La planète des bidonvilles

mercredi 4 août 2004, par Pierre BEAUDET

En 1950, 86 cités dans le monde comptaient plus d’un million d’habitants. Aujourd’hui, ce nombre dépasse 400. Plus de 50% de la population mondiale est maintenant urbanisée. Et la tendance actuelle indique une accélération du phénomène d’urbanisation. En Asie seulement, il y aura d’ici 20 ans plus de dix « mégavilles » de plus de 25 millions d’habitants (Djakarta, Dhaka, Karachi, Shanghai et Mumbai, la championne toutes catégories, avec plus 33 millions !). Autour de ces mégavilles prolifèrent de très gros centres urbains, comme en Afrique où des villes comme Bamako, Douala et d’autres dépassent maintenant plusieurs millions. De plus en plus, l’urbain gruge sur le rural en créant de vastes ensembles, des zones comme celle qui part de Guangdong jusqu’à Shenzhen dans le sud de la Chine, où se concentrent 100 millions d’êtres humains.

Bidonvillisation

Derrière la croissance des villes se profile une immense tragédie d’appauvrissement. Les nouveaux urbanisés sont concentrés dans de vastes bidonvilles, alors que les installations urbaines ne sont pas en mesure d’accueillir des taux de croissance de 5-8% par année. Une étude récente par le programme de l’ONU « Habitat », fait le constat de cette bidonvillisation (« The challenge of the slums »). Faisant rupture avec le langage prudent de ce genre de rapports, l’étude décrit le drame qui se joue à chaque jour dans les villes du sud, la pauvreté et la misère, la violence, la dégradation accélérée de l’environnement. En Ethiopie, au Tchad, en Afghanistan, plus de 95% de la population urbaine vit dans les bidonvilles. Et encore les statistiques ne révèlent qu’une partie de la réalité puisque dans bien des cas, la population des bidonvilles n’est pas recensée. Dans les cinq grandes métropoles asiatiques (Mumbai, Delhi, Kolkata, Karachi et Dhaka), Habitat estime qu’il y a 15 000 bidonvilles avec plus de 20 millions d’habitants. Lagos, la capitale du Nigeria, se situe sur une bande de territoire densément peuplé qui va jusqu’à Abidjan et Ibadan, avec plus de 70 millions de personnes, dont au moins 80% habitent des bidonvilles. D’ici quinze ans, deux milliards de personnes seront des bidonvillois.

Menaces

Les bidonvilles représentent en soi une menace quotidienne sur le plan physique. La plupart d’entre eux sont construits dans des zones dangereuses, à flanc de montagnes ou dans des marécages, sur des basses terres régulièrement inondées, le long des voies ferrées et des pipelines. À Mumbai, une personne sur 500 dispose de services sanitaires. 57% de la population de Nairobi n’ont pas d’eau potable. Dans plusieurs bidonvilles, la « loi et l’ordre » sont organisés par des bandes militarisées et des mafias, qui comptent sur des millions de jeunes désoeuvrés, facilement recrutables pour les criminalités en tout genre, comme on le voit à Rio (voir le film « La cité de Dieu »). Quand les mafias ne sont pas au contrôle, des organisations fanatisées, « intégristes » en tout genre, prennent la place. Celles-ci transforment le désespoir des communautés en utopies messianiques guerrières. Les « Jihadistes » qui s’imposent dans les bidonvilles de Gaza ou de Karachi ont leurs équivalents dans de nombreuses sectes chrétiennes de droite qui se multiplient en Amérique latine et qui proposent, pour se sortir du trou noir de la misère, des projets autoritaires, excluants les minorités linguistiques ou religieuses.

La pauvreté n’est pas une fatalité

Depuis la mise en place des programmes d’ajustement structurel par le FMI et la Banque mondiale au tournant des années 1980, la situation des populations des bidonvilles s’est considérablement aggravée. L’étude d’Habitat dénote le préjugé « anti ville » du FMI qui voulait à tout prix réduire la croissance des zones urbaines trop « chaudes » et contestataires et sabrer dans les dépenses d’infrastructures et de services sociaux. L’ironie de l’affaire est que l’ajustement structurel en imposant des réductions de subventions aux petits paysans a également aggravé l’exode rural et donc la croissance des villes. À Dar es-salaam, la capitale tanzanienne, les dépenses publiques sont été réduites de 10% pendant plus de 15 ans, détruisant à toutes fins pratiques les capacités de l’Etat à lutter contre la pauvreté.Au Nigéria, le PNB per capita, aujourd’hui de $260 dollars, représente la moitié du revenu disponible au moment de l’indépendance, il y a 40 ans. Au Pérou, la valeur du salaire minimum a diminué de 83% depuis l’imposition des programmes du FMI. 44% des Péruviens vivent aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté, contre 17% en 1985

Reconfiguration sociale

Dans les bidonvilles du sud s’accumulent les couches déshéritées, les « pauvres des pauvres ». Ces ex-ruraux sont forcés de quitter leurs terres par la misère croissante, voire la famine, qui envahit les campagnes. Arrivées en villes, ces populations « dépaysannisées » sont confinées à la marginalité. Les pouvoirs publics tentent de les déverser vers le secteur dit informel, du petit commerce et de la petite production. Les micro entreprises qu’une certaine littérature célèbre comme l’avènement d’une économie « sociale » s’avèrent souvent plus dangereuses, plus fragiles et plus pauvres que le secteur public ou la grande entreprise. Selon l’étude d’Habitat, 40% des habitants des bidonvilles se retrouvent dans ces micro-entreprises. On estime même que 90% des nouveaux « emplois » créés en Afrique durant la dernière période proviennent de ce secteur qui compte par ailleurs plus de 100 millions d’enfants travailleurs. Les législations qui régulent le monde du travail ne s’appliquent généralement pas au secteur informel, ce qui fait que les conditions de travail sont hasardeuses et que les salaires sont en moyenne de 50 à 80% inférieur à l’équivalent dans le secteur public, selon Habitat.

Pas seulement des victimes

En dépit de tous ces obstacles, les populations des bidonvilles résistent, souvent dans des conditions surréalistes. La résistance est souvent le fait, comme à Mumbai, de populations qui refusent d’être expulsées vers de lointaines périphéries. La résistance est aussi celle des populations qui forcent les autorités locales à mettre en place un minimum de services publics, comme à Sao Paulo. À Soweto et dans d’autres grands « townships » (le mot sud-africain pour dire bidonville), des organisations communautaires luttent pour « auto-réduire » les frais encourus par la population pour l’eau et l’électricité, en raccordant « illégalement » des habitations déconnectées faute de paiements. Toujours au Brésil, le MST organise l’occupation de vastes zones urbaines et semi-urbaines, qu’il « reruralise » en installant des populations paysannes qui se remettent à l’agriculture. La planète des bidonvilles est aussi la planète d’un formidable mouvement social qui annonce les tempêtes à venir dans un monde de plus en plus polarisé.

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