La menace d’un Canada made in USA

mardi 1er juin 2004, par Scott PIATKOWSKI

Autrefois, on prétendait facilement que l’éventail politique américain commençait immédiatement à la droite de l’éventail politique canadien. Les Américains ont d’ailleurs tendance à qualifier les hommes politiques progressistes de « libéraux ». Si c’était vrai il y a 15 ans, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le centre politique canadien s’est déplacé vers la droite, depuis l’apparition du Parti réformiste et de ses nombreuses variables, dont aujourd’hui le nouveau Parti conservateur, aligné sur la Maison-Blanche.

Fondé en 1987 par un petit groupe de personnes, dont le nouveau chef des conservateurs, Stephen Harper, le Parti réformiste a mis fin à de nombreuses règles non écrites du discours politique canadien, notamment par son opposition à l’immigration et au bilinguisme, son plaidoyer en faveur des référendums sur des sujets comme l’avortement et la peine de mort, et son dédain affiché pour le Canada à l’est du Lac des Bois (Lake of the Woods).

Comme le Parti réformiste devenait un parti national aspirant au pouvoir, transformé en Alliance canadienne puis fusionné au nouveau Parti conservateur, il a peu a peu perdu, ou minimisé, quelques-unes de ses politiques les plus controversées. Mais elles ne sont jamais très loin derrière. De temps en temps, les visions choquantes et intolérables des députés réformistes sortent de leur cachette, pour se faire descendre à la hâte par le parti majoritaire du jour. Les tendances politiques du Parti réformiste continuent de montrer des signes inquiétants au sein du nouveau Parti conservateur, pour ceux et celles se souciant des politiques étrangères et économiques équitables et indépendantes.

Importées des États-Unis

Dans plusieurs cas, il semble qu’Harper et ses prédécesseurs aient servi de chambre d’écho à la droite républicaine américaine. Comme les courtiers de change qui convertissent les dollars américains en dollars canadiens plus faibles, leur rôle a été de traduire ces politiques en quelque chose que les Canadiens pourraient à la fois comprendre et soutenir. Mais jusqu’à présent ces efforts n’ont montré qu’une faible valeur marchande auprès des électeurs canadiens. Ces derniers n’aiment tout simplement pas ce genre de politiques importées des États-Unis : l’opposition au mariage entre personnes du même sexe, l’opposition au protocole de Kyoto, le soutien aux importantes réductions d’impôts, ou encore le soutien à l’action militaire américaine en Irak.

Harper ne s’est pas prononcé depuis longtemps sur la peine de mort. Mais la dernière fois qu’il a évoqué la question à la Chambre des communes, en 1994, il a affirmé que cela était « la solution numéro un » aux problèmes reliés au système judiciaire criminel. Sa position sur le mariage entre personnes du même sexe est beaucoup plus connue. En appelant le Parlement à renverser toutes décisions judiciaires touchant à la définition traditionnelle du mariage, Harper a indiqué qu’« il ne s’agissait pas de droits de la personne. Les droits et privilèges du mariage ont déjà été légalement étendus à travers tout le pays aux gais et lesbiennes, et aux relations non traditionnelles de natures diverses. Ce n’est pas ce qui est remis en question ici... Cela concerne le mariage et la préservation dans la loi d’une institution qui est réellement essentielle. Cette motion dit que le gouvernement devrait faire ce qui est nécessaire [pour préserver le mariage traditionnel]. Nous sommes un parti conservateur. Nous sommes en faveur du mariage traditionnel. Nous avons voté pour cela. Nous avons cru en cela. Nous avons mené une campagne là-dessus et nous étions sincères. »

Même si Harper a tenté de relativiser la position du parti sur ce sujet, sur « ce qui est nécessaire » pour renverser une décision de la Cour suprême, c’est l’invocation de la « clause nonobstant » de la Constitution. Harper oublie aussi de dire que chacun des droits accordés aux gays et lesbiennes ont fait l’objet d’une opposition féroce de la part de son parti.

