La persécution de Julian Assange et ses répercussions sur la liberté de la presse au Canada

vendredi 6 décembre 2019, par Elizabeth Leier

À première vue, l’affaire d’extradition du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, vers les États-Unis semble avoir peu à voir avec les Canadiens, mais la vérité est que cette menace sans précédent pour la liberté de presse et la liberté démocratique nous concerne tous.

La poursuite d’Assange a commencé il y a dix ans lorsqu’il a publié des centaines de milliers de documents classifiés appartenant au gouvernement des États-Unis. Ceux-ci détaillent les abus flagrants et les atrocités commises à l’étranger par les États-Unis, ses forces armées, ses corporations et leurs alliés à l’étranger (y compris le Canada). .

La réaction américaine à l’exposé de ces nombreux crimes montre l’étendue de la volonté qu’a la superpuissance de camoufler ses actes. Le cas d’Assange est un cas remarquable, non seulement pour ce qu’il implique pour la liberté de la presse au Canada et ailleurs, mais également pour ce qu’il révèle sur le pouvoir extraterritorial et la portée de l’impérialisme américain. Au-delà d’Assange lui-même, cette affaire a de graves conséquences pour tous ceux qui s’interrogent sur l’hégémonie américaine et sur les structures qu’elle a créées.

L’affaire contre Julian Assange

Le procès d’Assange a déjà commencé à Londres, où il est actuellement détenu en isolement dans une prison à sécurité maximale. Il se bat actuellement contre une demande d’extradition émanant des États-Unis pour la publication de documents divulgués par la lanceuse d’alerte Chelsea Manning. L’enquête préliminaire suédoise sur les allégations d’inconduite sexuelle a été officiellement abandonnée (pour la troisième fois), ce qui signifie qu’Assange est détenu pour seule raison d’avoir publié des documents du gouvernement des États-Unis.

La procédure initiale a démontré que la primauté du droit est facultative lorsqu’il s’agit du fondateur de WikiLeaks. Après avoir été qualifié de narcissique par un premier juge et s’être fait refuser la mise en liberté sous caution par un autre juge, et ce, avant que ses avocats puissent en faire la demande, le destin d’Assange est désormais entre les mains du système juridique britannique, qui a, jusqu’à présent, rejeté les appels des Nations Unies et d’autres voix qui dénoncent la disproportionnalité et la cruauté du traitement qu’il subit.

Nils Melzer, le Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, a répété à maintes reprises qu’Assange présentait les symptômes d’une exposition prolongée à la torture psychologique et a ainsi fait appel au Royaume-Uni pour demander la fin de sa détention arbitraire et les mesures punitives qui lui sont imposées. Le père d’Assange, John Shipton, a averti que son fils pourrait mourir en prison en raison des conditions extrêmement répressives auxquelles il est confronté.

Pour le soi-disant « crime » d’avoir révélé des crimes de guerre, Assange est actuellement détenu dans une petite cellule de prison, 23 heures par jour, sans accès aux documents nécessaires à la préparation de son dossier. Il est clair que s’il est extradé aux États-Unis, il ne sortira probablement jamais de prison car il encourt une peine sévère de 175 ans pour la simple infraction d’avoir révélé la vérité. À travers cette poursuite, les autorités américaines envoient un message clair à ceux qui oseraient tirer sur le mince rideau qui couvre leur corruption.

Libertés démocratiques

Alors que Julian Assange est poursuivi en vertu de la Loi sur l’espionnage de 1917, son cas a des implications importantes pour les activités d’édition et de publication de tous les journalistes, en particulier ceux qui enquêtent sur les gouvernements, la politique étrangère et la guerre. Adoptée dans le contexte de l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale et inspirée de la loi britannique sur les secrets officiels, la loi sur l’espionnage criminalise ceux qui supposément « portent atteinte » aux intérêts militaires des États-Unis. Historiquement, cette loi a été utilisée pour écraser et faire taire la dissidence et pour entraver la liberté de la presse - comme ce fut le cas du célèbre socialiste et dirigeant syndical américain Eugene Debs, qui a osé dénoncer l’implication des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Les États-Unis ont réagi à cette critique en emprisonnant Debs pendant une décennie.

Assange est puni pour avoir publié de vraies informations qui sont indéniablement dans l’intérêt public. Ceci, en principe, est le mandat de tous les journalistes qui doivent assurer la redevabilité du pouvoir. Ce que WikiLeaks a fait en publiant les documents confidentiels américains n’était en rien différent de ce que le Washington Post avait fait en publiant les Pentagon Papers divulgués par Daniel Ellsberg en 1971. En outre, le Guardian avait également présenté les documents publiés par WikiLeaks, le New York Times et d’autres médias. Pourtant, malgré les efforts concertés déployés par plusieurs pour révéler la vérité, seul Assange est persécuté.

