagnes en tracteur pour dénoncer le manque de volonté du gouvernement à négocier avec les agriculteurs.

« L’ALÉNA a-t-il offert des aliments moins chers et de meilleure qualité ? Non ! », s’est exclamé Víctor Suárez Carrera, dirigeant de l’Association nationale des entreprises commercialisant les produits paysans, l’ANEC. M. Suárez a appelé le gouvernement mexicain à débattre avec les organisations paysannes pour une nouvelle politique agricole. Il affirme que pour le moment, seul un petit groupe d’exportateurs agricoles et d’entreprises transnationales bénéficient de l’ALÉNA.

Au cours des premiers mois de 2008, des centaines de milliers de signatures de Mexicains en appui à la renégociation de l’ALÉNA ont été recueillies par les militants de la campagne Sin maíz no hay país. Il reste à voir si le gouvernement acceptera de négocier avec le mouvement ou continuera de faire la sourde oreille.


[1Traduction libre : « Sans maïs il n’y a pas de pays, sans fèves non plus, mets le Mexique dans ta bouche »

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Crédits Alizés volume 1, numéro 1

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