En fait, Harper aurait pu s’épargner beaucoup de temps et d’efforts s’il avait seulement orienté les Canadiens vers les discours tenus par le président américain Bush sur ce sujet. La semaine dernière encore, Bush redemandait un amendement constitutionnel visant à interdire le mariage homosexuel : « J’ai invité le Congrès à voter et à faire parvenir à chaque État pour fin de ratification, un amendement à notre constitution définissant et protégeant le mariage comme étant l’union d’un homme et d’une femme en tant que mari et femme. [...] Le besoin de cet amendement est toujours urgent, et je réitère cette demande aujourd’hui. L’institution sacrée du mariage ne devrait pas être redéfinie par un petit nombre de juges activistes. »

Profondes divergences

Sur d’autres sujets, Stephen Harper s’est montré plus explicite sur sa volonté d’augmenter l’influence américaine au Canada. L’année dernière, dans un discours tenu à l’Institut économique de Montréal, Harper a proposé que l’ambassadeur canadien aux États-Unis ait un « rang de ministre ». Selon Harper, « cela lierait directement les activités de notre gouvernement d’Ottawa à nos activités à Washington ». Cette suggestion incroyable avait reçu peu d’attention à l’époque, mais elle montre les divergences profondes entre la conception qu’Harper se fait de nos relations avec les États-Unis et celle de la majorité des Canadiens.

Cela a été particulièrement évident lors de la préparation de la guerre en Irak, maintenant complètement discréditée. Qualifiant les actions du gouvernement canadien de « lâches » et d’« erreurs graves », Harper avait lancé au ministre de la Défense, John McCullum, dans un échange confus à la Chambre des communes : « Nous voulons que vous souteniez la guerre, espèce d’idiot ». Ces autres commentaires du moment montrent une volonté claire de permettre aux objectifs militaires américains de déterminer la politique canadienne, et dément sa position actuelle selon laquelle il n’aurait pas envoyé de troupes :

« M. le Président [de la Chambre], le problème de la guerre nécessite une conduite morale. Nous pensons que le gouvernement devrait être auprès de nos troupes, de nos amis et de nos alliés, et faire tout ce qui est nécessaire pour les soutenir jusqu’à la victoire. » (Chambre des communes, 1er avril 2003.)

« La seule explication de ce gouvernement pour ne pas être derrière nos alliés est qu’il n’a pas pu avoir l’accord du Conseil de sécurité aux Nations unies, une organisation au sein de laquelle le Canada n’a même pas de siège. » (La Période de questions de CTV, 30 mars 2003.)

« Il est fondamentalement dangereux de permettre à un pays comme l’Irak de garder des armes de destruction massive, en particulier si on tient compte de son comportement agressif dans le passé. Si la communauté internationale ne parvient pas à désarmer l’Irak, nous craignons que d’autres États arrogants soient encouragés à croire qu’ils peuvent aussi avoir les armes les plus mortelles pour défier systématiquement les résolutions internationales, et que le monde ne fera rien pour les arrêter. » (Chambre des communes, 20 mars 2003.)
« Soutenir nos alliés est la bonne chose à faire. » (Chambre des communes, 8 avril 2003.)

Le chef conservateur a même pris sur lui d’expliquer aux Américains l’opposition du Canada à la guerre. Dans une entrevue à Fox News, Harper disait qu’il parlait « pour la majorité silencieuse » qui soutient la guerre. Il a condamné la décision du gouvernement en ajoutant : « En dehors du Québec, je crois très fortement qu’une majorité silencieuse de Canadiens, y est vraiment favorable. »

Kyoto : un grand trou noir

De même pour le protocole de Kyoto. Harper a critiqué le gouvernement canadien parce qu’il ne suivait pas la ligne des États-Unis. Il a non seulement questionné l’impact économique de cette affaire - ce qui se comprend lorsque l’on sait tout le soutien que son parti reçoit de l’industrie pétrolière - mais il est allé jusqu’à attaquer les études entourant le réchauffement planétaire. Après que Jean Chrétien ait dévoilé son plan d’un milliard de dollars pour réduire les émissions de gaz à effet de serre en août dernier, Harper a appelé cela « le début du plus grand bricolage de trou noir dans l’histoire du Canada ». Ajoutant : « Je pense que les priorités des Canadiens seraient complètement différentes quant à l’utilisation de ce milliard de dollars, que ce soit en soins de santé, réductions d’impôts, ou en une stratégie à la canadienne. » Un mois plus tard, Harper va encore plus loin en appelant Kyoto « une affaire terrible pour le pays... le pire accord international que ce pays n’ait jamais signé ».

