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La logique productiviste est dans les prés de Roumanie

jeudi 1er décembre 2005, par Csilla KISS

Le 1er janvier 2007, la Roumanie sera l’un des nouveaux pays à intégrer l’Union européenne. Or, la mise en œuvre de la politique agricole commune (PAC), combinée à l’invasion d’organismes génétiquement modifiés (OGM), bouleversera de manière radicale l’organisation du milieu rural fondé majoritairement sur de petites exploitations familiales. Celles-ci risquent de disparaître au bénéfice de l’agro-industrie, caractérisée par un productivisme féroce.

Selon les estimations de la Coordi-nation paysanne européenne (CPE), une ferme familiale disparaît toutes les trois minutes dans l’Europe des 15, et chaque minute dans l’Europe des 25. Laquelle inclue les pays d’Europe de l’Est qui ont joint l’Union en 2004. C’est la logique productiviste de la politique agricole commune (PAC) qui serait responsable de cette situation, affirme la CPE. En effet, 90 % des fonds des PAC sont accordés en aides directes calculées selon le nombre d’hectares et de bêtes par producteur, privilégiant la quantité au détriment de la qualité.

Avram Fitiu, ancien secrétaire général de la Fédération nationale de l’agriculture écologique (FNAE) et actuel conseiller du secrétaire d’État à l’Agriculture en Roumanie, fait remarquer que même le paysan français ou belge a des difficultés à appliquer cette politique alors qu’elle a été conçue pour eux. « Les dégâts seront encore plus dramatiques en Roumanie, prévient-il. [Car] à la suite du démantèlement du système collectiviste, une multitude de fermes de semi-subsistance, dont la taille moyenne est de 2,5 hectares, côtoient des exploitations de plusieurs dizaines de milliers d’hectares. »

Critères d’éligibilité

Effectivement, la FNAE craint que ce contraste foncier jumelé aux critères d’éligibilité de la PAC entraîne la disparition d’environ 4,3 millions de paysans et le transfert des 10 millions d’ha qu’ils cultivent au secteur industriel de l’agriculture. Cette superficie représente plus de 80 % de la surface agricole du pays. « Et la fracture sociale sera d’autant plus profonde que les secteurs industriel et tertiaire ne pourront pas absorber le surplus de main-d’œuvre provoqué par l’exode rurale », avertit Fitiu.

Parmi les critères d’éligibilité, il y a d’abord la mise aux normes sanitaires des étables et des petites usines de transformation, à coûts prohibitifs pour la plupart des paysans, ensuite tout ce qui concerne l’enregistrement et le contrôle des semences.
Tout paysan souhaitant échanger des semences est contraint d’inscrire ses semences dans un catalogue commun, législation européenne oblige. Les frais d’inscription sont élevés (allant de quelques centaines jusqu’à plusieurs milliers d’euros). Ce système n’est donc rentable que pour les entreprises qui ne produisent qu’un minimum de variétés à grande échelle, contribuant ainsi à l’expansion des monocultures.

Et seules les semences « homogènes » et « stables » peuvent être inscrites. Autant dire seulement les semences industrielles traitées avec des engrais et des pesticides. Les semences paysannes, spécifiques à un terroir et à ses conditions climatiques particulières, ne seront pas commercialisables et risquent de disparaître. « La Roumanie pourrait se voir obligée d’interdire la culture de certaines variétés locales non inscrites ou inéligibles au catalogue et de cultiver des plantes provenant d’autres pays de l’UE, provoquant la perte de son agrobiodiversité », explique M. Fitiu. De plus, les paysans qui auparavant sélectionnaient et échangeaient librement leurs semences, devront dorénavant les acheter des multinationales comme Monsanto, Dupont ou Syngenta, qui se partagent la moitié du marché mondial des semences.

La contamination par des organismes génétiquement modifiés (OGM) constitue une autre dimension alarmante de l’agriculture roumaine. Selon les chiffres officiels du ministère de l’Agriculture roumain, il y aurait 35 000 ha de soja génétiquement modifié à travers le pays. Les estimations du Centre écologique de Transylvanie (CET) sont encore plus élevées. Le centre prétend que de 75 à 100 % des 120 000 ha de soja cultivés seraient contaminés. Cette hypothèse est fort probable car les OGM cultivés en plein champ se propagent sans égard aux frontières, par la dispersion du pollen et des graines provoquée par le vent. Un état de non-retour.

Des alternatives en convergence

Devant l’urgence de la situation, et à l’appel de la FNAE, les initiatives se multiplient. Ayant coopéré avec des agriculteurs roumains pendant de nombreuses années, Christian Planque, éleveur dans les Cévennes au sud de la France et membre de la Confédération paysanne, est convaincu qu’« il ne s’agit pas de remettre en cause l’adhésion de la Roumanie, mais d’agir en solidarité avec les pays candidats à l’UE par le biais d’actions concrètes ».

Ces dernières reposent sur la mise en réseau de diverses structures entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest : associations paysannes, mouvements sociaux, centres de recherche et universités. À cela s’ajoutent l’auto-organisation des paysans de Roumanie, la création de groupes de travail sur la réforme de la PAC, la mise en place de systèmes de veille citoyenne et d’information indépendante, ainsi que la formation des journalistes sur les enjeux agricoles. « Toutes ces démarches visent à faire émerger la dimension politique de l’agriculture ainsi qu’une perspective citoyenne. Elles contribueront à établir un rapport de force susceptible de renverser l’évolution actuelle de l’agriculture roumaine et européenne », conclut Christian Planque.

Ces activités convergentes favoriseront la construction d’un projet européen commun fondé sur la souveraineté alimentaire. C’est-à-dire le droit des peuples de choisir une agriculture paysanne de proximité privilégiant la qualité des aliments, le respect de l’environnement et le maintien du tissu social des campagnes.

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