La révolution kirghize, entre changement et continuité

mercredi 27 avril 2005, par Jean-François GAGNÉ

La prise des édifices gouvernementaux à Bichkek, capitale du Kirghizistan, le 24 mars, a été l’aboutissement d’une période annonciatrice de la révolution. Le groupe de manifestants était composé des membres des partis d’opposition qui avaient dénoncé les irrégularités des dernières élections législatives et exigeaient, depuis, la démission du président. Toutefois, rien ne garantit que cette révolution sera la source de gains démocratiques.

Les germes de la révolution kirghize étaient présents depuis un certain moment déjà et laissaient présager un éventuel changement de régime. D’abord, le gouvernement corrompu d’Akaiev a préconisé un système clientéliste dans l’attribution des postes clés de l’administration publique. Akaiev a systématiquement nommé les habitants de sa région, ceux du Nord, et a ainsi marginalisé graduellement ceux du Sud. Ce faisant, il a transgressé une loi non écrite qui prévalait lors de la période soviétique. Elle consistait à maintenir, souvent par un processus d’alternance, un équilibre délicat de la représentativité entre les régions rivales du Sud et du Nord au sein du gouvernement, plus particulièrement au niveau local. Par ailleurs, et cela va de paire avec le népotisme pratiqué par le président, le gouvernement d’Akaiev n’a pas redistribué aux personnalités influentes les faveurs permettant de garantir leur loyauté. Les appuis politiques nécessaires à l’assise de l’autorité d’Akaiev se sont alors effrités.

Ensuite, la situation économique du pays s’est détériorée : 50 % de la population vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. Au-delà de la précarité de leur situation, ce sont davantage les inégalités dans la redistribution des richesses du pays qui suscitent l’ire des plus démunis. À ce titre, l’opulence que la famille Akaiev affichait a particulièrement attisé l’insatisfaction du peuple. Le fils du président, principal oligarque du pays, détient les entreprises les plus lucratives, qui ont été obtenues à des prix souvent dérisoires lors des privatisations des années 1990.

Enfin, il existait une forme embryonnaire de démocratie au Kirghizistan. Il est vrai que le gouvernement centralisait les pouvoirs et qu’il intervenait régulièrement afin de limiter les contestations de son autorité. Néanmoins, plusieurs médias indépendants, organisations non gouvernementales et partis d’opposition critiquaient publiquement le gouvernement. Ils permettaient ainsi à la population d’être informée de la situation, de prendre conscience des injustices commises à leur insu et de se mobiliser afin d’exprimer leur mécontentement à l’égard du régime en place.

Ces trois facteurs contextuels, combinés à l’imminence d’une course à la succession d’Akaiev, ont été des précurseurs de la révolution kirghize et, à différents degrés, de celles en Géorgie et en Ukraine. En considérant ces éléments, on peut imaginer que d’autres soulèvements populaires vont émerger dans l’espace postsoviétique. À ce titre, le Kazakhstan sera probablement le prochain point de mire. En effet, le président Nazarbayev jouit de pouvoirs quasi discrétionnaires. La montée des prix du pétrole a propulsé l’économie, mais les retombées sont accaparées par une élite. Ainsi, il est fort probable que les élections présidentielles kazakhes prévues pour 2006, excluant de jure Nazarbayev, engendreront des tumultes. D’autant plus que l’opposition au Kazakhstan est mieux organisée et surtout plus unie qu’au Kirghizistan, qui compte environ 40 partis ou organisations d’opposition.

Du pareil au même

Le renversement du régime d’Akaiev et la nomination d’un gouvernement provisoire dirigé par Kurmanbek Bakiev, dont la base partisane provient du Sud, marquent un point de rupture dans l’histoire du Kirghizistan indépendant. En effet, Akaiev était président depuis la dissolution de l’Union soviétique, soit depuis près de 15 ans. Cela étant dit, deux éléments mitigent la portée révolutionnaire des événements du 24 mars.

D’une part, le nouveau gouvernement semble reproduire les agissements qui étaient reprochés à Akaiev. En effet, tant Bakiev que ses ministres privilégient avant tout leurs intérêts, et cela au détriment d’un processus démocratique et transparent. À titre d’exemple, Sydykov, le chef de cabinet du gouvernement provisoire, a nommé un allié de Bakiev au poste de maire d’Osh, la plus grande ville du Sud, alors que le conseil municipal avait élu un autre candidat. Ce patronage est profondément enraciné dans les structures sociales de la région. Dès lors, il est illusoire de croire qu’il se serait subitement volatilisé grâce à la révolution. Une autre action du gouvernement Bakiev, qui va à l’encontre des idéaux démocratiques de la révolution et représente même un recul par rapport à la situation préexistante, est sa tentative de contrôler les chaînes de télévision nationales.

D’autre part, les dernières élections législatives âprement contestées, qui donnent aux sympathisants proAkaiev la majorité au Parlement, ont été validées par le gouvernement provisoire. Cette décision n’est pas sans soulever de nombreuses interrogations quant à la finalité de la révolution. D’autant plus que la Constitution, amendée en 2003 par Akaiev, prévoit le transfert au Parlement de certains pouvoirs auparavant détenus par le président. Nonobstant cet amendement, la distribution des pouvoirs entre les membres de l’exécutif provenant du Sud et ceux du législatif provenant du Nord marque un retour à l’équilibre régional qui prévalait avant l’indépendance. En ce sens, elle symbolise le plus grand changement à la suite de la révolution : les pouvoirs, autrefois concentrés entre les mains d’Akaiev, sont aujourd’hui partagés entre plusieurs politiciens.

En somme, la prédominance de l’intérêt privé et la fragmentation des affiliations politiques provoqueront assurément une lutte fratricide pour le contrôle du pouvoir. Si les forces en présence ne se consolident pas, ce chaos momentané bénéficiera peut-être aux mouvements radicaux de la société. À ce titre, l’organisation Hizb-ut-Tharir pourrait tenter d’influencer l’établissement d’un gouvernement proislamique. De plus, les organisations criminelles pourraient également tirer profit de l’instabilité et perpétuer un climat d’insécurité en s’opposant véhémentement à toute tentative de suppression de leurs privilèges antérieurement acquis. Ces éléments perturbateurs peuvent, selon les dires d’une des figures dominantes de l’opposition, Felix Kulov, provoquer une contre-révolution qui ne pourra être que violente étant donné le trafic d’armes florissant dans la région. Au-delà de cette perspective peut réjouissante, la paralysie de l’État touchera d’abord et avant tout les plus démunis, ceux-là même au nom desquels la révolution a été faite.


L’auteur est chercheur à l’Observatoire international de géopolitique et à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

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