Lorsqu’on lui a demandé si son opposition à Kyoto signifiait qu’il ne croyait pas au réchauffement de la planète, Harper a qualifié celui-ci d’« hypothèse scientifique », et rien d’autre. Personne, en dehors de la Maison-Blanche n’a nié la réalité du réchauffement climatique. Comme le fait remarquer Adam Radwanski, du magazine Pundit, « même aux États-Unis, où le gouvernement reste fermement opposé au Protocole, l’Académie nationale des sciences et l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis ont confirmé le rôle des humains sur le réchauffement de la planète. Tout comme le Groupe d’experts intergouvernemental des Nations unies sur l’évolution du climat. »

Mais Stephen Harper persiste à dire qu’améliorer les conditions de Kyoto ne sera que « beaucoup d’amusement pour un petit nombre de scientifiques et d’environnementalistes d’élite à Ottawa », mais ne fera rien pour « les Canadiens ordinaires ».

Dans son discours de Montréal, Harper s’est plaint que « le Canada soit non seulement mal dirigé de l’intérieur, mais qu’il soit aussi incroyablement faible à l’étranger ». Il a attribué ce problème à « l’obsession de longue date du Parti libéral à restreindre le pouvoir américain au soi-disant multilatéralisme. Il y a des années de cela, M. Trudeau pensait que les Nations unies et les autres institutions multilatérales pouvaient restreindre le pouvoir américain dans le maintien de la paix, des droits humains et de la justice internationale. [...] Le gouvernement libéral actuel est poussé par une jalousie mesquine du pouvoir américain. On entend à maintes reprises des flots de commentaires insensés, indignes et anti-américains, que l’on fait passer pour de la politique étrangère. »

À la place, le nouveau chef du Parti conservateur propose de protéger les intérêts canadiens en les redéfinissant. « Nous avons besoin d’un partenariat stratégique qui lie une plus grande libéralisation du commerce à une meilleure sécurité continentale. Et nous ne pouvons exclure l’importance du leadership. De bonnes relations entre le premier ministre et le président sont essentiels. Cela commence, comme toute relation par un respect et une compréhension mutuels. » Harper va plus loin encore que Brian Mulroney (un politicien de qui, selon lui, « ce gouvernement [libéral] a beaucoup à apprendre ») en liant le sort du Canada à celui des États-Unis : « Franchement, je pense que le premier ministre ne devrait pas avoir peur de soulever le téléphone et de demander des conseils sur comment procéder relativement à nos relations avec les États-Unis. »

La compréhension de l’histoire politique d’Harper est encore pire que sa compréhension des droits humains, de la science ou du réchauffement de la planète. L’une des choses que les Canadiens trouvaient si détestable chez Mulroney (il a récemment été élu le « pire Canadien ») était son penchant à faire une cour effrénée au gouvernement américain. Les États-Unis n’ont pas besoin d‘un pays qui leur dira comment merveilleux sont-ils. Tout comme on ne laisse pas un ami boire et conduire, le Canada est une nation plus efficace lorsqu’il rappelle au gouvernement américain ses excès, qu’ils se rapportent à la politique étrangère, aux droits humains ou au commerce. Comme le disait le regretté Herb Denton, lorsqu’il était correspondant au Canada pour le Washington Post : « Le jour où le Canada se tiendra debout devant les États-Unis, sera le jour où finalement ceux-ci le respecteront. » Si Stephen Harper prend le pouvoir le 28 juin, ce jour ne viendra jamais.


Scott.piatkowski@rogers.com

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