Conférence de l’UNESCO sur la diversité culturelle

La sécurité, c’est le dialogue et le respect entre les cultures

mardi 22 novembre 2005, par Yvon CHARBONNEAU

« La société plurielle » est un concept, mais surtout un processus qui doit d’abord prendre acte des traits culturels spécifiques des communautés d’origine, Puis se construire à partir d’expériences permettant de découvrir et d’apprécier l’apport propre des uns et des autres à travers des activités culturelles ou ludiques non-contraignantes et, en extrapolant à un plan plus large, l’éducation et l’accès à l’emploi. Somme toute penser une société plurielle, c’est tout l’opposé du mirage d’un quelconque creuset social, éradicateur des différences et des identités propres.

Par Yvon Charbonneau *

Hybridation et État-nation

Le thème renvoie à des concepts qui caractérisent nos sociétés contemporaines de façon parfois fort dramatique, mais ces concepts ont façonné l’ensemble des Etats-nations d’Europe depuis des siècles. L’histoire de la France depuis ses débuts est-elle autre chose qu’un long processus d’hybridation de peuples d’origines diverses qui, à travers d’innombrables conflits, brassages et alliances, en sont arrivés à se reconnaître citoyens d’une même entité politique. Et il en a été de même de l’Italie, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne. De fait, la problématique posée par la diversité culturelle est loin d’être nouvelle. Mais ce qui la rend plus aiguë qu’auparavant, c’est que nos sociétés - et les communautés qui les composent - sont littéralement projetées les unes sur les autres dans une planète qui rétrécit chaque jour. Nos États actuels sont le produit historique de processus qui se sont étalés sur des siècles, à travers les Croisades, les grandes découvertes, la colonisation, la décolonisation, les Grandes guerres mondiales. Il a fallu des siècles de malaxage, d’affrontements en tout genre pour que se réalise le métissage qui caractérise les populations actuelles de nos pays dans un contexte de stabilité relative.

Le « paysage planétaire »

Beaucoup a été dit sur « le village planétaire ». La mondialisation des échanges commerciaux et financiers et l’accélération exponentielle des technologies de communications toujours plus performantes font que le temps, la durée, l’espace se sont éclipsés au profit de l’immédiateté, de l’instantanéité, de l’ubiquité. Il n’y a plus de nouvelles à raconter au voisinage. Tous savent tout en même temps ! Et chaque catastrophe balayant la précédente, tout s’efface rapidement. A bien y penser, il n’est pas si étonnant que des individus et des communautés se sentent bousculés par la vitesse et l’ampleur des mutations sociales, des migrations ethniques, des clivages économiques ; et que cette insécurité les mène au repli et à divers débordements jugés déplorables et condamnables. La vie actuelle demande que nous nous accommodions à de nouvelles réalités démographiques, culturelles, sociales, politiques et économiques de façon presque instantanée. Nos banlieues, nos quartiers, nos lieux de commerce et de détente se diversifient chaque jour ; des changements qui s’étalaient sur des générations se produisent en cinq ans. Mais la personne humaine, nos institutions sociales, politiques et juridiques, nos services publics ont-ils eu le temps et les moyens de s’adapter et de se transformer de façon appropriée et compétente ? En regardant derrière soi et autour de soi, il est normal de se dire que l’on aurait pu faire mieux.

Quelle sécurité ?

En regardant devant soi, et considérant le rythme et la nature des changements qui se font jour, nous avons la responsabilité de faire mieux à l’avenir. Il y a une dizaine d’années déjà, l’UNESCO a provoqué des débats et entrepris des actions sur ces questions qui nous frappent de plein fouet. Des intellectuels, des dirigeants, des chercheurs ont fait le point sur les manifestations et les causes de l’insécurité qui marquent notre époque, autant de l’extérieur qu’au sein même de nos sociétés. De ces échanges, il ressort quelques propositions sur lesquelles il y aurait toujours lieu de méditer. L’insécurité n’est pas une réalité en soi, mais la résultante et le symptôme d’autres maux plus profonds : sous-développement économique, dégradation de l’environnement, inégalités sociales, injustices, exclusion, ignorance. Si l‘insécurité est liée à un enchevêtrement de facteurs ancrés dans le vécu, elle renvoie aussi parfois à la perception de menaces réelles ou diffuses touchant l’identité, la discrimination, les droits démocratiques. Par contre la sécurité, c’est le fait d’être en sûreté et la conscience de l’être. La sécurité résultera de la mise en place de mesures d’ordres multiples, traitant de l’ensemble des causes identifiées.

