La marche vers la démocratie en Haïti

mercredi 5 avril 2006, par Franklin MIDY

Depuis longtemps, certains secteurs de la communauté internationale ont adopté un discours cynique sur Haïti. Ce pays serait en faillite permanente. Les Haïtiens n’auraient pas le sens du compromis et ils auraient intégré la violence dans leur culture politique. En fait dit-on, l’avenir d’Haïti ne peut être pensé en dehors d’une tutelle internationale paternaliste. C’est en gros ce qu’on entend souvent. Parallèlement, ladite communauté internationale doit « imposer » la démocratie, du moins dans sa version technique et managériale. On avait des experts en redressement d’entreprises en faillites et maintenant, on a des experts en redressement d’états en faillite. La démocratie comme espace commun de délibérations, la démocratie comme lieu du vivre-ensemble, la démocratie définie par les classiques grecs, Hanna Arendt ou Claude Lefort, ne fait pas partie de cette vision technique des choses.

Qui est le moteur du changement en Haïti ?

En Haïti, la réalité contredit ces affirmations simplistes. Depuis le début des années 1980, un mouvement social pour le changement, la justice sociale et la démocratie, est en marche. C’est un mouvement ample, persistant, qui lutte pour essentiellement deux revendications. La première revendication est la démocratie citoyenne, pour l’égalité, et le vivre ensemble. La deuxième revendication est l’indépendance nationale, ou comme cela a été souvent exprimé lors des manifestations populaires, « le pays pas à vendre aux enchères ». Ce sont deux luttes qui confrontent une société d’exclusion et l’État prédateur d’Haïti. Et qui luttent contre un pouvoir structuré autour d’élites séparées de la masse par un quasi-apartheid. Il faut rappeler que, dans la logique de ce pouvoir prédateur, l’État devait répondre faire deux choses : la police, pour forcer la masse au travail des champs ; pillage comme les armées d’envahisseur. Dans les archives enfin publiques de la CIA, on peut lire le pacte qui avait été établi entre les Etats-Unis et la dictature de Duvalier. Ce système qui a régné sans être trop inquiété pendant longtemps a été mis en échec par le mouvement social depuis le début des années 80.

La dérive d’Aristide

Tout au long de cette mobilisation, le mouvement social a continué de se développer tout au cours de la décennie 1980 mais il a aussi subi de durs coups. Il a été frappé très durement par le premier coup d’état en 1991 pendant lequel des centaines de leaders populaires ont été assassinés et emprisonnés. Par la suite, le mouvement populaire a été harcelé, y compris au moment du retour d’Aristide au pouvoir en 2001. On a alors assisté à la réduction de l’espace des libertés. Aristide avait entrepris de monopoliser le pouvoir : truquage des élections législatives de 2000 en sa faveur, attaques contre les médias et les journalistes critiques, assauts contre les locaux des organismes qui questionnaient la forme de gouvernement autoritaire du parti Fanmi Lavalas, mise en place de milices connues sous le nom de chimères, etc. En fin de compte, Aristide s’est isolé lui-même politiquement. Il a demandé la protection étrangère. Finalement il a été pris à son propre piège en étant extirpé de son pays par un commando américain qui l’a enlevé à sa garde privée américaine.

Les élections de février 2006

La dernière élection a été l’affaire des masses démunies et marginalisées. Pourtant, tout avait été fait pour que le peuple ne participe pas aux élections. Notons parmi les obstacles : l’incompétence du CEP, les manoeuvres des partis politiques, les erreurs de la MINUSTAH. Tout a été réuni contre la participation massive de la population aux élections. On a même frôlé la catastrophe, quand se sont mises à circuler des rumeurs selon lesquelles on chercherait à voler la victoire au candidat René Préval. Mais grâce à la détermination de la population, les élections ont quand même eu lieu. On l’a vu, les gens sont sortis massivement dès 4 heures du matin. La participation a été massive, pacifique. Le vote populaire s’est canalisé vers René Préval que les Haïtiens considèrent comme une personnalité honnête, proche des populations marginalisées. Les élections ont montré par ailleurs que les partis n’ont pas réussi à faire la jonction avec les électeurs. Derrière cette mobilisation populaire massive pour les élections, il faut voir un retour du mouvement social pour le changement. Ce mouvement social veut la modernité, veut l’avènement de l’individualité, de l’autonomie personnelle et de l’indépendance nationale

Revoir le rôle de la communauté internationale

Après l’opération qui a conduit à l’expulsion d’Aristide, la communauté internationale a beaucoup promis. Mais les résultats n’ont pas été à la hauteur. Les programmes et les budgets promis n’ont été que très parcimonieusement livrés. La MINUSTAH n’a pas apporté la sécurité promise et a toléré la multiplication de zones de non-droit en plein cœur de la capitale. La sécurité des citoyens n’a pas été assurée. Les institutions publiques ont été fragilisées. Beaucoup de gens ont l’impression que l’intervention qui devait mener à la stabilisation de la situation a plutôt reconduit la déstabilisation, y compris du processus électoral. 20% des électeurs se sont retrouvés sans carte électorale. 20% des cartes imprimées n’ont pas été distribuées. À peine 2,1 millions Haïtiens seulement sur 4,5 millions d’électeurs ont voté.

Bientôt, de nouvelles autorités légitimes seront mises en place, issues d’élections démocratiques. Dans ce nouveau contexte, la présence et le rôle de la MINUSTAH ne peuvent pas ne pas être remis sur la table de négociation, remis en discussion, à moins de ne pas prendre en compte la souveraineté nationale, qui s’est exprimée clairement au travers des élections.


* Franklin Midy est professeur de sociologie de l’UQAM. Résumé de la présentation qu’il a faite lors d’un colloque organisé par la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM sur la « responsabilité de protéger » le 29 mars 2006

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