L’utilisation de la loi sur l’espionnage pour inculper Julian Assange constitue un tournant dans la guerre contre la liberté de la presse. Si les éditeurs peuvent être poursuivis pour avoir publié des informations vérifiées, leur capacité à rendre compte de manière précise de la sécurité nationale, de la politique étrangère et de la guerre avec une lentille critique sera effectivement interdite.

Dans l’affaire Assange, il apparaît que ce danger relevant de la juridiction des États-Unis s’étend désormais aux étrangers travaillant au-delà des frontières américaines. Assange est un citoyen australien, n’a jamais eu la citoyenneté américaine et n’a publié ses informations qu’à l’étranger. Tous les journalistes qui publient des informations que les Etats-Unis pourraient considérer comme préjudiciables à leurs intérêts impériaux sont donc clairement en danger et risquent l’emprisonnement politique. À l’ère de la présidence Trump, on peut imaginer le sérieux de cette menace pour tous ceux qui osent dire la vérité sur les abus de la superpuissance étasunienne.

La menace posée à la liberté de la presse sape également tous les autres droits démocratiques. L’incapacité de comprendre comment un gouvernement agit dans le monde ou interagit avec les acteurs les plus puissants du monde empêche un véritable engagement démocratique. Les citoyens qui ne sont pas informés ne peuvent pas agir efficacement. Une société sans presse libre et liberté d’expression n’est tout simplement pas une société démocratique. Grâce à la Loi sur l’espionnage et à la poursuite de lanceurs d’alerte tels que Chelsea Manning, John Kiriakou, Bill Binney, Reality Winner et autres, les États-Unis se sont révélés plus proches d’un État policier autocratique que de la démocratie qu’ils prétendent être.

Qu’en est-il du Canada ?

Si le ministère de la Justice des États-Unis peut poursuivre un citoyen australien si impitoyablement, nous pouvons supposer qu’il en fera de même avec tout éditeur ou journaliste canadien qui a également choisi de révéler des vérités inconfortables concernant l’empire américain. La sécurité nationale et la politique étrangère du Canada sont profondément liées à celles des États-Unis et sont donc profondément affectées par le comportement de la superpuissance dans le monde. En effet, une note diplomatique américaine divulguée datant de 2017 révèle que le gouvernement Trudeau actuel poursuit une politique dite « America First ». Ben Norton, journaliste d’investigation américain du Grayzone Project, a écrit : « Le mémo offre la preuve la plus concrète à ce jour que les États-Unis considèrent Ottawa comme un sujet impérial et considèrent la politique étrangère du Canada comme subordonnée à la sienne ». L’information sur les transactions avec les États-Unis est également indéniablement dans l’intérêt public des Canadiens. Ce mémo explique clairement la manière dont notre politique étrangère est vassalisée par les États-Unis.

Alors que l’avenir est marqué par des incertitudes liées à une disparité croissante et insoutenable de la richesse, la montée du nationalisme raciste et le réchauffement du climat, les conflits et la guerre sont de plus en plus préoccupants. De plus, compte tenu de la volatilité de l’administration américaine actuelle, il est facile d’imaginer que le Canada pourrait bientôt se retrouver enfermé dans une autre intervention militaire illégale dirigée par les États-Unis à l’international. Il est donc essentiel que notre presse et nos journalistes puissent publier et analyser des éléments de la politique étrangère américaine.

Nous voyons déjà les répercussions de l’affaire Assange. En juillet 2019, le diffuseur national australien, la chaîne ABC, a été perquisitionné par des agents fédéraux pour la publication de reportages sur la participation de l’Australie à la guerre en Afghanistan. Cet acte d’intimidation explicite à l’encontre de journalistes démontre les mesures de plus en plus féroces prises par ceux qui cherchent à censurer la presse.

Dans le climat actuel, il est loin d’être inconcevable qu’une telle attaque contre la presse puisse avoir lieu au Canada et compromette gravement notre capacité à demander des comptes à notre gouvernement. Pour cette raison, la presse canadienne doit s’unir à d’autres organes de presse du monde entier pour condamner fermement les poursuites contre le fondateur de WikiLeaks et exiger la libération d’Assange. Ne pas le faire compromet non seulement leur capacité à faire leur travail, mais menace également le fondement même de notre démocratie. Ce combat nous concerne tous - nous devons donc être attentifs et comprendre ce qui est en jeu.

Article d’abord paru sur le site de Canadian Dimension. Traduit par Elizabeth Leier.

À propos de Elizabeth Leier

Elizabeth Leier est journaliste pigiste et étudiante diplômée à l’Université Concordia à Montréal. Elle s’intéresse à la politique internationale, à la politique étrangère et à la justice climatique. Elizabeth est membre du comité de rédaction du Journal des Alternatives.

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