Processus complexes

Le rétablissement de la stabilité sociale est un processus complexe qui n’exclut pas le recours à la force publique, mais qui ne saurait se limiter à ce moyen. S’agissant des manifestations d’insécurité liées à la cohabitation de communautés d’origine différente au sein d’une même société, il faut assurer l’Etat de droit pour tous, rétablir la sûreté des uns et des autres, et engager des actions visant les sources de l’aliénation. La sécurité, comme la paix, résulte d’une bataille durable, incessante sur plusieurs fronts à la fois : les droits de l’homme, la participation aux institutions démocratiques, l’égalité des chances, le cas échéant, par des mesures d’équité positive. La sécurité est davantage un processus qu’un état,. Tous conviennent qu’il y va de la responsabilité de tous et chacun de bâtir une société fraternelle fondée sur la confiance, le respect et l’équilibre, à partir de chantiers concrets touchant l’emploi, l’éducation, les services de santé, de loisir, de développement communautaire. Bref, la construction de la sécurité passe par la culture du développement humain équitable et durable et par des projets de coopération solidaire.

Dialogue interculturel

Les rapports entre populations immigrantes et leurs descendants avec les populations de souche se sont établis sous divers modes historiques selon chaque pays. Mais de façon générale, on peut soutenir l’hypothèse que plus les traditions d’un pays sont rigides, structurées, hiérarchisées, plus l’acculturation de « l’étranger » sera difficile. La population de souche doit réaliser que l’accueil en son sein de nouvelles populations se traduit par un « choc » pour les uns et pour les autres, un choc qu’il faut savoir mesurer, canaliser et humaniser, et qu’il n’y a pas lieu de banaliser. Elle doit accepter comme un fait que ces personnes dont on s’attend qu’elles s’intègrent ne sont pas que des « individus », mais aussi des familles, des êtres sociaux qui transportent avec eux, en eux, des traits culturels individuels et collectifs qui leur sont particuliers. Enfin tous, de part et d’autre, doivent se mettre en tête, en tout réalisme, que l’avenir des uns et des autres ne sera jamais plus tout à fait le même, comme suite à cette cohabitation.

L’intégration, ce n’est pas à sens unique

Il faut en conséquence se dégager d’un modèle d’intégration à sens unique où les « étrangers » seraient sommés d’adopter le moule pré-fabriqué de la société d’accueil ; et évoluer vers un modèle d’intégration ouvert au multiculturalisme et à l’inclusion, c’est à dire permettant aux individus, et à leurs communautés, d’être considérés comme une source d’enrichissement de valeurs, et de contribuer à l’ensemble social dont ils font dorénavant partie. En ouvrant la porte à l’autre, une société doit accepter qu’elle devra composer avec cet autre et conjuguer son avenir avec cet autre qui viendra contribuer à son tour à un patrimoine culturel, social et national en cours d’accumulation et de façonnement depuis des siècles. Enfin, la sécurité résulte de pratiques portées par les valeurs de justice et d’équité, et perçues comme telles. Dans la mesure où l’accès au travail, à la formation, aux services publics, au logement, à des tribunaux indépendants, à la participation démocratique est assuré, il me semble que la sécurité de tous et de chacun et de la société à laquelle ils appartiennent sera mieux garantie, encore que rien ne puisse être considéré comme un acquis définitif en ces matières.

Le respect et la coopératiion

C’est en travaillant à faire primer ce que nous pouvons faire en commun - tout en respectant ce qui nous distingue - que nous pouvons aspirer à construire dans nos pays des sociétés solidaires, et entre nos pays une communauté internationale sécuritaire. La Conférence générale de l’UNESCO vient d’adopter une convention internationale qui permettra à chaque Etat de prendre les mesures qu’il jugera nécessaires pour promouvoir et protéger la diversité des contenus culturels et expressions artistiques qui lui sont propres et reflétant son identité et son génie particulier. Ces mesures devront respecter pleinement les droits humains et les libertés fondamentales tout comme elles devront souscrire aux principes de l’égale dignité et du respect de toutes les cultures, de la solidarité et de la coopération internationale et du développement durable. S’il est vrai que l’actualité embrouille le regard qu’il nous faut porter sur l’horizon, il n’en demeure pas moins réel que cette Convention - adoptée par 148 voix contre deux - représente une avancée extraordinaire vers la construction d’un patrimoine universel commun basé sur la diversité culturelle perçue selon les termes de son préambule comme facteur « indispensable à la paix et à la sécurité aux plans local, national et international ». L’espoir d’une humanité composée de sociétés de plus en plus plurielles, et néanmoins sécuritaires, ne saurait donc être exclu de l’ordre du jour de notre devenir collectif.


Yvon Charbonneau est ambassadeur du Canada à l’UNESCO. Le texte est extrait d’une allocution prononcée à Paris le 15 novembre 2005.

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